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Antonia Moropoulou: “Je ne m’attendais pas à trouver le lit de pierre à une telle hauteur”

Marie-Armelle Beaulieu
27 janvier 2017
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Antonia Moropoulou: “Je ne m’attendais pas à trouver le lit de pierre à une telle hauteur”
Antonia Moropoulou ne manque pas une occasion de rendre hommage pour son professionnalisme à l’équipe qui l’entoure. Et l’air de rien, soulever cette dalle de marbre pour l’enlever puis la remettre sans la briser était aussi un défi technique ©MAB/CTS

Le nom de la professeure Antonia Moropoulou a fait le tour du monde
en quelques heures. C’est elle qui a fait dé-couvrir le lit funéraire de Jésus, au Saint-Sépulcre. À sa plus grande surprise, puisqu’elle ne s’attendait même pas à le trouver là. Explications.


La vie d’Antonia Moropoulou a basculé ce 26 octobre. En charge des travaux de restauration et réhabilitation de l’édicule du Saint-Sépulcre, c’est elle qui a demandé aux chefs des Églises, gardiennes du lieu saint (1), l’autorisation de procéder à l’ouverture du tombeau de Jésus.

Et depuis, c’est la presse du monde entier qui la sollicite, de tous les continents, de toutes les confessions chrétiennes, de jour et de nuit. Tout le monde l’assaille de questions pour savoir ce qu’on a vu, ce qu’on a senti, ce qui s’est passé, ce que l’on sait de plus. Et tous les journalistes n’ont qu’une idée en tête : ce tombeau est-il vraiment le tombeau de Jésus ?

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Tonia, comme on l’appelle autour d’elle, parle doucement. Son accent anglais sent bon les coteaux de l’île grecque de Rhodes où elle est née. Ce petit bout de femme a le ton assuré. “Notre travail n’a pas vocation à apporter des preuves de l’authenticité du lieu.

Un journaliste m’a demandé si nos prélèvements avaient pour but de retrouver de l’ADN de Jésus. Non !” Cette question est à des années-lumière de ses préoccupations. Son travail et celui de son équipe consiste à restaurer l’édicule qui menaçait ruine. Et à dire vrai, pour qui connaît un peu la structure de l’édifice et suit l’avancée des travaux, il s’agit d’un travail de titan. Ou plutôt d’un défi technologique de tous les jours.

Désosser

Car l’édicule, le petit bâtiment construit en 1810, par l’architecte grec Nikolaos Komnénos, n’est pas une simple bâtisse construite “au-dessus” de la chambre funéraire. Il conviendrait de dire plutôt qu’il est construit “autour”. Comme un diamant, le rocher original du sépulcre est serti dans l’édicule. Mais le diamant est invisible car l’édicule lui sert d’épiderme.
À plusieurs endroits depuis cet été, l’épiderme – les plaques de pierres polies ou de marbre – a été retiré pour laisser apparaître le derme – la maçonnerie du XIXe qui supporte ces plaques – ou l’hypoderme – une maçonnerie antérieure du XIe – à moins que sous le derme on ne trouve directement le rocher originel.

Il est difficile d’employer une analogie pour se figurer la difficulté de l’entreprise confiée à l’ingénieure grecque, mais c’est un peu comme si on avait demandé à Antonia Moropoulou de réparer un château de cartes, sachant que les cartes ne sont pas de la même taille, pas faites dans les mêmes matériaux, et qu’elles ne subissent pas les mêmes contraintes. Le tout en intervenant par endroits à l’aveugle, faute de pouvoir désosser toute la structure, et en permettant que de jour, le cœur du chantier, l’intérieur de l’édicule, demeure accessible à la dévotion des pèlerins et à la curiosité des touristes. Un casse-tête d’ingénierie.

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Désosser, c’est bien le terme. Derrière les palissades et les tentures qui se dressent autour du chantier comme un cocon, l’édicule vit une vraie métamorphose. Dans le processus de sa mue, pour reprendre l’analogie charnelle, il ne ressemble plus à grand chose. Des pans entiers des pierres qui s’offraient à la vue du public ont été déposés. Ils gisent dans la galerie croisée des franciscains transformée à l’occasion pour partie en entrepôt, pour partie en atelier de nettoyage et de réparation. De nuit, le bruit de l’ascenseur industriel qu’empruntent les ouvriers perce la basilique de la Résurrection de grondements rauques.

Le rocher révélé

La professeure Moropoulou et son équipe sont au travail depuis le mois de mai et, comme pour ajouter du piquant au défi à relever, ils sont tenus de terminer le chantier fin mars pour le bon déroulement de la Semaine sainte.

C’est donc aux deux tiers du chantier que l’équipe a dû intervenir sur le cœur de l’édifice et approcher au plus prêt de la couche la plus précieuse : la chambre funéraire de Jésus, taillée dans le roc au Ier siècle de notre ère.

©Gali Tibbon

On savait, d’après les témoignages laissés par d’antiques pèlerins ou par les gardiens du tombeau eux-mêmes, qu’il restait quelque chose du rocher initial ici ou là (voir page 44). Depuis le violent séisme de 1927, les sondages conduits par les Britanniques l’avaient confirmé. Les travaux préparatoires de la professeure Moropoulou le lui avaient montré et dans les abondantes pages de rapports qu’elle livre régulièrement aux chefs des Églises, elle avait inséré deux plans montrant les différents emplacements où l’on savait trouver encore le “saint rocher” comme elle l’appelle. Les deux murs latéraux de la chambre funéraire étaient donc bel et bien conservés (voir schéma page ci-contre).

