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Noël célébré dans la langue de Jésus

Par Claire Riobé
30 novembre 2019
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↗ Le clergé syriaque au complet Noël 2019, Mgr Gabriel Dahho vicaire patriarcal à Jérusalem, en Jordanie et en Terre Sainte durant la liturgie de Noël à Bethléem.

Dans l’église de la Nativité, l’autel sur lequel célèbre la communauté syriaque se trouve entre le chœur des grecs et celui des arméniens. Les longs offices de Noël y sont présidés par le patriarche et le clergé de Jérusalem en araméen, la langue de Jésus.


Il s’appelle Abouna Shimon. Et pour sûr, il l’aime, cette fête de Noël. Ses yeux brillent et s’animent lorsqu’il parle de ce mystère, célébré par les chrétiens du monde entier. Abouna Shimon est syriaque. Arrivé à Jérusalem il y a une trentaine d’années, Abouna Shimon est au service du vicariat patriarcal syriaque orthodoxe. Avec les autres Églises orientales orthodoxes, c’est le 6 janvier – calendrier julien oblige – que sa communauté célèbre Noël. Un peu voûté, enfoncé dans un fauteuil du monastère Saint-Marc, siège du vicariat et de la paroisse de Jérusalem dont il est en charge, il nous raconte cette fête de Noël en communauté.
Bethléem, d’abord. Et l’antique procession qui traverse la place de la crèche le 6 janvier au matin, partant du couvent arménien, marque le début des cérémonies. Le temps froid et sec à cette période de l’année, ne rebute pas fidèles et pèlerins de toutes confessions qui se bousculent derrière le clergé et parfois autour. L’atmosphère est solennelle mais joyeuse. L’air est rempli du son des tambours et cornemuses des groupes scouts de la ville mais aussi de Jérusalem. Selon la tradition, les syriaques orthodoxes font leur entrée dans la basilique de la Nativité après celle des grecs.

15 h sonne : la communauté syriaque orthodoxe descend dans la grotte de la Nativité, et officie la première de ses trois célébrations de Noël. En langue arabe ? “Ah non, jamais !”, assure le père, une moue aux lèvres. Avant d’ajouter “Nous célébrons toujours en rite syriaque, en langue araméenne. Mais si je suis trop fatigué et qu’un jeune diacre récite les prières à ma place, lui le fait en arabe. La plupart des jeunes ne parlent plus araméen”. Originaire du sud-est de la Turquie Abouna Shimon a l’araméen pour langue maternelle, c’est la langue de Jésus et des premiers chrétiens.

La vénération du lieu de naissance de Jésus revêt la même importance pour toutes les confessions chrétiennes. Ici, l’ancien vicaire patriarcal syriaque orthodoxe Mgr Malki Mourad, entouré de son clergé, descend dans la grotte.

 

Accueillis par les arméniens

Vient ensuite le temps de rencontre avec la délégation de l’Autorité palestinienne. Sur le parvis de la basilique, la délégation offre ses bons vœux aux grecs, puis à la communauté syriaque. “C’est rapide, juste le temps de faire une photo ! Pour nous, ce moment n’est pas d’une grande importance, mais cela reste une tradition que chacun respecte”. Le père dit ne pas avoir à souffrir des problèmes politiques que connaît la région “Non vraiment, ma communauté ne souffre pas de problème particulier à ce niveau-là”, insiste-t-il.
Mais la fête de Noël est aussi le temps de l’attente. Cela est d’autant plus vrai à Bethléem, où toutes les communautés chrétiennes célèbrent dans la même église et se succèdent tout au long de la journée. Les syriaques orthodoxes doivent ainsi attendre minuit avant de pouvoir débuter la deuxième de leurs célébrations de Noël, la “Sainte eucharistie”. Là encore – question de tradition – c’est dans le transept nord, sur un petit autel qui ne paie pas de mine, qu’ils vont célébrer le cœur de leur liturgie. Un détail qui a son importance : ledit transept est une possession de la communauté arménienne apostolique qui accepte généreusement de le “prêter” à la communauté syriaque pour ses célébrations de Noël tandis qu’elle prête l’autre autel du même transept aux coptes.

