Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

Le cardinal Pizzaballa et le kairos pour la Terre Sainte

Giuseppe Caffulli
5 novembre 2025
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La phase ouverte au Moyen-Orient en ce mois d’octobre 2025 représente, selon le patriarche latin de Jérusalem, une occasion à ne pas manquer.
« Cela peut être le début de quelque chose de nouveau. À nous, et à la communauté internationale, de décider comment l’utiliser. »


À Gaza, ce n’est que maintenant, avec la fin des bombardements, que les familles chrétiennes commencent lentement à faire face à ce qu’elles ont vécu. Jusqu’à il y a quelques jours, la survie seule comptait : trouver un abri, un morceau de pain, un peu d’eau. À présent, dans une trêve encore fragile, une question nouvelle et angoissante surgit : « Que va-t-il advenir de nous ? »

Pour les chrétiens de la bande de Gaza – communauté minuscule mais profondément enracinée – l’avenir est plein d’incertitudes. Certains resteront, d’autres chercheront inévitablement ailleurs une existence possible. Mais une chose est sûre : ils n’ont pas été, et ne seront pas, abandonnés. Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, qui a visité à plusieurs reprises Gaza en partageant la souffrance et l’espérance de la population, le réaffirme avec force : « L’Église a été à leurs côtés ces deux dernières années, elle le sera encore aujourd’hui. Et ils le savent. »

« Il faut une vision politique nouvelle »

Les paroles du patriarche surviennent dans un moment de trêve apparente, marqué par de nouvelles initiatives diplomatiques et par un message commun publié le 14 octobre par les patriarches et chefs des Églises de Terre Sainte. Le texte reconnaît la délicatesse du moment, le qualifiant de possible tournant historique, d’occasion à ne pas manquer. Pizzaballa confirme : « C’est un kairos, une opportunité. Je ne sais pas si cela marquera la fin de la guerre, mais c’est un point de bascule. Cela peut être le début de quelque chose de nouveau, une occasion qui nous est donnée. À nous et à la communauté internationale d’en faire bon usage. »

Il fait notamment référence au sommet de Sharm el-Sheikh du 13 octobre, qui a réuni les États-Unis, plusieurs pays arabes et d’autres acteurs mondiaux. Malgré ses limites, cette rencontre a joué un rôle dans le cessez-le-feu et la libération des otages.
« Il est évident, observe Pizzaballa, que tout cela n’a été possible que grâce à la pression de la communauté internationale. »
Mais il appelle à aller plus loin que la seule gestion de l’urgence : « Il faut une vision politique nouvelle. Tout processus de paix crédible doit se fonder sur l’inclusion, la justice et la coexistence de deux États vivant en sécurité et dans la dignité. »

Une société dévastée

La situation humanitaire demeure catastrophique. Les images venues de Gaza ne disent pas tout :
« Oui, il y a la destruction, mais pas seulement physique. Le tissu humain et social est entièrement déchiré. Plus personne ne vit là où il vivait : familles déplacées, écoles et hôpitaux détruits, services inexistants. La vie quotidienne est anéantie. »
Deux millions de personnes vivent privées du nécessaire, dans une précarité absolue. Dans ce contexte, émergent aussi des dérives sombres : accaparement de l’aide, marché noir, mafias locales.
Mais le patriarche précise : « Cela n’enlève rien au fait que la population est à bout. Les habitants de Gaza vivent dans la privation la plus totale. »

« Personne n’a le monopole de la douleur »

En Occident, le débat autour du conflit reste polarisé. Certains minimisent les souffrances palestiniennes en les qualifiant de propagande ; d’autres font de même avec celles des Israéliens.
« Personne n’a le monopole de la douleur. Ni les Palestiniens, ni les Israéliens. L’un des drames de cette guerre, c’est l’incapacité d’écouter la souffrance de l’autre. Chacun se range d’un côté ou de l’autre, mais la douleur, elle, est universelle. »

Pour le cardinal, reconnaître cette douleur partagée est le premier pas vers la paix : « Sans cela, il n’y a pas d’avenir. C’est de là qu’il faut repartir. »
C’est aussi pourquoi le message commun des Églises évoque la guérison et la réconciliation — thèmes difficiles aujourd’hui, mais incontournables.
« C’est difficile, bien sûr. Mais pas impossible. Après le 7 octobre, on aurait pu croire que tout le travail accompli sur le dialogue interreligieux avait été balayé. Aujourd’hui, je vois poindre une lueur : tout n’est pas perdu. Il faut un dialogue qui prenne en compte la douleur, la mémoire et la dignité de chacun. »

« On ne peut pas fermer les yeux sur la Cisjordanie »

Pizzaballa n’oublie pas une autre plaie ouverte : la Cisjordanie, souvent absente du débat international.
« Gaza, la Cisjordanie et Israël sont intimement liés. On ne peut pacifier Gaza et ignorer ce qui se passe en Cisjordanie. La question palestinienne forme un tout. »

Le patriarche invite aussi à observer de près l’évolution de la société israélienne, en pleine effervescence après les polémiques internes sur la gestion des otages : « Peut-être s’ouvriront de nouveaux espaces. Pour comprendre le futur des Palestiniens, il faut aussi comprendre vers où se dirige la société israélienne. »

Pour ouvrir vraiment un nouveau chapitre, il faudra un profond renouvellement des leaderships : « Si nous voulons du neuf, il faut de nouveaux visages. Il est évident que ceux qui ont mené le conflit jusqu’ici ne peuvent être les seuls à diriger l’avenir. Sans une vision nouvelle en Israël et une direction palestinienne forte et reconnue, il sera difficile d’atteindre une paix stable. »

Reprendre les pèlerinages

Dans ce contexte, les Églises ont un rôle concret à jouer : non seulement par l’aide matérielle, mais par leur présence quotidienne et la reconstruction du tissu social.
« Les écoles, les handicapés, les personnes âgées, les orphelins : c’est là que nous devons être. L’Église en Terre Sainte est enracinée dans la société et au service de tous, quelle que soit leur religion. »

Enfin, un appel direct aux communautés chrétiennes, notamment en Europe : revenir en pèlerinage.
Non seulement comme acte spirituel, mais comme geste concret de solidarité.
« Les pèlerinages sont une solidarité réelle, un témoignage de paix, une présence vivante. C’est aussi ainsi que l’on soutient la vie chrétienne en Terre Sainte. »

Au cœur d’une région meurtrie, l’avenir reste incertain. Mais dans les paroles du cardinal Pizzaballa demeure une espérance : que de ce temps blessé puisse naître, pas à pas, un chemin nouveau — et que la voix des chrétiens, souvent discrète mais toujours présente, continue d’être un signe de lumière au milieu des ruines.

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