
C’est le sujet de conversation dans le village chrétien de Cisjordanie : un ordre militaire interdirait l’accès à Taybeh. Le curé partage ses questions et les villageois leurs inquiétudes.
La messe vient de finir à la paroisse du Christ-Rédempteur ce dimanche 9 août, les fidèles se rendent dans la salle paroissiale où il est de tradition de discuter autour d’un café. Sur le parvis de l’église, quelques hommes discutent en tirant nerveusement sur leurs cigarettes. Quelles seront les conséquences de l’ordre militaire israélien porté à leur connaissance ? Il stipule que Taybeh et Rammun, un village voisin au sud, sont déclarés zone militaire fermée. L’accès de la zone serait interdit aux citoyens israéliens et aux étrangers. Chacun y va de son interprétation.

Que dit exactement cet ordre ? À qui s’applique-t-il ? Pour combien de temps ? « Nous verrons ce qui se passera. Je ne connais pas encore les détails précis de cette décision », explique le père Bashar à Terre Sainte Magazine. Le prêtre évoque les changements intervenus récemment dans le commandement militaire du centre de la Cisjordanie [1]. « Peut-être quelque chose de nouveau est-il en préparation ? Nous ne savons pas exactement ce que cela va changer. »
Peut-être l’armée israélienne entend-elle empêcher les jeunes des collines — ces groupes de colons radicaux installés dans les avant-postes environnants — de pénétrer dans le village ? Si tel est le but, les habitants de Taybeh ne peuvent évidemment que souhaiter être enfin protégés. Mais l’outil choisi pourrait aussi bien – et plus probablement – se retourner contre eux.
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Car interdire ou limiter l’accès de Taybeh aux étrangers, aux Israéliens, aux pèlerins, aux religieux, aux volontaires et aux diplomates, reviendrait à isoler un village qui étouffe déjà. « Pour nous, ce n’est pas une bonne chose », prévient le père Bashar. « Des personnes souhaitent venir nous rendre visite, nous témoigner leur solidarité, offrir des possibilités et redonner de l’espoir à la population. »
Taybeh n’est pas seulement un village palestinien encerclé par les colonies et les avant-postes. « Taybeh est aussi un lieu saint, rappelle le curé. Les gens veulent le visiter, venir ici, y séjourner, aider ses habitants et les encourager à rester. Les en empêcher n’est pas juste. »

Les villageois estiment avoir de bonnes raisons de craindre le pire. Depuis 2019, la paroisse documente les entraves à leur vie quotidienne : restrictions de circulation, barrages mobiles, portes métalliques installées sur les routes principales et secondaires, accès plus difficile aux terres agricoles, aux lieux de travail, aux universités et aux centres médicaux. Le rapport publié en avril 2026 par le Christian Presence Observatory – Holy Land décrit un village soumis à un système d’obstacles physiques et administratifs qui pèse sur tous les aspects de la vie quotidienne.
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Les villageois doutent des capacités de l’armée à les défendre contre les colons présents en grand nombre dans ses rangs. On l’a souvent vue présente lors des exactions sans jamais intervenir.
Le rapport mensuel préparé par la paroisse documente pour le seul mois de juillet 2026 douze types d’incidents. Incursions sur les terres, dans des propriétés privées, intimidation, vols, troupeaux paissant dans une oliveraie mettant en péril les récoltes etc. Aucun de ces gestes, pris séparément, ne suffit à vider un village. Leur répétition, oui.
« Les déclarations ne suffisent plus »
Un an plus tôt, après l’incendie déclenché aux abords de l’église byzantine Saint-Georges, les deux patriarches, Grec et Latin, étaient venus à Taybeh, entourés d’une vingtaine de diplomates. Quelques semaines plus tard, l’ambassadeur des Etats-Unis s’était également rendu dans le village. Pour quel résultat ?
Le père Bashar déplace la question. « La question est de savoir si la mentalité des fanatiques et des extrémistes continue de gagner du terrain, ou si nous pouvons l’arrêter. C’est là le véritable enjeu. »
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Les visites ont rassuré. Les déclarations ont rendu visible la situation du village. Mais elles n’ont pas arrêté les incursions. « Toutes ces visites, toutes ces manifestations de solidarité et toutes ces déclarations publiques […] ne suffisent plus. Nous devons faire davantage. »
Davantage, cela signifie protéger les habitants, défendre leur accès aux terres, soutenir l’économie locale, venir à Taybeh et y investir. Cela signifie surtout permettre aux familles d’imaginer encore un avenir dans le village. Quinze d’entre elles sont déjà parties, affirme le curé. D’autres envisagent de le faire. Derrière chaque départ, il y a des parents laissés seuls, une maison qui se ferme, une parcelle que personne ne pourra plus cultiver.

« Nous avons besoin que le Vatican élève la voix », insiste le prêtre. Il remercie le cardinal Pierbattista Pizzaballa pour son engagement, mais réclame une pression plus forte sur les autorités israéliennes, de la part des Églises comme des missions diplomatiques.
Malgré tout, le père Bashar continue d’organiser des camps d’été, des fêtes et des célébrations avec les trois communautés chrétiennes du village. « Nous conservons cette joie et cette espérance parce que nous sommes chrétiens. Nous ne pouvons pas abandonner », affirme-t-il. « Nous devons continuer à avancer et déposer l’espérance dans le cœur de notre peuple, à la place de la peur. »
À la place de la peur. Mais pas à la place de la lucidité.
Car la prière, ajoute-t-il, n’exonère personne d’agir : « La réponse concrète consiste à aider les gens, à se tenir à leurs côtés, à entendre ce qu’ils disent, à les écouter et à créer pour eux quelque chose qui ait du sens. »
Protéger Taybeh ne peut donc pas consister à mettre le village sous cloche. Un village ne se sauve pas en l’isolant surtout quand celui qui le menace ne semble rien risquer à outrepasser les ordres. Il se sauve en permettant à ses habitants d’y vivre.
De la solidarité à l’action
Le père Bashar appelle à de nouvelles formes d’aide, plus concrètes :
- Pression diplomatique accrue sur les autorités israéliennes pour assurer la protection des habitants de Taybeh.
- Prise de parole plus forte du Vatican en faveur de la présence chrétienne en Cisjordanie.
- Investir à Taybeh et soutenir des projets économiques permettant aux familles de vivre et de travailler sur place.
- Accompagner les habitants afin de les encourager à rester sur leur terre.
- Écouter les besoins des habitants et construire avec eux des projets qui aient réellement du sens.
- Développer les jumelages entre Taybeh et des paroisses françaises afin de créer des relations durables. (Merci aux paroisses de Saint-Amé et Vagney dans les Vosges (diocèse de Saint-Dié) déjà jumelées et Halluin dans le Nord (Diocèse de Lille) qui s’apprête à le faire.)
- Favoriser les échanges de jeunes.
- Aller au-delà des visites et des déclarations de solidarité pour apporter une aide régulière, durable et directement utile à la population.
Le père Bashar remercie le Consulat général de France à Jérusalem, l’Œuvre d’Orient et le Patriarcat latin pour leur soutien.
[1] Le 2 août, le Ministre de la Défense Israël Katz a annoncé son intention de changer le chef du commandement central, après que le général Avi Bluth en poste a approuvé une mesure d’éloignement à l’encontre d’un colon extrémiste impliqué dans des violences contre des Palestiniens en Cisjordanie.



