
Dans les 600 kilomètres carrés occupés par Israël dans le sud du pays, 68 villages sont sous contrôle militaire et plus de 200 000 personnes ont été déplacées. La guerre a causé près de trois mille morts. Les évêques maronites exhortent le Liban à être souverain et neutre, tandis que la population demande seulement à vivre dans la dignité. Témoignage du frère Toufic Bou Mehri, curé franciscain.
La justification est toujours la même : éliminer les infrastructures et les armes du Hezbollah situées près de la frontière sud du Liban et utilisées pour menacer le nord d’Israël, en particulier la Galilée. Ainsi, dans les premiers jours de mai, les forces armées israéliennes ont attaqué le village de Yaroun, à moins de deux kilomètres de la Ligne bleue – la frontière israélo-libanaise – où ne restaient que quelques familles chrétiennes et musulmanes. Elles ont détruit l’école catholique des sœurs salvatoriennes de l’Annonciation, un petit ordre religieux gréco-catholique. L’établissement existait depuis plus d’un demi-siècle et constituait un repère pour la communauté locale. Le couvent a également été endommagé.
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« Dans la peur et la fatigue, la solidarité reste vivante »
Dix jours auparavant, l’armée israélienne avait précisé les contours d’une « zone de sécurité avancée » qu’elle entend instaurer dans le sud du Liban en vue d’un cessez-le-feu définitif. Selon les données recueillies par le quotidien libanais L’Orient-Le Jour, cette zone couvre un peu plus de 600 kilomètres carrés, soit près de 6 % de l’ensemble du territoire libanais, et englobe des dizaines de villes et de villages. Le 11 mai, le Premier ministre libanais Nawaf Salam a déclaré que 68 villages étaient désormais contrôlés par l’armée israélienne ; avant la reprise de la guerre, le 2 mars, ils n’étaient que cinq. L’occupation s’étend sur environ la moitié du territoire situé au sud du fleuve Litani, sur une trentaine de kilomètres depuis la frontière israélienne. La stratégie de Tsahal consiste à interdire totalement l’accès de ces villages à leurs habitants. Une occupation qui rappelle celle imposée par Israël sur le plateau du Golan depuis près de soixante ans, et sur la moitié de la bande de Gaza depuis octobre 2025.

En l’absence de recensement fiable – le Liban n’en organise plus depuis des décennies –, les estimations du nombre d’habitants contraints de quitter leurs villages reposent sur les listes électorales de 2022. Elles indiquent qu’au moins 200 000 adultes ont dû abandonner leur maison. Les mineurs de moins de 21 ans n’y figurent pas et ne sont donc pas comptabilisés.
Cette nouvelle guerre a déjà causé près de trois mille morts. De nombreux civils, secouristes et journalistes ont été tués. L’usage par l’armée israélienne de bombes au phosphore, qui rendent les territoires inhabitables et incultivables de manière durable, a été dénoncé à plusieurs reprises.
Un franciscain parmi les déplacés
Le frère Toufic Bou Mehri, frère mineur de la Custodie de Terre Sainte, est curé des catholiques latins dans une vaste région du sud du Liban, entre Tyr, sur la côte où se trouve le couvent, les villages de l’intérieur et la Ligne bleue, frontière avec Israël. Il raconte comment les habitants ont dû quitter leurs maisons et leurs souvenirs, condamnés à vivre dans un présent suspendu, sans pouvoir envisager l’avenir.
« La communauté paroissiale de Deir Mimass, dans la montagne, à seulement quatre kilomètres de la frontière avec Israël, a été coupée du monde, nous dit-il. Je ne peux pas y arriver. Je ne peux pas rejoindre mes paroissiens qui sont restés bloqués. Un prêtre orthodoxe et un prêtre melkite se trouvent actuellement avec eux ».
Le père Toufic poursuit : « Dans notre couvent de Tyr, nous avons accueilli près de deux cents personnes déplacées des villages voisins. Tout ce que nous avons pu leur offrir, c’est un peu de proximité humaine et un toit. Les premiers jours, nous n’étions pas prêts à recevoir une telle foule. Ils se sont installés dans les salles où nous faisions le catéchisme ; ils ont utilisé le grand salon où l’on préparait des cours ou des ateliers de mosaïque. La toile qui devait servir de base à une mosaïque est devenue une couverture pour les enfants. C’est un souvenir que je n’effacerai jamais de ma mémoire… Nous avons essayé de leur rendre un peu de dignité, parce qu’ils se sentaient vraiment mal à l’aise ».

La région que l’armée israélienne occupe est montagneuse. Elle est appelée Jabal Amil. Historiquement, une majorité musulmane chiite s’y est constituée, même si de nombreux chrétiens y ont trouvé refuge au fil des siècles. Sous l’Empire ottoman, ce territoire est resté marginalisé ; son économie rurale était davantage tournée vers le port de Haïfa, aujourd’hui en Israël, que vers Beyrouth. Après la Nakba de 1948, une résistance contre Israël s’y est organisée, alimentée par les réfugiés palestiniens. Depuis des décennies, Israël cherche à contrôler cette région pour réduire la menace qu’elle représente. L’armée israélienne a occupé les territoires au sud du Litani entre 1978 et 2000, les semant de mines, puis a mené une guerre d’un mois en 2006.
La Finul, force d’interposition de l’ONU présente depuis 1978 et engagée dans son dernier mandat depuis 2006, semble approcher de la fin d’un demi-siècle de présence. Sa mission consistait à créer une zone tampon et à contenir les forces du Hezbollah, devenu de fait une armée à l’intérieur de l’État libanais. Elle a échoué, tandis que la diplomatie internationale discute désormais des moyens et des forces susceptibles de la remplacer.
« Que le Liban soit un espace de dialogue ouvert et permanent »
Réunis en assemblée le 6 mai, les évêques catholiques maronites, représentants de l’Église orientale la plus importante du pays, ont tenu à rappeler que « le Liban n’est pas une simple entité politique contingente et transitoire, mais un message de présence humaine et civile fondé sur la liberté, la pluralité et la coexistence ».
Ils ont appelé les institutions du pays à assumer leurs responsabilités afin de faire prévaloir la Constitution et l’État de droit, et d’éviter « toute forme de glissement vers les conflits des autres ».
Le Liban demeure en effet dans un équilibre précaire. « Ni Israël ni le Hezbollah » pourrait être le slogan capable de rassembler le plus grand nombre et d’ouvrir une troisième voie, mais les institutions n’ont pas encore trouvé la force de la mettre en œuvre. Les évêques demandent donc un État plus fort, malgré les tensions entre le Hezbollah et les autres composantes du pays, ainsi qu’un processus de paix conduisant le Liban vers la neutralité, loin des conflits du Moyen-Orient, afin qu’il puisse se relever des destructions économiques et sociales subies depuis 2019.
« L’immense majorité des Libanais, concluent-ils, ne veut pas d’une guerre sans fin, une guerre menée pour le compte d’autres au détriment de leur propre vie et de leur sécurité ».
Le frère Toufic observe combien les disparités sont profondes dans ce petit pays : « Dans un même Liban, il y a des jeunes qui vont le soir en discothèque à Beyrouth et dans le Nord. Et il y a des enfants qui vivent dans la peur dans le Sud, tandis que leurs églises et leurs écoles restent fermées ».
Le franciscain poursuit : « Certains m’ont dit : “Père, nous ne sommes pas des chiffres dans des statistiques et nous ne sommes pas une marchandise qu’on vend pour obtenir un peu de soutien et d’aide. Nous sommes des gens qui demandent à vivre, et à vivre dans la dignité” ».



