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L’histoire de l’Église syriaque en Terre Sainte

Nizar Halloun
27 janvier 2017
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L’histoire de l’Église syriaque en Terre Sainte
Dans l’église Saint-Marc, abouna Shemon Casn feuillette un manuscrit syriaque qu’il a lui-même calligraphié ©Photos Nizar Halloun/CTS

Sa tradition puise aux sources de la foi chrétienne. L’Église syriaque orthodoxe, pour être une des plus petites églises orientales présentes en Terre Sainte, n’en est pas moins une des plus belles et des plus riches. Rencontre avec son historien et le gardien de sa mémoire.


Abouna Shemon Can, tire le rideau bordeaux sur le chœur de l’église Saint-Marc, puis s’assied lentement sur l’un des bancs. Originaire de Tour-’Abdeen, au sud-est de la Turquie, il est au service de l’Église syriaque orthodoxe à Jérusalem depuis la fin des années quatre-vingt.

“Historiquement, l’Église syriaque est l’une des premières, débute lentement le père Shimon tout en parlant les yeux fermés. Ses racines sont vieilles et profondes en Terre Sainte. Nous le savons, les tribulations furent nombreuses au cours des premiers siècles, et l’Église syriaque, elle aussi, a traversé des moments difficiles tout au long de l’Histoire,” persécutions, occupations qui ont fortement touché et amoindri la communauté

La communauté syriaque

“La majorité des syriaques qui vivent aujourd’hui en Terre Sainte sont arrivés après le génocide de Seyfo en 1915, explique le père. Ayant quitté le sud-est de la Turquie, ils se sont implantés à Bethléem et Jérusalem.” Très peu de familles sont arrivées avant 1915, c’est le cas néanmoins des syriaques arrivés avec l’occupation croisée, qui ont été installés à Salahiyeh, un quartier, souligne-t-il, précédemment juif. “Les persécutions qu’a subies notre Église sous les occupations islamiques ont eu des conséquences néfastes sur notre peuple, réduisant sensiblement avec le temps le nombre de nos fidèles.”

« L’Eglise syriaque est l’une des premières. Ses racines sont vieilles et profondes en Terre Sainte »

Selon le père Shemon, du VIIIe au XIIe siècle, Tibériade était un grand diocèse. Plus tard, avant et après 1948, sous la période du Mandat britannique, à peine 60 familles vivaient en Galilée. La communauté est aujourd’hui répartie entre Jérusalem et Bethléem. “Selon les chiffres des bureaux du Mandat, chez qui un de nos fidèles travaillait, on estimait le nombre de syriaques à 6 000 âmes, habitant Jérusalem ou Bethléem. 60 % de la population de l’époque a émigré avec les guerres de 1948 et 1967. “Actuellement environ 550 familles, soit la moitié de l’estimation d’avant-guerre, vivent entre ces deux pôles.

Les propriétés de l’Église en Terre Sainte

“Nous avions en Terre Sainte une Église riche en monastères mais également en moines, poursuit-il dans un arabe exotique mêlé de classique et de dialectal. Par exemple, durant la période croisée, nous tenions un grand monastère dédicacé à Marie-Madeleine et à Simon-le-Pharisien situé dans le quartier de Salahiyeh, non loin de la propriété des Pères blancs aujourd’hui, voyez-vous où c’est ? C’était le quartier syriaque.” C’est le quartier musulman actuel à côté de la Porte des Lions.

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Nos archives disent que quand Michel-le-Syrien, patriarche de l’Église syriaque orthodoxe, dit aussi Michel-le-Grand, visita Jérusalem à la fin de la période croisée, il fut accueilli par 90 moines syriaques. Ils vivaient dans les monastères de la ville sainte et plus de la moitié dans ce fameux quartier. Dans la même région se trouvait également un autre monastère du nom de Saint-Grégoire ou Deir Il-’Adas, le “monastère des lentilles”, car il venait en aide aux nécessiteux en leur donnant notamment des lentilles à manger.

Au XIIe siècle, à l’arrivée de Salah al-Din al-Ayoubi (Saladin) et plus tard durant l’occupation ottomane, l’Église a été dépouillée d’une grande partie de ses propriétés. De 10 monastères on passera à 3 églises et une chapelle, toutes néanmoins présentes dans des lieux clés.

Le monastère Mar Morqos, Saint-Marc, le siège du Vicariat patriarcal syriaque orthodoxe de Jérusalem et de Terre Sainte, se trouve dans la Vieille ville de Jérusalem, à deux pas de la Porte de Jaffa. L’église, selon une tradition syriaque, s’élève à l’emplacement de la demeure de saint Marc l’évangéliste. Le monastère aurait été construit par les chevaliers croisés au XIIe siècle. Le monastère de Saint-Jean sur le Jourdain, se dresse lui sur le lieu du baptême du Christ ; à Bethléem, les syriaques possèdent toujours le monastère Saint-Éphrem et ils s’honorent d’être présents dans la chapelle Joseph-et-Nicodème au Saint-Sépulcre, dans ce qui fut le déambulatoire derrière l’édicule.

