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Voyage du pape à Lourdes : un pèlerin palestinien en garde à vue

Marie-Armelle Beaulieu
2 octobre 2026
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Samedi 26 septembre 2026, arrivée du pape Léon XIV à Lourdes. ©Service communication Ville de Lourdes

Il venait prier avec Léon XIV et remercier l’Église qui l’a fait grandir en Palestine. Interpellé après avoir sorti son drapeau, un jeune catholique exprime en creux la blessure faite à tous les chrétiens palestiniens : celle de ne pas être reconnus pour ce qu’ils sont.


Dans son enfance, les deux drapeaux allaient ensemble. Le jaune et le blanc du Vatican et celui coloré de la Palestine. Dans les défilés scouts auxquels il participait, ils avaient chacun leur place. L’un disait sa foi, l’autre son pays. Il avait grandi avec les deux, sans avoir à choisir.

Nous l’appellerons Abdel-Massih. Ce prénom est un pseudonyme choisit pour sa signification : « serviteur du Messie ». Le jeune homme souhaite garder l’anonymat. Joint au téléphone par Terre Sainte Magazine, il voudrait pourtant que l’on comprenne ce qu’il était venu faire.

Séance de catéchisme à la paroisse de Ramallah devant la représentation de la grotte de Lourdes ©Paroisse de la Sainte-Famille de Ramallah

Originaire de Ramallah, en Cisjordanie occupée, Abdel-Massih est catholique de rite latin, comme le sont la grande majorité des catholiques de France. Son pèlerinage devait être une action de grâce. Remercier pour les prêtres, pour les Sœurs du Rosaire, pour cette communauté au sein de laquelle il avait appris à croire, à servir, à trouver sa place. Prier pour sa famille, ses amis, la paix et la justice. Et célébrer tout cela avec le pape.

Venu pour rendre grâce d’être chrétien

« Je voulais que le pape voie mon drapeau, d’autant plus qu’il ne manque pas une occasion de nous soutenir. Alors je voulais qu’il voie que les chrétiens palestiniens sont eux aussi avec lui. » explique-t-il. Il espérait que ces couleurs diraient cette reconnaissance des catholiques palestiniens pour l’Église qui les accompagne. Il avait apporté son pays avec lui, comme d’autres pèlerins apportent le leur quand l’Eglise est universelle sans effacer les appartenances.

Le samedi 26 septembre, à Lourdes, il se tient près des barrières, à l’entrée du sanctuaire, sur le parcours du pape. La messe sera célébrée le lendemain. Lui attend déjà la rencontre. Il sort son drapeau palestinien.

Insigne de la troupe scoute de Ramallah, Palestine, avec les deux drapeaux qui ont vu grandir Abdel-Massih.

Selon le récit qu’il nous livre, des policiers s’approchent, contrôlent ses papiers, vérifient son sac et le fouillent. Son titre de séjour est en règle. « Je leur ai dit que j’étais chrétien. » Un policier lui indique qu’il pouvait rester, mais qu’un agent se tiendrait devant lui. Il accepte. « Pas de problème pour moi, je suis un pèlerin comme les autres » répète-t-il heureux et fier.

L’arrivée du pape approche. Abdel-Massih affirme avoir demandé au policier s’il pouvait maintenant déployer le drapeau et avoir reçu son accord. « Lorsque je l’ai déroulé, poursuit-il, cinq autres policiers sont arrivés et m’ont aussitôt menotté. Je leur ai dit que je n’étais pas un militant que j’étais un pèlerin, mais il semble qu’ils n’aient pas compris. »

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Interpellé, il raconte les 37 heures de garde à vue, les interrogatoires, les fouilles, son téléphone passé au crible, ses comptes sur les réseaux sociaux consultés. Une nuit passée à Tarbes, l’autre à Lourdes.

Il dit être resté calme, tout au plus a-t-il interrogé pour savoir ce qu’il aurait fait de mal. Puis, selon son témoignage, une OQTF (obligation de quitter le territoire français) lui est présentée. « J’ai refusé de la signer et j’ai demandé à voir un avocat. » On imagine la peur de celui qui est venu en méropole parfaire le Français qu’il enseignait jusque-là en Palestine. Finalement, la mesure a été annulée avant sa libération.

Une blessure infligée par des frères

Ce qui le blesse, ce n’est même pas la garde à vue. Dans la foule rassemblée autour de lui, dit-il, il a entendu à plusieurs reprises le mot « terroriste ».

Il espérait qu’on vienne l’interroger sur ce qu’est être chrétien au pays de Jésus. Il aurait aimé expliquer qu’il existe des catholiques latins en Palestine, raconter leur vie, leur foi, leur joie. Le drapeau devait ouvrir une conversation. Il s’est retrouvé à devoir se défendre.

Il répète à l’envie la seule chose qui lui tenait à cœur. « Je voulais faire savoir qu’il y a des catholiques latins en Palestine et parler de notre identité, de notre vie, de notre joie d’être chrétiens. J’aurais été tellement heureux de parler des catholiques palestiniens. »

À l’écouter, on entend une infinie tristesse et une question qu’il retourne de toutes les façons : pourquoi ce qui lui semblait naturel est-il devenu suspect ?  « Je suis chrétien catholique. Et je suis palestinien. Je ne comprends pas, je pensais qu’entre chrétiens, on était tous les mêmes, que chacun avait le droit de porter le drapeau de sa nation. Que nous avions tous la même foi et les mêmes droits. »

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Un trouble à l’ordre public ?

