
À la tête de la plus grande communauté chrétienne de Terre Sainte, l’archevêque grec-melkite-catholique Mgr Youssef Matta observe une société en mutation et une communauté travaillée par les questions d’identité et par l’émigration. Dans cet entretien, il évoque la mission des chrétiens dans la société israélienne, les tensions apparues après le 7-Octobre et l’importance décisive des écoles pour l’avenir.
Monseigneur, pouvez-vous présenter la partie israélienne de votre éparchie ?
La partie israélienne de notre éparchie est essentiellement enracinée en Galilée. La Haute-Galilée est la région où vivent la majorité de nos fidèles, mais notre présence s’étend également à d’autres villes et villages où de petites communautés chrétiennes continuent de témoigner de l’Évangile.
Il s’agit d’une Église vivante, composée de familles, de paroisses, d’écoles, de mouvements de jeunesse et de nombreuses initiatives pastorales. Nos fidèles souhaitent participer activement à la vie de l’Église en Terre Sainte et maintenir une présence chrétienne forte, en particulier en Galilée.
Notre territoire s’étend des frontières du Liban et de la Syrie vers le sud de la Galilée. Nous comptons aujourd’hui 32 paroisses et 36 prêtres, ce qui signifie que nous avons besoin de nouvelles vocations. Nous avons également cinq écoles accueillant plus de 5 000 élèves.
À côté de cela nous avons diverses institutions sociales et pastorales : des maisons pour personnes âgées, des tribunaux ecclésiastiques, des groupes de jeunes, des mouvements scouts et d’autres activités communautaires. Toutes ces institutions participent à la vie de l’Église et à sa mission auprès des fidèles.
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Avec 32 paroisses et 36 prêtres, cherchez-vous à appeler de nouvelles vocations, notamment parmi des hommes mariés, comme le permet votre Église ?
Oui, nous avons actuellement six séminaristes. Deux étudient au Collège pontifical grec Saint-Athanase à Rome.
Nous ne disposons plus de séminaire propre à notre Église en Israël ; dans le passé, nous envoyions certains étudiants au Liban à Raboué, mais ce séminaire est aujourd’hui fermé. Nous collaborons donc avec d’autres institutions, notamment le séminaire du patriarcat latin à Beit Jala qui forme actuellement deux de nos séminaristes, les deux derniers – des hommes mariés, déjà diacres – sont à l’École biblique et archéologique de Jérusalem.

Itinéraire vers l’épiscopat
Mgr Youssef Matta est archevêque melkite d’Acre, Haïfa, Nazareth et de toute la Galilée.
Mgr Matta est né le 3 décembre 1968 à Nazareth. Après des études d’informatique au prestigieux Technion de Haïfa, il entre au séminaire de Beit Jala en 1992 et est ordonné prêtre en 1999 pour l’Église grecque-catholique melkite. Titulaire d’un doctorat en droit canonique oriental, il a été tour à tour secrétaire de ses deux prédécesseurs, mais aussi curé de paroisse et formateur au séminaire Sainte-Anne du Liban. Il a été élu archevêque par le synode melkite en 2018 et réside à Haïfa. Son éparchie compte une trentaine de paroisses.
Quelles sont aujourd’hui vos priorités pastorales ?
En tout premier lieu, renforcer la vie spirituelle de nos fidèles. Cela passe par la liturgie, la vie sacramentelle et la formation chrétienne. Dans ce domaine, les écoles jouent un rôle fondamental. L’éducation chrétienne est la base de la présence des Églises en Terre Sainte.
La deuxième priorité est de rester proches des familles et des jeunes. La situation économique et sociale est devenue très difficile ces dernières années. Beaucoup de familles vivent sous pression, et les jeunes se sentent parfois sans perspective.
Troisièmement veiller à ce que l’Église reste proche des gens dans leurs luttes quotidiennes. Beaucoup de familles ont été touchées par la guerre et par les événements qui ont suivi le 7-Octobre. Certains ont perdu leur emploi ou vivent dans l’incertitude.
Enfin, nous travaillons aussi à encourager les vocations sacerdotales. L’Église a besoin de prêtres et de diacres pour accompagner les communautés.
Vous êtes né en Galilée. Qu’est-ce qui a le plus changé dans la vie des chrétiens entre votre enfance et aujourd’hui ?
Dans le passé la foi était plus simple et plus naturelle. Les gens vivaient dans des communautés très soudées. Il y avait une grande solidarité entre les familles.
Aujourd’hui la société a profondément changé. Elle est devenue plus fragmentée et plus individualiste. La vie moderne, les médias et les réseaux sociaux influencent fortement la manière dont les gens pensent et vivent.
Autrefois les chrétiens étaient naturellement très proches de l’Église. Ils la voyaient comme une protection, un soutien, parfois même matériel. Aujourd’hui, le lien communautaire est parfois plus fragile.
Le défi de nos jours est donc de maintenir une foi vivante dans une société qui change rapidement.
Ces changements sont-ils comparables à ceux que l’on observe ailleurs dans le monde, ou bien y a-t-il quelque chose de spécifique à Israël ?
Il y a des changements qui sont communs à toutes les sociétés modernes. Mais il existe aussi des éléments spécifiques à notre situation. La société israélienne est très diverse. Elle est composée de juifs, de musulmans, de chrétiens, de druzes et de personnes venues d’une multitude de pays. Cette diversité influence profondément la vie quotidienne.
