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Pour l’amour du verbe et de la terre

Aline Jaccottet
16 mai 2019
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Pour l’amour du verbe et de la terre
Amit Cohen n'a quitté la vie du kibboutz qu'à l'âge de quarante ans. Une expérience qui a façonné son regard sur Israël et le judaïsme. Photo: Aline Jaccottet

Professeure d’hébreu à l’Institut Weizmann pour la science, Amit Cohen n’est pas très convaincue de l’existence de Dieu. Elle se fie davantage à l’Etat d’Israël, qu’elle essaye de faire comprendre à ses élèves depuis plus de quarante ans.


Elle vit par la parole et la musique, la couleur et le mouvement. Enseignante et musicienne, peintre et danseuse folklorique, mère quatre fois et bientôt trois fois grand-mère, Amit Cohen vit ses mille existences dans une joie contagieuse. C’est qu’elle est portée par la conviction d’accomplir son destin en servant son pays : Israël. Non par les armes, mais par le verbe, car elle enseigne l’hébreu aux scientifiques de passage à l’Institut Weizmann. Au-delà des « kh » et des « sh » de cet idiome rugueux, la sexagénaire aura insufflé à des centaines d’élèves, pendant des milliers d’heures, l’âme intense, parfois brutale et toujours authentique, du peuple dont elle s’est fait l’amoureuse interprète.

Comme Obélix

Amit et le sionisme, c’est un peu comme Obélix et la marmite du druide : elle tombe dedans lorsqu’elle est toute petite. Son père, d’origine russe, naît dans l’une des premières communautés agricoles d’Israël, en 1927. « Il était convaincu que le lien des juifs avec leur terre les aiderait à redevenir un peuple normal après les années d’errance », raconte-t-elle avec un sourire, dans son salon où les couleurs vives de ses tableaux champêtres côtoient guitares, piano et innombrables plantes vertes. Quant à sa mère, une Française issue d’une riche famille de Tunis marquée par les exactions nazies, elle se démènera pour que sa famille s’installe en Israël.

Amit y grandira dans un univers particulier : celui des kibboutz, ces villages d’inspiration communiste qui font du partage et du travail agricole les fondements de la nouvelle vie juive en Israël. Essentiels à la création de l’Etat hébreu, ils existent toujours mais leur fonctionnement a bien changé depuis l’enfance d’Amit. « En échange de notre travail, la communauté prenait tout en charge, y compris les petits qui dans mon kibboutz Ein Harod, ne dormaient chez leurs parents que le week-end », raconte la joviale Israélienne. Amit qui garde de cette expérience un fort engagement social et un vote plutôt à gauche s’est progressivement distancée, refusant de confier ses enfants à la communauté – « plutôt mourir ! » – puis quittant le kibboutz avec son mari et ses quatre enfants lorsque son mari Hagaï, docteur en physique, est embauché à l’Institut Weizmann pour la science à Rehovot en 1997.

Un destin

A 40 ans, une nouvelle vie commence. Gérer l’argent, cuisiner, faire la lessive, payer les factures, il faut tout apprendre en même temps. Il y a du boulot mais des bonheurs, aussi, lorsqu’elle commence à enseigner l’hébreu aux scientifiques étrangers de l’institut Weizmann. Elle qui a débuté sa carrière de prof à l’âge de 22 ans lors d’un camp d’été aux Etats-Unis devient au fil des ans la passerelle vers Israël de centaines d’Indiens, Chinois, Européens et Américains aux prises avec ce pays complexe. Diplômée en grammaire et littérature hébraïques, Amit Cohen rêve aujourd’hui de dédier un bâtiment du campus à l’apprentissage de l’hébreu. Cette langue dont la transmission, conclut-elle d’une voix soudain émue, était son « destin ».

Que représente Dieu pour vous ?

Ah ça, c’est « la » question ! (sourire). J’ai grandi dans un milieu antireligieux, où l’on travaillait même à Yom Kippour (le jeûne du Grand Pardon où tout labeur est interdit, ndlr). Les fêtes juives étaient quelque chose de culturel et j’ai rarement pensé à l’idée de Dieu. Aujourd’hui, je crois qu’Il est une option. Parfois, il me semble recevoir des preuves de Son existence, parfois je crois que c’est une invention humaine.

Si Dieu n’existe pas, le judaïsme et le sionisme ont-ils une raison d’être ?

Bien sûr ! Cela ne change rien à la vérité de notre existence et de l’Histoire. Ni à l’authenticité de la Bible dont je crois qu’au moins une partie des récits est véridique. Je me rappellerai toute ma vie de mon père m’emmenant à la découverte des traces de l’épopée ancienne à laquelle nous lie la Torah. Être juif – je préfère dire être Hébreu – c’est appartenir à cette terre.

Est-ce qu’il vous arrive de prier ?

Je parle parfois à Dieu, mais je lui demande rarement quelque chose. Il y a longtemps, lors d’un séjour aux Etats-Unis, une tornade s’est abattue sur nous. J’ai dû rassuré le groupe d’enfants dont j’étais responsable pendant six heures en leur chantant des psaumes, planqués sous une table. Six heures de psaumes, oyvavoy ! (elle éclate de rire). J’ai détesté ce moment. On peut prier tant qu’on veut, on n’est jamais sûr de ce qu’on obtiendra. Après tout, s’il y a Israël, il y a aussi eu la Shoah, n’est-ce pas ? Alors je préfère compter sur des choses tangibles. S’il survient une guerre, je sais tirer, je peux me défendre. C’est en ce pays qui m’offre un choix que je crois.

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