La France a reconnu l’État de Palestine le 22 septembre 2025. Un an plus tard, un jeune homme portant ses couleurs raconte avoir été menotté alors qu’il attendait le pape. Cette reconnaissance diplomatique ne dispense évidemment personne des contrôles de sécurité. Mais elle rend plus incompréhensible encore, pour lui, le soupçon attaché à son drapeau. Comment reconnaître un peuple et laisser son emblème suffire à faire de l’un de ses enfants un suspect ?

Léon XIV et le Saint-Siège continuent, eux, de défendre une solution à deux États. Cette perspective repose sur la reconnaissance des droits des deux peuples, israélien et palestinien. Elle appelle à regarder l’autre comme quelqu’un qui a sa place. Dans une foule catholique, cette reconnaissance devrait aussi pouvoir commencer par une rencontre.

Visite pastorale du Patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pizzaballa, à Taybeh en Palestine. En signe d’accueil, les chrétiens du village lui ont remis un keffieh et offert un collier de fleurs ©lpj.org

On ne peut tirer d’une telle expérience une accusation contre tous les catholiques français. On ne peut davantage attribuer à toute une population, la volonté d’effacer les chrétiens palestiniens. Mais on doit regarder ce que ces gestes produisent : un jeune croyant finit par comprendre que l’accueil qui lui est réservé dépend de ce qu’il consent à dissimuler de lui-même.

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Son récit donne un visage à une blessure plus large. Ces chrétiens sont palestiniens. Leur foi ne les soustrait pas à la condition de leur peuple. Et leur identité palestinienne ne diminue en rien leur appartenance à l’Église. Leur demander de rendre l’une invisible pour que l’autre soit recevable, c’est méconnaître leur histoire et leur vie.

Ils ne sont pas les figurants d’une Terre Sainte que l’on voudrait peuplée seulement de souvenirs bibliques. Ils vivent dans le pays où le christianisme est né. Ils y prient, élèvent leurs enfants, travaillent, entretiennent leurs paroisses. Ils voudraient pouvoir parler aussi de leurs joies. La Palestine chrétienne d’Abdel-Massih est faite de chants, de parades de scouts, de services rendus, d’amitiés. Une communauté vivante. Pas seulement une communauté en souffrance.

Le 30 septembre, le père Firas Abedrabbo, prêtre palestinien du Patriarcat latin de Jérusalem, a réagi publiquement à cette interpellation. « Dire que nous sommes Palestiniens serait-il en train de devenir quelque chose de suspect, voire presque illégal ? » demande-t-il. Et il rappelle : « Nous, Palestiniens chrétiens, ne demandons pas autre chose que d’être reconnus dans notre dignité, notre histoire, notre foi et notre souffrance. Nous ne sommes pas un problème à cacher. » Cette dernière phrase devrait nous arrêter.

Accepterions-nous d’être dépouillés de notre culture ?

Comme Française, je suis blessée par ce qu’Abdel-Massih raconte avoir vécu dans mon pays. Comme chrétienne, j’ai honte qu’au milieu de personnes venues célébrer la même foi, un pèlerin puisse entendre qu’on le prend pour un terroriste au seul titre de son appartenance nationale. Nous aimons dire notre attachement aux chrétiens d’Orient. Que vaut cet attachement si nous refusons de les écouter lorsqu’ils se présentent à nous avec leur propre histoire et les signes de leur appartenance ?

Il serait si commode de leur demander d’être seulement chrétiens. Mais nous, venons-nous à la rencontre des autres débarrassés de notre pays, de notre culture, de nos souvenirs ? La belle veillée des jeunes avec Léon XIV au stade de France n’a-t-elle pas justement célébré les racines chrétiennes de notre pays. Les habitants de Terre Sainte où le Verbe s’est fait homme, les héritiers aujourd’hui des apôtres, doivent-ils effacer l’histoire de leur terre ?

Retrouver la paix aux pieds de la vierge Marie à la Grotte de Lourdes ©mab/tsm

 « J’aime toujours autant la France, déclare Abdel Massih. Elle a une place à part dans mon cœur. » Ma sa voix assurée ne cache pas la tristesse et l’incompréhension d’avoir manqué un moment de fraternité dont il attendait tant.

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À sa sortie de garde à vue, avant de quitter Lourdes, il est allé à la grotte. C’est la seule chose qu’il ait posté sur sa page facebook.

À Terre Sainte Magazine il explique : « À la grotte, j’ai ressenti de la joie malgré la tristesse. À Ramallah, à la paroisse, nous avons une copie de la grotte. C’est comme si je me retrouvais chez moi et il n’y avait que de la gratitude dans mon cœur parce que Notre Dame de Lourdes a accompagné toute ma vie de chrétien et de palestinien. J’ai prié pour tous les chrétiens. J’ai prié pour tous les chrétiens palestiniens.

J’ai remercié Dieu quand même, j’ai béni le nom de Jésus, j’ai remercié la Vierge Marie. J’ai retrouvé la paix. »

Abdel Massih n’a pas vu le pape. Aux pieds de la Vierge Marie, il a trouvé une place que personne ne lui demandait de justifier.

Chrétiens qui avez été si heureux d’avoir été visités par le pape, si vous l’accompagnez ce mois dans sa demande de prier le rosaire pour la paix, n’oubliez pas qu’en Terre Sainte une communauté chrétienne y aspire elle aussi, dans la diversité des nations et appartenances qui sont les siennes et qu’elle n’entend pas renier.

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