Dans certains villages, la culture et les traditions des différentes communautés s’entremêlent. Les chrétiens vivent dans un environnement où plusieurs identités religieuses et culturelles coexistent.
Cela peut être une richesse, mais cela peut aussi créer des tensions ou déstabiliser des identités.
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La question de l’identité semble particulièrement sensible pour les chrétiens arabes d’Israël. Comment la décririez-vous ?
La question de l’identité est effectivement complexe. Pour moi, la première identité est très claire : je suis chrétien. C’est la base. C’est la foi qui définit notre existence.
Mais nous sommes aussi des Arabes de culture et de langue, car nous vivons dans le monde arabe et dans le Moyen-Orient. Notre Église melkite utilise l’arabe et le grec dans sa tradition liturgique.
En même temps, nous sommes citoyens de l’État d’Israël, puisque nous vivons dans ce pays et participons à sa société. Et enfin, beaucoup de chrétiens se considèrent aussi comme palestiniens par leur histoire et par leur appartenance à cette terre.
Ainsi, plusieurs dimensions se superposent : chrétienne, arabe, palestinienne et israélienne. Cela peut créer des tensions identitaires, mais cela fait aussi partie de notre réalité.
L’essentiel est de rester fidèles à notre foi et de vivre comme de bons chrétiens dans la société où nous vivons.
Finalement, nous sommes loyaux envers l’État d’Israël. Mais nous ne pouvons pas mettre de côté notre identité fondamentale de Palestiniens. Nous sommes Palestiniens par notre terre, chrétiens par notre foi et citoyens israéliens parce que nous vivons dans l’État d’Israël.
Être évêque d’une communauté arabe dans un État juif représente-t-il un défi particulier ?
Oui c’est une responsabilité importante. Dans certains domaines, nous avons le sentiment de ne pas bénéficier des mêmes droits que d’autres communautés, notamment en ce qui concerne le financement de nos institutions, et en particulier nos écoles.
Mais nous avons aussi une mission particulière. Comme l’a dit saint Jean Paul II, les chrétiens d’Orient peuvent être un pont : un pont entre juifs et musulmans, entre les Églises d’Orient et celles d’Occident.
Les chrétiens ont-ils un rôle particulier à jouer dans la société israélienne ?
Les chrétiens contribuent beaucoup à la société israélienne. Les élèves qui sortent de nos écoles travaillent aujourd’hui dans de nombreux secteurs : la médecine, l’enseignement, les universités, les institutions publiques. Certains occupent même des postes de direction.
Nos écoles accueillent aussi de nombreux élèves musulmans, car elles sont reconnues pour la qualité de leur enseignement. Notre rôle est de servir la société tout en restant fidèles à notre foi et à nos valeurs.
Depuis le 7-Octobre, la situation est-elle devenue plus difficile pour les chrétiens ?
Oui dans certains cas. Les chrétiens sont souvent perçus d’abord comme des Arabes. Après le 7-Octobre, cela a parfois entraîné des difficultés pour certains fidèles, notamment dans le travail ou dans les études.
Vous voyagez beaucoup dans votre diocèse. Que vous disent les fidèles lorsque vous les rencontrez ?
Depuis le début de mon ministère d’évêque, je visite chaque année toutes les paroisses, en particulier pendant le carême. Les fidèles me parlent de leurs difficultés, de leurs préoccupations et de leurs espoirs.
Je leur rappelle que l’Église est à leurs côtés et qu’ils ne doivent pas perdre confiance. Je les encourage à rester proches du Christ, de la prière et de la communauté.
Les familles vivent parfois des situations très difficiles, mais l’Église doit rester présente pour les accompagner.
Êtes-vous inquiet pour l’avenir de votre communauté ?
Oui bien sûr. Beaucoup de jeunes envisagent de quitter le pays pour chercher un avenir meilleur à l’étranger.
Notre communauté est numériquement petite. Même une émigration limitée peut donc avoir un impact important.
Mais nous continuons à espérer. L’avenir dépend beaucoup de l’éducation, de nos écoles et de la formation des nouvelles générations.
Comment voyez-vous la présence chrétienne en Galilée dans vingt ans ?
Ma grande crainte est qu’il ne reste que les pierres des lieux saints… et non plus les pierres vivantes.
Mais je prie pour que les chrétiens restent présents, enracinés dans cette terre et capables de transmettre leur foi aux générations montantes.
L’avenir dépendra beaucoup de notre capacité à former des jeunes qui connaissent le Christ, qui vivent leur foi et qui aiment l’Église. L’Église n’est pas seulement un bâtiment. L’Église, ce sont les personnes et les familles.
Quel message souhaitez-vous adresser aux chrétiens d’Europe ?
Je voudrais leur dire : venez nous rencontrer. Les pèlerins viennent en Terre Sainte pour visiter les lieux saints, mais ils n’entendent pas toujours la voix des chrétiens qui vivent ici. Nous ne sommes pas seulement les pierres vivantes de cette terre : nous sommes aussi le témoignage vivant de l’Évangile.
Beaucoup de familles quittent aujourd’hui la Terre Sainte. C’est une grande douleur pour nous. C’est pourquoi nous demandons aux chrétiens du monde entier de nous soutenir — par leur présence, par leur solidarité, par leurs prières et par leur écoute.
La présence chrétienne en Terre Sainte est un trésor pour toute l’Église.
Dernière mise à jour: 19/05/2026 09:30