Mais à ce stade de ses études, nulle part Tonia ne mentionne sous la dalle de marbre devant laquelle se recueillent de nos jours et depuis des siècles les pèlerins, la présence du rocher. Et elle le confesse volontiers : “Je ne m’attendais pas à trouver le lit de pierre à une telle hauteur.” Aucun des instruments qu’elle utilise ne l’a laissé apparaître, notamment pas son radar à pénétration de sol (RPS). Sous la dalle de marbre, elle pensait trouver…. du vide.

Point GPS

Et c’est d’ailleurs à cause de ce vide qu’elle a fait procéder à l’ouverture. Non pas pour satisfaire la curiosité des croyants, des archéologues ou des journalistes. Mais parce que pour elle, le lieu de culte de millions de croyants représente potentiellement une baignoire vide. Une sainte baignoire, car située au points GPS de l’endroit dont toute la Tradition dit que c’était là qu’était la banquette funéraire de Jésus, mais une baignoire vide. Or, elle doit s’assurer que ce qu’elle s’apprête à faire ne va pas endommager ce “saint vide”.

La raison pour laquelle elle a désossé l’édicule est que les différentes strates de constructions, dont les plus anciennes repérées sont celles de l’intervention de Constantin Monomachos en 1048, sont fragilisées par le temps. Les mortiers entre les différents mœllons de pierre sont dégradés. Tout ce qui peut être minutieusement rejointoyé, l’est, mais il est impossible d’atteindre certaines couches de constructions masquées par les murs qui les ont enchâssées. Tandis que la technologie non invasive qu’elle déploie : microscope à fibre optique, tomographie acoustique, endoscopie, révèle la fragilité des murs les plus anciens.

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Or dans son cahier des charges, on ne lui a pas demandé de fabriquer un coffrage solide autour des restes, mais de procéder à la restauration conservatrice de tout ce qui peut l’être. La décision avait donc été prise depuis des mois : il fallait pourvoir injecter sous pression, sans air et avec un taux d’humidité et de salinité minimal, un mortier susceptible de combler les espaces vides. Mais il ne fallait pas que le mortier vienne remplir la “baignoire”. C’est pour s’assurer que l’espace que ses instruments avaient interprété pour être vide le demeurât qu’elle fit déplacer la dalle de marbre qui le scellait.

Tout est vivant ici

Les décisions d’Antonia Moropoulou répondent à des contraintes techniques. À aucun moment elles ne visent à nourrir l’archéologie. Ce n’est pas le domaine de Tonia qui se réjouit quand elle a l’occasion de parler des défis techniques auxquels elle doit faire face. Mais las. Les questions lui arrivent du monde entier qui l’interrogent sur l’histoire du lieu et sa signification pour les chrétiens.

Elle commence à s’y faire Antonia Moropoulou. Au point que la chimiste bardée de diplômes et de récompenses diverses, et elle-même croyante, sait aussi dire son émotion du 26 octobre au soir. “J’ai été surprise de la vie qui baignait ce tombeau. J’ai été surprise de cette affirmation intérieure ‘Nous y sommes‘. J’ai été surprise parce que je, parce que nous vivions une expérience merveilleuse, incroyable et unique. J’ai été surprise parce que nous ne nous sentions plus au travail, mais nous étions à genoux, et tous les habitants de la planète étaient agenouillés avec nous. Nous avons eu le sentiment que nous ne travaillions pas seulement sur un monument, mais sur un monument unique. Nous travaillions sur la plus vivante des tombes, tout ici était vivant. Tout ici diffuse le message de la Résurrection : l’espoir et la bénédiction pour des millions de personnes.

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Être là, travailler là – et plus encore durant ces 60 h – c’est sentir que tu es à la plus importante des places. Elle reprend à peine son souffle pour poursuivre : Pour les chrétiens c’est énorme. Dans la période de crises que nous traversons, nous puisons ici un tel message d’espoir. Et ce message s’adresse aussi aux juifs comme aux musulmans de cette région. Et même pour les gens qui ne croient pas, la tombe du Christ est une tombe unique.”

Ainsi s’enflamme Tonia. Pourtant à ce stade, toute la technologie et la technicité qu’elle déploie ne peuvent combler le cœur du croyant ni répondre aux questions du sceptique. La professeure Moropoulou le répète : “Nous n’essayons pas de trouver des preuves. Nous essayons de révéler la valeur de ce monument.” Sauf que ce monument n’aurait pas grande valeur s’il n’était pas ce qu’il prétend être. Antonia Moropoulou le sait. “L’intérêt que le monde a manifesté pour le lieu nous guide et nous inspire.” Le signe d’un fléchissement ?

(1). Terre Sainte Magazine dans son édition de mai juin 2016, annonçait l’accord trouvé entre les trois principales Églises, gardiennes du Saint-Sépulcre ; les grecs orthodoxes, les franciscains et les arméniens apostoliques. N° 643, pages 48 à 53. Le tombeau du Christ bientôt sans béquilles.

Dernière mise à jour: 23/01/2024 18:19

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