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À Jérusalem, les écoles chrétiennes et le dilemme du cursus israélien

Cécile Lemoine
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Jour -J - Lycéens planchant sur le sujet de bagrout. ©Flash90

Depuis 2018, le ministère israélien de l’Éducation invite les écoles palestiniennes de Jérusalem-Est, dont les établissements chrétiens, à proposer le “bagrout” israélien à leurs élèves en échange de subventions. Entre résister à l’effacement ou faire preuve de pragmatisme, le choix se révèle cornélien pour les directeurs.


Pour frère Daoud Kassabry, c’est un “non” catégorique. “Tant que nous ne sommes pas forcés de le faire, les écoles des Frères de Lasalle n’adopteront pas le programme israélien”, assène ce directeur de deux établissements privés réputés situés à Jérusalem-Est (Vieille ville et Beit Hanina). Le sujet des programmes scolaires est aussi sensible que complexe.

En 1967, quand Israël a annexé Jérusalem-Est, les écoles sont passées sous le contrôle du ministère israélien de l’Éducation, qui a autorisé le maintien du cursus jordanien alors en vigueur. La transition vers les programmes scolaires de l’Autorité palestinienne s’est faite après 1990. Accusés “d’inciter à la haine”, les manuels palestiniens ont été révisés à partir de 2011. En parallèle, les différents gouvernements de droite ont invité les écoles de Jérusalem-Est à proposer le “bagrout”, le baccalauréat israélien, à la place, ou en plus du traditionnel “tawjihi” palestinien.

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Cette politique a été formellement énoncée dans les deux plans quinquennaux (2018-2023, puis 2023-2028), qui visent la “réduction des inégalités socio-économiques et le développement économique à Jérusalem-Est”. Une enveloppe de 1,2 milliard de shekels a au total été allouée au développement du programme scolaire israélien et à la “lutte contre la tendance croissante des élèves à étudier dans des écoles qui inculquent les valeurs de l’Autorité palestinienne”. Et cela passe par une forme de chantage financier.

Le choix de l’hébreu – Sujet de l’épreuve de mathématiques au bagrout, le baccalauréat israélien. ©Noam Revkin Fenton/Flash90

“Le ministère nous dit : “Prenez le bagrout, et nous vous donnerons plus de subventions”, explique le frère Daoud Kassabry, dont les établissements – reconnus, mais non officiels – sont financés à 40 % par l’État israélien. Depuis quatre ans, il peine à boucler son budget. Parmi ses 620 élèves, de nombreuses familles ne parviennent plus à s’acquitter des 2000 euros de frais d’inscription annuels, et les dettes s’accumulent. “On fait des levées de fonds”, raconte le directeur qui refuse d’enseigner un “programme qui nous est étranger” : “Nous sommes une école palestinienne, nos élèves sont Palestiniens. Si des parents ne sont pas contents, ils ont d’autres options ailleurs.” Une de ses élèves s’est ainsi dirigée vers le lycée des sœurs du Rosaire de Beit Hanina, un des seuls établissements chrétiens de Jérusalem-Est à proposer une section “bagrout” depuis 2022, avec l’école Terra Sancta de Beit Hanina.

Les différents gouvernements de droite
ont invité les écoles de Jérusalem-Est
à proposer le “bagrout”, le baccalauréat israélien,
à la place, ou en plus du traditionnel “tawjihi” palestinien.

Samer, un vendeur de souliers de la Vieille ville de Jérusalem, a scolarisé ses trois enfants à l’école du Rosaire. Sa fille aînée y passera le bac israélien à la fin de l’année. “C’est important aujourd’hui que nos enfants puissent avoir de meilleures opportunités dans le système israélien. Le bagrout facilite l’accès aux universités et au marché du travail. Quant à l’histoire palestinienne, ils peuvent l’apprendre dans les familles”, veut croire cet habitant de Beit Hanina. Sœur Lucy Jadallah, la directrice de l’école du Rosaire n’a pas souhaité répondre à nos questions, évoquant la “sensibilité” du sujet.

Pression et dilemme

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, 22 966 élèves palestiniens étudiaient dans les filières bagrout, soit 27 % des élèves de Jérusalem-Est. C’était 12 % en 2021, et 6 % en 2017, selon différents rapports publiés par l’association israélienne Ir Amim. Sur les douze écoles chrétiennes de Jérusalem-Est, qui représentent environ 10 000 élèves, seules deux ont opté pour ce système. Le reste fait de la résistance. “Le ministère de l’Éducation ne peut pour l’instant pas les dissuader de poursuivre leur mission, du fait de leur indépendance financière et du soutien qu’elles reçoivent des Églises de Jérusalem”, estime Anwar Hamdallah Qadah, auteur d’une étude sur “L’israélisation des programmes scolaires à Jérusalem”, pour le centre al-Zaytouna.

Frère Daoud assure que les pressions du ministère ne sont pas directes. “C’est fait de manière très subtile. Nous ne sommes forcés à rien. Mais en parallèle, ils s’attaquent au cursus palestinien : les manuels en arabe ont été modifiés. Tout ce qui touche à la culture et à l’identité palestinienne a été enlevé”, regrette le directeur. Comme la majorité des écoles chrétiennes de Jérusalem, il propose donc un programme américain, en plus du tawjihi.

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