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Frère Zaher : “En nous faisant naître ici, Dieu nous fait confiance.”

Marie-Armelle Beaulieu
19 mai 2026
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Frère Zaher Aboud, franciscain de la Custodie, est originaire de Shefa-Amr, une des grandes villes arabes de Galilée. C’est là qu’il a construit son identité.


Enfant, je me définissais comme un chrétien israélien”, explique le prêtre franciscain Zaher Aboud. Le basculement se fit à l’adolescence. Zaher a 14 ans lors de la première intifada. Un de ses camarades de classe est arrêté pour avoir brandi un drapeau palestinien. “C’était le plus doux, le plus intelligent de la classe. Il est sorti de prison à 35 ans. Sa vie a été détruite.”

À 17 ans, interrogé sur son identité par un politique israélien, il répond spontanément “palestinien”. “C’était un autre gouvernement, on parlait de paix…” L’homme rétorqua : “Après 50 ans, vous nous haïssez encore ?” Zaher s’expliqua : “Je me sentirai israélien le jour où je ne serai pas arrêté dans la rue parce que je parle arabe, le jour où je ne subirai pas un traitement différencié à l’aéroport, le jour où j’aurai les mêmes droits que les juifs.”
Aujourd’hui, il formule ainsi son appartenance : “Je suis un Arabe avec un document israélien.” Une manière de tenir ensemble une réalité vécue et des limites imposées.

Dans sa famille, ces paroles inquiétaient. “Mon père se mettait en colère. Il avait peur pour mon avenir.” Avec le temps, il reconnaît la justesse de cette crainte. Sa foi, elle aussi, s’inscrit dans cette tension. Il se souvient d’une parole du patriarche de l’époque Michel Sabbah, souvent répétée lorsque certains reprochaient aux chrétiens leur absence d’engagement militaire : “Nous ne voulons pas être une milice. Nous ne voulons pas porter les armes. Notre manière de servir le pays, c’est de rester et de vivre ici.” Pour lui, cette phrase demeure une clé. “On peut changer un pays quand on y vit, pas quand on le quitte.”

Longtemps, Shefa-Amr a offert un cadre stable. Ville majoritairement arabe, composée de musulmans, de chrétiens et de druzes, elle compte plus de dix mille chrétiens melkites. “C’est l’une des plus grandes communautés de Galilée”, souligne-t-il. La vie chrétienne y est visible. Quartiers identifiés, fêtes célébrées publiquement, deux écoles catholiques, une coexistence fluide. “Jusqu’à aujourd’hui, il existe un respect réciproque entre les religions.”

Peur et insécurité

Mais cet équilibre est de plus en plus fragilisé. Le prêtre insiste : le défi principal n’est pas seulement politique ou militaire. “Aujourd’hui, le problème le plus grave est la criminalité. Les mafias demandent un pourcentage sur tout : ton salaire, ton commerce, tes biens.” Ceux qui refusent voient leur vie devenir impossible. Beaucoup finissent par céder. Il rapporte les propos maintes fois entendus dans les secteurs arabes en Israël. “La mafia a les mains libres. Le gouvernement ne te chasse pas, il attend que la pression des gangs te dégoûte de vivre ici.”
Les conséquences sont visibles. Des entreprises ferment, souvent tenues par des chrétiens. Des familles vendent leurs biens et quittent le pays. “Chypre, la Grèce… certains achètent ailleurs, au cas où.”
Le phénomène reste limité à ceux qui en ont les moyens, mais il inquiète.

Dans la famille Aboud, pas question de partir. En 1948 déjà, sa grand-mère avait refusé de partir. “Si on détruit la maison, je construirai une cabane. Si on détruit la cabane, je planterai une tente. Si on brûle la tente, je resterai sur les ruines. Soit je vis ici, soit je meurs ici.” Ses parents lui ont transmis cet attachement.
Aujourd’hui, il sent pourtant que cet héritage vacille. “Les jeunes ne sont plus sûrs. Quand tu ne te sens pas protégé, pourquoi rester ?”

Et depuis le 7-Octobre, quelque chose s’est installé. “La peur de parler.” Un mot, un message mal interprété peuvent suffire. “Même un post innocent sur les réseaux sociaux peut t’envoyer en prison.” Les solidarités deviennent silencieuses.

La mission de la paix

Dans ce contexte, sa vocation prend un sens particulier. Il se souvient avoir rêvé partir en mission en Afrique. Un ancien custode lui avait répondu : “Regarde autour de toi. La mission est ici.” Aujourd’hui, il en est convaincu. “Il y a ici des chrétiens, des difficultés, des persécutions et une présence à maintenir.” Il cite à nouveau le patriarche Michel Sabbah : “Si Dieu nous a fait naître ici, dans une époque difficile, c’est qu’il nous fait confiance et nous confie une mission.”

Le rêve des chrétiens du nord, dit-il simplement, est de “vivre en paix, sans peur”. “Nous ne voulons pas des églises pour touristes et pèlerins, vidées de leur vie. Nous voulons rester une communauté vivante.”
Sa voix se fait plus grave, sans élever le ton. “Nous avons besoin que notre voix soit entendue. Sinon, nous disparaîtrons.”

Dernière mise à jour: 19/05/2026 15:27

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