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Offices solennelles

Dans ce renfoncement à la sortie des escaliers qui arrivent de la grotte de la Nativité, les heures se succèdent au rythme des hymnes anciens. “Nous attachons une très grande importance au chant”, explique le père Shimon. Dans le chœur femmes et hommes entonnent alternativement les psaumes et antiennes en hommage à l’enfant nouveau-né. La petite assemblée est composée d’une quarantaine de fidèles, dont la plupart viennent des familles syriaques orthodoxes des villages voisins. Très peu de pèlerins, en revanche, que les cinq heures de liturgie nocturne auront probablement dissuadés.
Entre Bethléem et Jérusalem la communauté syriaque de Terre sainte compte environ 3 000 fidèles (quelques familles vivant également à Jéricho, Ramallah et Nazareth). “Nous sommes relativement peu lors des célébrations de Noël, car la communauté syriaque est petite”. Abouna Shimon rencontre d’avantage de fidèles à Pâques, considérée comme la fête la plus importante de la liturgie chrétienne devant Noël.

Le père Boulos Dayroyo, originaire de Bethléem, malgré son jeune âge est capable de lire en syriaque durant les longs offices de la nuit de Noël. Une langue qu’il se fait aussi un plaisir de calligraphier.

Le 7 janvier a lieu la dernière des trois célébrations de Noël des syriaques orthodoxes. Le clergé se réunit au petit matin pour la lecture de l’Évangile de saint Luc dans la basilique, puis dans la grotte de la Nativité. Les festivités se terminent dans l’après-midi au couvent arménien, avant que les membres du clergé ne repartent chacun de leur côté vers Jérusalem. Les familles, elles, célèbrent Noël en famille.
Abouna Shimon se redresse dans son fauteuil et replace son couvre-chef sur son front dégarni. Malgré sa fatigue apparente le prêtre tient à terminer son récit. “La mosaïque de rites et de traditions que l’on observe chez les différentes communautés chrétiennes”, notamment à l’occasion de Noël, ne doit pas faire oublier au monde que “ce temps est celui de la paix”. Une petite flamme s’est allumée au fond de son regard. Me prenant les mains, il explique à quel point les chrétiens de Terre sainte doivent chercher à s’aimer et à entrer en relation les uns avec les autres. Lui souhaiterait entretenir davantage de liens avec les autres membres des clergés des Églises locales. Il conclut “En ce temps de Noël, il nous faut échanger, non pas pour que chaque communauté se mette en valeur vis-à-vis des pèlerins de passage, mais vraiment au nom de Jésus, au nom de son amour, car nous sommes tous frères”.♦


Une Église ancestrale

Le syriaque a été une langue de culture majeure en Syrie et Mésopotamie entre les IIe et XIIIe siècle. La christianisation a fait de cette forme d’araméen une langue de culture, qui perdure encore aujourd’hui. Le syriaque est, avec le grec et le latin, la troisième composante linguistique du christianisme ancien. Fondée par les apôtres Pierre et Paul dès le Ier siècle ap. J.-C., l’Église d’Antioche est à l’origine de l’Église syriaque (aussi appelée Église syrienne). Cette spiritualité est marquée par l’ascétisme et une liturgie héritée des premiers chrétiens de Jérusalem et est dotée d’un riche patrimoine d’hymnes. À ses origines l’Église syriaque rejette l’influence grecque et refuse la définition du concile de Chalcédoine (451 ap. J.-C.), reconnaissant les natures humaine et divine du Christ. L’Église syriaque-orthodoxe compte aujourd’hui près de 300 000 fidèles, son patriarche, Ignace Éphrem II Karim, siège à Damas.

Dernière mise à jour: 15/04/2024 13:04