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La future rabbine qui avait de la peine à prier

Aline Jaccottet
14 février 2019
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Désireuse de transmettre son savoir à sa communauté, Sivan Rotholz va devenir rabbine. Un choix qui force l’Israélo-américaine à se confronter à un exercice difficile pour elle: la prière rituelle.


Elle a eu trois vies au moins. Dans la première, elle a été avocate aux affaires familiales dans la baie de San Francisco, en Californie. Dans la deuxième, elle a enseigné la poésie et l’approche féministe de la Torah. Dans la troisième, Sivan Rotholz a choisi d’être rabbin. Le lien entre ces existences à première vue si différentes? La quête de sa place dans le monde en tant que femme, à travers l’étude des textes… et la remise en question.

Un exercice auquel elle a été habituée dès son enfance. La quarantenaire a en effet grandi dans une famille réformée, un courant du judaïsme qui au XIXe siècle, a révolutionné l’approche et la pratique de cette religion afin qu’elle soit pleinement compatible avec l’exercice de la citoyenneté. Majoritaires aux États-Unis, les adeptes du judaïsme réformé envisagent l’application des 613 mitzvot (bonnes actions) avec une souplesse impensable dans la pratique orthodoxe. Sivan naît aussi au carrefour de deux mondes: sa mère, une Américaine qui n’est pas née juive, s’est convertie en épousant son père, un juif israélien. Au grand dam de ce dernier qui s’est toujours éloigné de toute autorité religieuse. «Il s’opposait en lui disant: “ne donne pas de pouvoir à ces gens sur toi”», sourit Sivan.

Devenir rabbin est un projet qui lui a demandé beaucoup de réflexion. L’idée survient lors d’un débat avec l’un de ses enseignants sur la place des femmes dans la Torah. «Il m’a dit: toi qui as tant envie d’en savoir plus, pourquoi ne ferais-tu pas l’école rabbinique?» Sivan doute. «J’avais une vision très rigide de ce rôle. Pour moi, un rabbin, c’était quelqu’un qui s’occupait avant tout des services religieux, et j’ai de la peine avec cela. La prière rituelle ne m’inspire pas beaucoup», avoue-t-elle. La jeune femme prend six mois pour réfléchir et rencontre des dizaines de responsables religieux en exercice ou qui se préparent pour cette fonction. Une exploration grâce à laquelle elle constate que dans le milieu réformé américain, très centré sur la notion de tikkoun olam — la réparation du monde par l’action sociale — les activités d’un rabbin sont très diversifiées. «Aux États-Unis, il est à la fois un organisateur d’événements, un enseignant, un accompagnant pastoral, un conseiller. Il assiste les fidèles tout au long du cycle de la vie, de la naissance à la mort. C’est ce je veux faire. Quant à la prière… je la mènerai par amour pour ma communauté!», affirme-t-elle.

Devenir rabbin alors qu’on ne parvient pas à entrer en contact avec Dieu dans une synagogue, n’est-ce pas un peu compliqué? «J’ai rencontré beaucoup de juifs réformés qui partageaient mes difficultés. Il y a de la place pour tout le monde dans notre courant de pensée, des athées comme des gens très observant», rétorque-t-elle. Une ouverture qu’elle expérimente tous les jours à l’institut d’études juives Hebrew Union College de Jérusalem, où elle passe une année avant de retourner aux États-Unis terminer son cursus de formation.

Que représente Dieu pour vous?

Une Mère Nature, une grande lumière. Dieu est un projet qui va bien au-delà de ma relation avec Elle.

Pourquoi ne pas l’appeler Lui?

Parce qu’il faut se libérer du carcan du patriarcat. C’est important d’utiliser les bons mots, de L’aborder de façon non-ethnocentrique. Je L’appelle «esprit», «essence» ou «divine présence».

Quelle est votre relation à la prière?

C’est compliqué (elle rit). En ce moment, j’essaye de faire ma prière du matin, mais ça ne fait que deux semaines, je suis en pleine expérimentation. La prière rituelle est à mes yeux incroyablement ennuyeuse. On en a fait une routine, une obligation; je ne crois pas que l’expérience spirituelle puisse survenir là où la spontanéité est absente. Alors j’accomplis le rite parce que cela fait partie de mon devoir de future rabbine — si cela ne tenait qu’à moi, je ne franchirais plus la porte de la synagogue. Je sais, c’est paradoxal, mais après tout, être juif, c’est accepter les paradoxes (rires).

Et comment faites-vous pour ressentir Dieu?

Je vais dehors, dans la nature. J’essaie de me connecter à la puissance des arbres, à la beauté du ciel. Je demande à la divine présence d’illuminer le chemin de mon âme dans l’univers, de m’assister, de me protéger. Je crois que tout est fait d’énergie, Dieu y compris; Elle était là avant nous, et Elle survivra à notre mort.

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