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Et si Israël revenait aux bonnes vieilles tombes ?

Marie-Armelle Beaulieu
12 février 2026
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Un des lieux de sépulture dans le lieudit Tombe des Prophètes sur le Mont des Oliviers à Jérusalem ©MAB/CTS

En Israël, la question funéraire devient un enjeu public majeur. Pour répondre à la pénurie annoncée, certains experts proposent de revisiter une pratique ancienne du judaïsme.


Saviez-vous qu’en Israël, l’inhumation est intégrée au système de sécurité sociale ? Et cela n’a rien d’anodin. Dans sa législation, l’Etat hébreu garantit à chaque citoyen une sépulture permanente à proximité de son lieu de résidence. Ce droit est financé par l’État lui-même, dans le cadre réglementaire ordinaire. [Les sépultures au Mont des Oliviers ou dans certains autres lieux considérés comme « premium » – sortent du cadre légal]. Toujours est-il que cette législation originale constitue un pilier social discret mais fondamental.

Vue aérienne du cimetière Har HaMenuchot à Jérusalem et de ses environs, le 12 octobre 2025. ©Arie Leib Abrams/Flash90

Or les projections démographiques montrent une augmentation rapide du nombre annuel de décès dans les décennies à venir. Dans un rapport publié par le Taub Center for Social Policy Studies in Israel, le professeur Alex Weinreb estime que les terrains actuellement prévus ne suffiront pas si aucune réforme n’est engagée. À terme, la région centrale d’Israël pourrait voir s’étendre des surfaces funéraires considérables dans un pays où chaque hectare compte.

Le modèle dominant repose aujourd’hui sur l’inhumation individuelle à perpétuité. La tombe n’est pas relevée. Le corps demeure en place et la sépulture est appelée à rester intacte. Cette pratique correspond à une conception religieuse consolidée au fil des siècles dans le judaïsme rabbinique, où le respect du mort inclut la stabilité de son lieu de repos.

Source : Alex Weinreb, Taub Center. Données : jusqu’en 2024, CBS ; 2025–2050, estimations fondées sur les projections démographiques à long terme du CBS

Je vous parle d’un temps

Pourtant, l’histoire juive offre un autre paysage funéraire. Autour de Jérusalem, à l’époque du Second Temple, les familles enterraient leurs morts dans des grottes creusées dans la roche. Le défunt était d’abord déposé sur un banc de pierre. Comme c’est le cas pour le tombeau de Jésus. Après environ une année (ce ne fut pas le cas de Jésus !), lorsque la décomposition était achevée, les ossements étaient recueillis et placés dans un ossuaire en pierre. Le lit funéraire pouvait alors être utilisé pour un autre membre de la famille. Cette pratique n’était ni marginale ni transgressive. Elle s’inscrivait dans une espérance de résurrection où la conservation des os suffisait à préserver l’identité du défunt.

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À partir des premiers siècles de notre ère, cette coutume décline progressivement. Le judaïsme rabbinique met davantage l’accent sur l’intégrité du corps et sur la continuité de la sépulture. Il ne s’agit pas d’une décision soudaine, mais d’un glissement doctrinal et culturel. La tombe devient un lieu stable appelé à ne pas être rouvert, sauf nécessité exceptionnelle.

Les Tombeaux du Sanhédrin (Kivrei HaSanhedrin) est un complexe souterrain de 63 tombeaux rupestres situés dans le quartier de Sanhédria, au nord de Jérusalem ©MadainProject.com

Nécessité fait loi ?

C’est précisément ce tournant que le rapport du Taub Center invite à interroger une nouvelle fois. En effet, En Israël, la question du manque de terrain funéraire est récurrente depuis au moins les années quatre-vingt-dix. À mesure que la population augmente et que les grandes métropoles se densifient, les autorités ont cherché des solutions pour éviter l’étalement des cimetières.

Cette fois-ci et de façon publique, face à la pénurie annoncée, les auteurs suggèrent d’examiner la possibilité d’une réduction des ossements après un temps de décomposition, selon un modèle attesté dans l’Antiquité. Une telle solution permettrait d’augmenter fortement la densité des sépultures et de préserver des surfaces importantes dans les zones urbaines sous tension. L’étude évoque également des adaptations juridiques afin de répartir différemment les lieux d’inhumation et d’ajuster les mécanismes de financement.

« Une autre solution économique et efficace, poursuit l’article du Taub Center, consiste à modifier la loi imposant l’inhumation près du domicile et à privilégier les grands cimetières en périphérie, notamment dans le sud. Il est également possible de modifier les incitations financières à l’inhumation et d’exiger une contribution financière de la part des personnes souhaitant être inhumées en pleine nature. »

« La crémation, ne constitue pas une alternative en Israël pour des raisons culturelles et religieuses », explique le rapport qui préconise « une solution ancrée dans la tradition ».

Le débat dépasse la technique. Il touche à la mémoire, au respect du mort et à la manière dont une société articule tradition religieuse et contraintes territoriales. Pour répondre à une crise contemporaine, Israël pourrait être conduit à regarder vers son propre passé funéraire. L’histoire des ossuaires de Jérusalem n’appartient peut-être pas seulement aux archéologues. Elle pourrait redevenir une question d’aménagement du territoire.

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