On parle beaucoup de squelettes ces jours-ci en Israël, à propos de deux affaires distinctes. Haaretz a publié une enquête sur le musée de la Tolérance, le chantier controversé du Centre Wiesenthal ouvert sur une partie de l’ancien cimetière musulman de Mamilla, à Jérusalem. Dans le même temps, les ultraorthodoxes sont divisés sur l’affaire du nouveau service des urgences de l’hôpital Barzilai d’Ashkelon, pour lequel d’autres restes humains ont été déplacés dimanche.
Les lecteurs de cette rubrique connaissent bien l’affaire du musée de la Tolérance : cela fait des années que nous suivons son évolution. Elle se déroule, entre autres, à quelques centaines de mètres de la synagogue de rite italien de Jérusalem. Récapitulons néanmoins les faits : depuis quelques années, le Centre Wiesenthal — une fondation de Los Angeles dirigée par le rabbin Marvin Hier — porte le projet d’un grand musée de la Tolérance, qui devrait voir le jour dans le centre de Jérusalem-Ouest. Un projet de grande envergure : lors de la pose symbolique de la première pierre, en 2004, le gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger s’était déplacé en personne, et la conception avait été confiée à l’architecte vedette Frank Gehry. Le problème, c’est que, dès le départ, on n’a pas écouté ceux qui faisaient valoir qu’il n’était guère opportun de construire un musée de la Tolérance sur un terrain qui, certes, servait alors de parking, mais avait auparavant été, pendant des siècles, un cimetière musulman de Jérusalem. On a donc commencé à creuser et, comme on pouvait s’y attendre, les squelettes sont apparus. Le Mouvement islamique du Nord — l’organisation musulmane la plus intégriste implantée parmi les Arabes israéliens — s’est alors emparé de l’affaire, qui a été portée devant la Cour suprême israélienne. Celle-ci a finalement donné son feu vert au Centre Wiesenthal, tout en recommandant de procéder avec précaution au déplacement des restes humains, destinés à être transférés dans un cimetière musulman.
Aujourd’hui, Haaretz publie des photographies et des témoignages qui tendraient à montrer qu’en réalité, le déplacement des squelettes — effectué en l’espace de six mois seulement — aurait été réalisé sans ménagement, les os étant entassés pêle-mêle dans des cartons. Et ce n’est pas tout : le quotidien de tendance libérale, opposé au projet depuis toujours, affirme que l’initiative du Centre Wiesenthal serait elle aussi dans le viseur des magistrats qui enquêtent sur le scandale de corruption de Jérusalem. Depuis plusieurs semaines, cette affaire met en cause l’ancien Premier ministre Olmert — contre lequel de lourds indices ont déjà été réunis concernant la période où il était maire de Jérusalem, entre 1993 et 2003 — ainsi que la quasi-totalité du service municipal de l’urbanisme.
À cela s’ajoute le fait que l’avenir du musée de la Tolérance est loin d’être clair : pour l’heure, il n’existe en effet qu’une vaste excavation derrière une palissade inhabituellement haute. À la suite des polémiques, Frank Gehry a retiré sa signature du projet, et le Centre Wiesenthal cherche donc un nouvel architecte. En outre, écrit Haaretz, on ne sait absolument pas ce qui sera exposé dans le musée de la Tolérance. Dans l’institution « jumelle », ouverte en 1993 à Los Angeles, l’accent est principalement mis sur la mémoire de la Shoah. Mais, à Jérusalem, le Centre s’est engagé à ne pas traiter ce sujet, afin de lever l’opposition de Yad Vashem au projet. Selon les déclarations des promoteurs, le musée ne devrait cependant pas davantage aborder les sujets brûlants liés au conflit israélo-palestinien. Dans une ville comme la Jérusalem d’aujourd’hui, il est par ailleurs impensable de s’attarder sur des thèmes comme la défense des droits des homosexuels : les affrontements avec les ultraorthodoxes seraient assurés. Dès lors, on se demande : de quoi parlera ce musée de la Tolérance ?
Il est intéressant de lire toute cette histoire en parallèle avec ce qui se passe autour de l’hôpital Barzilai d’Ashkelon. Là aussi, le problème concerne des squelettes découverts dans le sous-sol. Mais, cette fois, ce sont certains mouvements religieux ultraorthodoxes qui protestent, estimant qu’on ne peut pas construire un service des urgences en profanant les sépultures des morts. L’affaire traînait depuis des mois lorsque, dimanche, les restes ont finalement été déplacés. Dans les quartiers des haredim, y compris à Jérusalem, des manifestations de protestation ont alors éclaté, accompagnées de troubles. Cela n’a rien de très surprenant : la religion juive accorde une grande attention aux sépultures. Mais un aspect m’a particulièrement frappé : avant de procéder au déplacement, une expertise archéologique a été réalisée et a établi que ces restes n’étaient pas ceux de défunts juifs. Ainsi, comme l’explique l’agence Arutz Sheva, les dirigeants de la droite religieuse ont pu affirmer que, dans ce cas, les restrictions imposées par la halakha, la loi juive, ne s’appliqueraient pas. J’éprouve beaucoup de sympathie pour les ultraorthodoxes qui ne se laissent pas convaincre par cette vision selon laquelle même les morts ne sont pas égaux. Il serait toutefois souhaitable que ce raisonnement vaille aussi pour les squelettes musulmans de l’ancien cimetière de Mamilla, escamotés à la hâte pour laisser place au musée de la Tolérance — dont on ne sait pas très bien ce qu’il entend tolérer.
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