Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

Frère Toufic au Sud-Liban : « Dans la peur et la fatigue, la solidarité reste vivante »

Rédaction
7 mars 2026
email whatsapp whatsapp facebook twitter version imprimable

Frère Toufic Bou Merhi se trouvait à Beyrouth quand la guerre a éclaté. Tandis que les populations du Sud-Liban fuyaient la zone, il a fait le chemin inverse. Depuis Tyr, il livre son témoignage.


Après l’attaque d’Israël et des États-Unis contre l’Iran, la guerre s’est étendue dans un effet domino. Elle a enflammé le Pays du Cèdre.

La tentative, plutôt illusoire, du gouvernement libanais de convaincre le Hezbollah de ne pas se mêler du conflit n’a pas donné les résultats espérés. Les roquettes tirées du Liban vers Israël ont déclenché la lourde réaction de l’État hébreu, qui bombarde un peu partout une série d’objectifs attribués au « Parti de Dieu » et a ordonné l’évacuation de dizaines de bourgs et de villages du sud du Liban avant de lancer une nouvelle invasion terrestre.

Dans certains villages proches de la frontière avec Israël, les habitants chrétiens ont préféré ne pas partir et se rassembler dans l’église. Le quotidien L’Orient-Le Jour mentionne le village d’Alma al-Shaab, qui compte 350 habitants. Deux cents d’entre eux sont restés et, au son des cloches, se sont rassemblés dans l’église dédiée à la Vierge Marie, confiants dans sa protection. Avec le curé et le maire, ils déclarent : « Nous sommes des gens pacifiques et nous voulons rester sur notre terre et dans notre village. Que le gouvernement libanais et l’armée nous aident à rester. »

Lire aussi → Liban : le couvent de Tyr sous les bombes –  Novembre 2024

Frère Toufic Bou Merhi qui était à Beyrouth quad la guerre a éclaté s’en est retourné au couvent franciscain de Tyr, ville côtière située à une vingtaine de kilomètres de la frontière. Joint par téléphone portable par nos collègues italiens, il leur confiait : « Dans de pareils moments le premier témoignage consiste simplement à rester auprès des gens. »

« Ce que nous vivons – poursuivait-il – n’est pas seulement une escalade militaire. C’est surtout un climat humain marqué par la peur. La peur de l’autre est presque devenue une manière de penser, de parler, de réagir. C’est une peur qui s’est construite au fil du temps et qui conditionne désormais profondément les relations. Quand l’autre est perçu uniquement comme une menace, il devient plus facile de tout justifier, même ce qui blesse gravement la dignité de la personne. On invoque la légitime défense, on cherche des explications, on construit des raisons. Mais sur le terrain restent des familles qui fuient, des personnes déplacées dans leur propre pays, des personnes âgées désorientées, des enfants qui grandissent dans le bruit des explosions. Les guerres sont toujours présentées comme inévitables, mais elles demeurent profondément absurdes. Et l’absurdité la plus grande est que ce sont toujours les civils qui en paient le prix. »

Joint par Terre Sainte Magazine, il a envoyé ce texte.

« Merci pour la proximité fraternelle. Dans ces jours difficiles, savoir que quelqu’un pense à nous et partage notre inquiétude est déjà un grand soutien.

La situation dans le sud du Liban reste très fragile. Les bombardements reprennent par moments et la peur fait désormais partie de la vie quotidienne. Pourtant, malgré le danger, beaucoup de nos gens refusent de quitter leur terre.

À Deir Mimas, par exemple, les familles qui vivaient dans les maisons situées aux périphéries du village ont dû les abandonner à cause des bombardements. Elles se sont déplacées vers le centre du village et se sont réfugiées chez leurs proches. Les maisons sont pleines : plusieurs familles vivent sous le même toit, partageant les mêmes pièces, la même cuisine, parfois même le même matelas. Mais personne ne veut abandonner son village.

À Tyr, la situation est tout aussi préoccupante. Le quartier chrétien est aujourd’hui rempli de personnes déplacées venant des villages voisins. Les familles arrivent avec ce qu’elles ont pu emporter. Certaines trouvent un coin chez des parents ou des amis, mais d’autres se retrouvent presque dans la rue, faute de place.

Lire aussi → Les franciscains en solidarité avec les chrétiens du Sud-Liban – 26 juin 2024

Dans notre couvent, une soixantaine de familles sont arrivées soudainement pour chercher un refuge. La peur les a poussés à forcer les portes. Ce n’était pas un geste de violence, mais un cri de détresse. Quand quelqu’un fuit les bombardements, il cherche simplement un endroit où se sentir en sécurité. Et une fois qu’ils étaient à l’intérieur, il était impensable de les laisser dehors.

6 mars 2026, une frappe israélienne aux abords du site archéologique de Tyr, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, 1,5 km à l’Est du couvent franciscain ©Mountasser Abdallah.

Nous essayons d’organiser la vie comme nous pouvons dans cet espace devenu refuge improvisé. Chacun aide comme il peut. Nous partageons ce que nous avons, même si cela reste très limité.

En même temps, nous avons tenté d’aider les plus vulnérables. À Deir Mimas, nous avons réussi à évacuer quelques personnes âgées et des malades pour les mettre à l’abri loin de la zone de danger. À Tyr, nous cherchons encore une place dans des hospices ou des maisons de repos pour deux autres personnes âgées qui ne peuvent plus supporter ces conditions.

Au milieu de tout cela, il y a aussi des gestes qui redonnent confiance dans l’humanité. Une nuit, un jeune homme a cédé son matelas à une vieille femme qui n’avaitا rien pour dormir. Lui-même s’est allongé sur un simple morceau de carton posé sur le sol. Ce geste silencieux disait plus que beaucoup de discours : même dans la peur et la fatigue, la solidarité reste vivante.

Notre peuple est fatigué de la guerre. Nous voyons trop de destructions, trop de vies brisées. Les armes et la violence ne produisent que davantage de violence et de destruction. Elles ne construisent pas la paix ; elles la détruisent au nom d’une sécurité qui laisse derrière elle des blessures parfois irréparables.

Nous sommes simplement un peuple qui désire vivre — vivre dans le respect et dans la dignité. Je ne sais pas si c’est demander beaucoup. Mais aujourd’hui, cela semble déjà un grand rêve.

Continuez de penser à nous et de prier pour la paix. »

Sur le même sujet
Le numéro en cours

 

Newsletter hebdomadaire
Les plus lus