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Du génocide arménien à la paix de Jérusalem

Aline Jaccottet
28 février 2019
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Arménienne et Palestinienne, Nora Carmi a transformé les souffrances du génocide et des guerres en force pour la paix. A la suite de son père et de son grand-père, cette chrétienne orthodoxe a consacré sa vie à l’harmonie religieuse dans Jérusalem.


C’est l’histoire d’une vie dans laquelle se lit l’Histoire. Les pages où l’on meurt, celles où l’on fuit ; et celles où l’on guérit en imaginant le bonheur. Un récit émaillé de « r » qui roulent et de mots recherchés, dans un français parfait et une tranquille fluidité. Car après avoir passé sa vie à œuvrer pour la paix, Nora Carmi est sereine.

Le miracle de la camomille

On mesure le chemin qu’elle parcouru lorsqu’elle commence à parler, car le premier événement qu’elle évoque est l’un des plus sombres du 20e siècle : le génocide arménien. Chrétienne orthodoxe arménienne, la famille de son père originaire de Cilicie a en effet survécu de justesse au massacre commis par l’Empire ottoman. « Notre clan comptait 88 personnes, seules sept ont réchappé à la mort », affirme Nora dans son appartement de Beit Hanina, quartier palestinien de Jérusalem à vingt minutes de la porte de Damas. Après le génocide, l’agonie dans le désert attend les survivants du crime qui errent onze mois entre la Turquie et la Syrie. Capturés par l’armée à Deir Ezzor, ils sont promis à une mort certaine. « Et puis il y a eu un miracle », dit Nora. Le grand-père, pharmacien, parvient à guérir le fils d’un général à coups de pilules et de camomille bouillie emportées dans la fuite.

Trois Jérusalem

Pour leur prouver sa reconnaissance, le militaire les laisse partir à Jérusalem. « Je viens d’une famille très pieuse pour qui cette ville représentait le salut », explique la distinguée septuagénaire. Le pharmacien établit d’abord les siens à Gaza, puis ouvre boutique à Bethléem avant de s’installer dans la cité trois fois sainte en 1916, alors que le père de Nora n’a que trois ans. La ville aura dès lors une importance capitale dans cette famille, tout comme elle compte dans la vie de la mère de Nora, elle aussi chrétienne arménienne et hiérosolymitaine depuis des siècles. La vieille dame a quant à elle connu pas moins de trois Jérusalem depuis sa naissance en 1947. « Celle, sous mandat britannique, où je suis née, celle, jordanienne, où j’ai grandi, et celle, israélienne, dont je suis aujourd’hui résidente », résume-t-elle.

Une résidente au statut fragile, car elle a le sentiment que la carte délivrée par les Israéliens peut être remise en question à n’importe quel moment. Elle a bien un passeport jordanien, mais cela ne lui garantit rien. « Même en Jordanie, le fait qu’il mentionne mon origine palestinienne fait de moi une citoyenne de seconde zone. En réalité, personne ne veut des Palestiniens : nous sommes les juifs du monde arabe ! », soutient la vieille dame, veuve de George, un guide palestinien de Jérusalem avec lequel elle aura passé « quarante-cinq ans et trois mois ».

L’ouverture en héritage

Cette grand-mère de deux enfants a travaillé toute sa vie pour les communautés chrétiennes de Jérusalem et pour la paix – elle connaît d’ailleurs de nombreux activistes israéliens et voyage beaucoup. Ecœurée par les haines et les dissensions actuelles, inquiète pour l’avenir, elle puise comme toujours son énergie pour avancer dans l’héritage familial. Marqués par « le pire dont l’être humain soit capable », ses parents et grands-parents « ont refusé de céder à la haine, de vivre dans un ghetto. Mon père et mon grand-père ont servi les communautés religieuses de Jérusalem sans jamais faire de distinction. Cette attitude face au monde est la plus belle chose qu’ils m’ont laissée », dit-elle.

Que représente Dieu pour vous ?

J’ai eu beaucoup de contacts avec les natifs amérindiens qui expriment l’idée d’un esprit au-delà de tout. Peu importe comment on l’appelle ou on le définit : quelque chose nous dépasse.

Comment priez-vous ?

Je vais parfois à l’église mais je ne me préoccupe jamais de sa dénomination. Hier j’étais à Augusta Victoria qui est luthérienne, la semaine passée chez les latins de Galilée… la plupart du temps, je me recueille chez moi. Mais je n’aime pas les prières rabâchées, je ne récite que le Pater Noster et encore, je le chante en arménien. J’aime le silence ; c’est une prière aussi. Le silence mène à la paix intérieure qui seule permet d’œuvrer pour la paix. C’est ce que je retiens de ma longue expérience dans le domaine de la réconciliation et de la médiation.

Avez-vous déjà été en colère contre Dieu ?

(Elle réfléchit). Il me semble que oui. Lorsque la guerre des Six-Jours a éclaté en juin 1967 et que nous avons été expulsés de notre maison à Jérusalem, j’étais très fâchée. Pourquoi est-ce que cela devait arriver de nouveau, après ce que nous avions enduré en 1948 ?

Dieu a-t-il besoin de nos prières ?

Ah oui, il faut bien qu’Il se souvienne de nous… Il y a tant de gens qui prient, il faut Lui dire : coucou, moi aussi je suis là ! (Rires)

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