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Affaire Vincent Lemire ou de la possibilité d’être critique envers Israël

Marie-Armelle Beaulieu
14 janvier 2026
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Vincent lemire, capture d'écran d'un débat le 15 février 2025.

Interdit de territoire en Israël pour des positions jugées « antisionistes », l’historien français Vincent Lemire a finalement été autorisé à entrer après une mobilisation inédite d’universitaires israéliens. Un épisode bref, mais révélateur d’un climat où la critique politique se heurte de plus en plus à la disqualification morale.


Son séjour lui valait un agenda de ministre. Vincent Lemire devait arriver à Jérusalem dimanche 10 janvier pour une série de conférences, débats et rendez-vous divers et variés. Une décision israélienne est venue rompre les deux mois de silence médiatique qu’il s’était accordés, le propulsant sur le devant de la scène israélienne à son corps défendant.

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Le 7 janvier 2026, l’historien français reçoit un courriel de l’Autorité israélienne de l’état civil et de l’immigration l’informant que son autorisation électronique de voyage (ETA-IL), accordée le 27 février 2025 et encore valide, est révoquée. « En raison d’un changement de circonstances vous concernant, l’approbation ETA-IL (…) est révoquée », indique le message rapporté par l’Agence France-Presse.

Quatre jours plus tard, l’information devient publique à la suite d’un article du quotidien israélien Haaretz, signé par le journaliste Nir Hasson. Selon cet article, Vincent Lemire aurait été informé par des responsables français que le refus d’entrée était lié à ses positions qualifiées d’« antisionistes ». L’Autorité israélienne de la population et de l’immigration précise alors que la décision a été prise sur recommandation de la police israélienne. Ni la police ni le ministère des Affaires étrangères ne commentent.

Etudier une histoire qui s’écrit au présent

Historien spécialiste de Jérusalem à l’époque ottomane et contemporaine, Vincent Lemire est connu des lecteurs de Terre Sainte Magazine qui suit ses travaux depuis la parution de sa thèse de doctorat La soif de Jérusalem [1] en 2013 et ensuite avec le projet Open Jerusalem [2] qui rend accessible un fonds d’archives passionnant sur la Ville sainte. Lemire a vécu six ans en Israël et dirigé le Centre de recherche français à Jérusalem (antenne du CNRS) entre 2019 et 2023. Il se rend régulièrement dans la région depuis plus de vingt-cinq ans. C’est son terrain de prédilection comme d’études.

C’est ce cadre d’études qui le ramenait ici, tandis qu’il observe une histoire qui se poursuit en s’écrivant au présent.

Dans sa dépêche, l’AFP évoque la gravité de la mesure pour son travail : « C’est mon terrain de recherche depuis 25 ans, mon laboratoire à ciel ouvert. »

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En coulisse, dès le 7 janvier, la diplomatie française essaie d’intervenir. Mais avec la parution en hébreu de l’article du Haaretz et sa large reprise, la polémique prend de l’ampleur en Israël. Le 12 janvier, une pétition signée par quelque deux cents universitaires israéliens, demande l’annulation de l’interdiction. Les signataires décrivent Lemire comme un historien reconnu et rappellent qu’il est un opposant déclaré au boycott d’Israël. « L’empêchement de son entrée sous le prétexte qu’il serait “antisioniste” est une affirmation absurde, pour ne pas dire fausse », écrivent-ils, ajoutant que priver un chercheur de son terrain constitue « une injustice doublement grave » à une période où le monde académique israélien se dit lui-même marginalisé sur la scène internationale.

Des remarques fondées sur les faits. En mars 2025, Lemire avait participé à un colloque à l’Université hébraïque où seuls deux non-juifs avaient répondu présents tandis que nombre de leurs collègues avaient choisi la voie d’un boycott à bas bruit.

Après la diffusion de la pétition, en fin d’après-midi, les autorités israéliennes reviennent sur leur décision. Vincent Lemire reçoit un nouveau courriel l’informant qu’« à la suite d’un réexamen du dossier, il a été décidé de lever les restrictions d’entrée en Israël ». Il annonce qu’il se rendra finalement sur place pour assurer une partie des rencontres prévues.

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Entre-temps, l’affaire a enflammé les réseaux sociaux. Sous un post publié le 11 janvier par le journaliste Michael Blum, annonçant sobrement l’interdiction d’entrée de l’historien, les réactions sont immédiates et polarisées. Certains saluent la décision des autorités israéliennes, estimant qu’« aucun État n’est tenu de laisser entrer n’importe quel étranger sur son territoire ». D’autres accusent Lemire de « diaboliser Israël », de vouloir sa « destruction » ou d’être devenu un « ennemi ». À l’inverse, plusieurs intervenants s’interrogent sur une possible atteinte à la liberté d’expression et à la liberté académique : « Quand on interdit le débat, la démocratie est toujours perdante », écrit l’un d’eux.

Les accusations se durcissent parfois jusqu’à qualifier l’historien d’antisémite ou de propagandiste. Vincent Lemire répond lui-même à certaines mises en cause, dénonçant des propos « gravement diffamatoires » et rappelant que son interdiction d’entrée a été levée « grâce à la mobilisation de plusieurs centaines d’universitaires israéliens, dont certains sont en désaccord avec moi ». Il ajoute : « Les désaccords sont le sel de notre travail scientifique commun, pour peu que l’éthique et l’intelligence soient au rendez-vous. »

Dissocier la critique du gouvernement du peuple ?

L’épisode s’est donc clos rapidement sur le plan administratif. Mais il laisse ouverte une question de fond, que ni l’annulation de l’interdiction ni la violence des échanges n’ont tranchée : dans le contexte actuel, est-il encore possible de critiquer la politique du gouvernement israélien ?

Depuis des années, et singulièrement depuis deux ans, nous sommes collectivement confrontés à une spécificité propre à l’État d’Israël : la difficulté à dissocier, dans le débat public, la critique d’un gouvernement ou d’une politique militaire, de la mise en cause d’un peuple tout entier.

Même lorsque des voix juives ou israéliennes expriment leur désaccord avec les dirigeants de l’Etat hébreu, toute critique formulée de l’extérieur tend à être interprétée sur un registre émotionnel et identitaire, accusé de remettre en cause la légitimité d’une présence juive su ce coin de terre ou comme une atteinte à l’existence même du peuple juif.

Quiconque se risque à la critique se voit alors accusé d’antisionisme ou antisémitisme, l’un étant assimilé à l’autre sans que les deux concepts ne soient de même nature. L’accusation est dorénavant lancée comme une tarte à la crème pour faire taire toute interrogation.

Ce mécanisme n’est pas sans effet pervers. En assimilant l’action de l’État à l’identité du peuple juif, la critique politique se déplace insensiblement vers les personnes elles-mêmes. Dans un contexte de recrudescence mondiale de l’antisémitisme, cette confusion alimente des amalgames qui dépassent largement le cadre israélien et finissent par exposer, bien au-delà de ses frontières, ceux qu’elle prétend protéger.

Quel que soit l’usage qu’en font les dirigeants politiques, le procédé peinera à donner bonne conscience à ceux qui ne veulent plus entendre que le son de leur propre voix.


[1] La soif de Jérusalem, Essai d’hydrohistoire (1840-1948) – Éditions de la Sorbonne – 2011.

[2] Open Jerusalem en ligne

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