« De l’art de vivre entre frères dans le Saint-Sépulcre »

“Cette chapelle se trouve derrière la chapelle de nos frères coptes, rappelle le père. Nous sommes en litige à son propos avec nos frères arméniens. Nous avions un firman qui prouvait l’appartenance de la chapelle à l’Église syriaque. Il a disparu avec d’autres documents, et nous, comme les arméniens, nous ne pouvons plus rien prouver.” Officiellement donc, la chapelle reste sans propriétaire, mais officieusement, les syriaques y célèbrent quotidiennement leur liturgie aux côtés des autres Églises présentes au Saint-Sépulcre. La chapelle ainsi que les lieux de sépultures ont besoin d’une attention urgente, mais la question des propriétés empêche sa rénovation et sa restauration.

La langue syriaque

“La langue sacrée de notre Église, celle de l’Évangile et de la liturgie, c’était la langue courante et fonctionnelle car elle était celle de nos ancêtres mais également celle du commerce.” C’était la langue commune entre les assyriens, les chaldéens, et les syriaques. Avec le temps, l’araméen a subi des changements, des variations dialectales. Chaque région avait son dialecte, la Palestine avait également le sien propre” dit abouna Shemon qui, bien qu’il ne le dise pas, est un expert reconnu de ce qui fut sa langue maternelle.

“Dans le passé, notre Église s’étendait sur un large territoire comprenant la Syrie, l’Irak, l’Égypte et la Palestine. Aujourd’hui l’Église d’Égypte, les coptes donc, a son propre siège, celui d’Alexandrie, le second en importance après celui d’Antioche.” L’araméen était la langue commune de toutes les Églises dites “d’Orient”, ses branches se sont étendues jusqu’à l’Inde et la Chine.

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Les syriaques, les assyriens et les chaldéens utilisent toujours aujourd’hui l’araméen de diverses manières pour la liturgie, certaines de ces Églises plus que d’autres. “Les maronites, par exemple ne l’utilisent actuellement que pour quelques prières. Ici nous avons été obligés de faire des traductions pour que nos fidèles puissent comprendre. Très peu de gens en effet comprennent encore l’araméen en Terre Sainte et moins nombreux encore sont ceux qui le parlent à la maison.”

D’après la Chronique de Michel-le-Syrien, rapporte père Shemon, Mar Jean, appelé aussi saint Jean-des-Sédré, fut l’auteur de prières versifiées et d’absolutions mais également de la première traduction de l’Évangile en arabe. “Traduis-moi votre évangile dans la langue sarrasine […], demanda l’émir ‘Amrou fils de Saad au patriarche Jean. Seulement, tu ne parleras ni de la divinité du Christ, ni du baptême, ni de la Croix.” Une requête à laquelle le patriarche répondit ainsi : “À Dieu ne plaise que je retranche un seul yod ou un seul point de l’Évangile, alors même que tous les traits et toutes les lances qui sont dans ton camp me transperceraient.” Voyant qu’il ne pourrait le convaincre, ‘Amrou lui dit : “Va ; écris comme tu voudras.”

Le riche héritage de l’Église syriaque passe également par le maintien de la trace visible de la langue, c’est-à-dire par les vieux manuscrits. Au centre de l’église Saint-Marc se trouve un grand manuscrit récemment calligraphié par père Shemon. “Dieu m’a donné le don de la calligraphie syriaque dans laquelle j’ai été bercé depuis mon enfance. Voilà 40 ans que je recopie les anciennes sources et les vieux manuscrits pour en faire de nouveaux livres liturgiques, et laisser reposer les anciens livres devenus fragiles.”

Tournant la couverture ornée du missel il explique les grands principes de la calligraphie des manuscrits syriaques. La première page doit être la “couronne sur la tête du roi”, c’est le dessin d’une croix élaborée comme tissée avec une ancre. Le père estime à 80 % le nombre de manuscrits en langue syriaque dans la bibliothèque de Saint-Marc et le reste en garshouni, un système de transcription de la langue arabe utilisant les lettres de l’alphabet syriaque. “Lors de la conquête musulmane les vieux pères dans leurs pays respectifs ont traduit les livres syriaques en garshouni. Le but étant de coder la lecture et le contenu des manuscrits, afin que seuls les familiers de la langue comprennent. La motivation, précise-t-il, n’est pas simplement pratique. Si l’attachement à l’alphabet syriaque traditionnel revient à affirmer l’identité culturelle forte et menacée d’une communauté, alors c’est le cas de l’identité syriaque en Terre Sainte.”

Dernière mise à jour: 27/12/2023 20:24

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