Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Le Mont Garizim

Astrid Genet
29 mai 2011
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Le Mont Garizim
Arrivée par le Sud-est du Mont Garizim. ©MAB/CTS

« Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer » (Jn 4,20). Sans qu’elle soit citée nommément, cette phrase adressée à Jésus par la Samaritaine au puits de Jacob a familiarisé les chré-tiens avec cette montagne de Cisjordanie : le Garizim.
Quelle est son histoire ? Quelles sont ses traditions ? Astrid Genet guide la visite.


Le Mont Garizim, en arabe, Jabal-at-Tur, (881 mètres d’altitude) s’élève à environ 5 mètres au-dessus de l’ancienne ville de Néapolis, l’actuelle Naplouse. Il est aussi appelé « Mont des Bénédictions ». Son abondante végétation fait verdoyer ses pentes.
Au Nord du Garizim, un autre mont, l’Ebal, culmine à 938 mètres. Ses pentes sont pelées et pierreuses, il est aussi connu sous le nom du « Mont des Malédictions ». L’un et l’autre mont sont cités dans le livre du Deutéronome : « Lorsque le Seigneur ton Dieu t’aura conduit dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession, tu placeras la bénédiction sur le mont Garizim et la malédiction sur le mont Ebal » (Dt 11, 29). Ces deux montagnes de Samarie sont représentées sur la célèbre carte de Madaba et se dressent l’une face à l’autre, dominant l’étroite vallée où est blottie l’antique cité biblique de Sichem. « Ces monts, on le sait, se trouvent au-delà du Jourdain, sur la route du couchant, dans le pays des Cananéens qui habitent la Araba, vis-à-vis de Gilgal, auprès du Chêne de Moré » dit encore le texte biblique (Dt 11,30).
Le Garizim est formé de deux sommets perpendiculaires. Celui d’orientation Est/Ouest est plus bas que le sommet Nord/ Sud. Le mont est entouré par une terre fertile, et le versant Nord est à présent densément boisé. L’accroissement de la vallée fertile à l’Est et les restes d’agriculture en terrasse environnant la montagne attestent de vastes possibilités de cultures que les populations environnantes mirent à profit au cours des siècles.

Au milieu de la cité antique, tour à tour samaritaine, hellénistique, romaine, on distingue l’octogone de la basilique byzantine. ©MAB/CTS

Le Garizim et l’histoire biblique

Le mont Garizim est intimement associé aux débuts de l’expérience des Israélites en terre de Canaan. Moïse, dans son second discours (Dt 11, 29-30), y situe la cérémonie des bénédictions et des malédictions qui sera accomplie par Josué : « Tout Israël, ses anciens, ses scribes et ses juges, tous, Israélites d’origine et immigrés, se rangèrent de part et d’autre de l’arche, les uns du coté du mont Garizim, les autres du côté du mont Ebal, pour que le peuple d’Israël reçoive d’abord la bénédiction comme Moïse, serviteur du Seigneur, en avait donné l’ordre. Puis Josué lut toutes les paroles de la Loi, bénédictions et malédictions, tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi. » (Jos 8,33-34).
C’est de là également que Yotam échappé seul au massacre de ses frères, fit entendre son discours pour reprocher aux habitants de Sichem d’avoir élu roi Abimélek. (Juges 9, 7).
Le mont Garizim est aussi mentionné dans des sources historiques. Flavius Josèphe, notamment, historien juif du Ier siècle, fournit des informations intéressantes sur l’histoire du mont. Dans les Antiquités Juives (11,302-303) il relate comment un temple y fut construit, en opposition à celui de Jérusalem, à l’époque d’Alexandre le Grand, aux alentours de 330 avant Jésus-Christ.
Bien qu’il soit difficile d’imaginer qu’une cité fortifiée se soit élevée sur ces pentes, les fouilles des années 20, menées par l’archéologue israélien Izchak Magen, ont révélé la présence d’une cité hellénistique construite sur la hauteur du sommet Nord/Sud. De même, les restes d’un temple romain dédié à « Zeus Olympien » furent retrouvés sur le versant Nord, un mont artificiel (Tel-er-Ras) maintenant recouvert par une forêt dense. Enfin, une église byzantine dédiée à Marie Théotokos (Marie Mère de Dieu) fut également découverte au centre du quartier hellénistique. C’est à ses côtés que l’on trouve les traces du temple samaritain initial.
Les représentations sur les monnaies romaines de Néapolis, découvertes lors des fouilles, montrent clairement la cité hellénistique établie sur le sommet, ainsi que la partie du mont artificiel Tel er-Ras.
Les pentes moins abruptes à l’Est permirent la construction de quartiers résidentiels, où furent retrouvées des citernes dans les restes d’habitations de l’époque hellénistique, attestant la présence de populations qui se seraient fixées davantage par choix religieux, que pour les facilités offertes par la géographie naturelle.

Escalier d’accès vers le sommet du Mont et ses ruines. ©MAB/CTS

L’affront à Jérusalem

Manassé, petit-fils du grand prêtre Eliasib, et frère de Jaddus, grand prêtre des Juifs, ayant été chassé de Jérusalem pour avoir épousé la fille de Sanaballat, gouverneur de Samarie et ennemi des juifs, refusa de renoncer à ses fonctions sacerdotales. Il alla trouver son beau-père qui lui promit de lui faire bâtir un temple sur le Garizim. Alexandre se laissant persuader de laisser faire la construction, le temple fut bâti et Manassé, suivi de nombreux israélites, exerça son pontificat sur le mont Garizim (Antiquités 11, 321-325)
Ce récit de Flavius Josèphe semble s’opposer à une tradition samaritaine selon laquelle leur temple, fut construit par Josué, puis ruiné par l’armée de Nabuchodonosor, roi d’Assyrie, et qu’il aurait été restauré, au retour de l’exil, par Sanaballat, chef de leur nation.
D’après Josèphe, ce temple fut construit sur les plans du temple de Jérusalem (Antiquités 13 : 72), comme l’indiquent d’ailleurs les restes de l’enceinte sacrée retrouvés au centre de la cité hellénistique.
Quoi qu’il en soit, la construction du sanctuaire sur le Garizim, située à la fin de l’époque perse et le début de la période hellénistique (IVe siècle av. J.C.), marqua une rupture entre les juifs et les Samaritains. Rupture initiée par des divergences déjà existantes entre les juifs de Samarie, et les juifs du Royaume du Sud, les Judéens. Rupture qui aboutit au cours des siècles à la création d’une religion, d’une politique et d’une tradition nationale distinctes.
Les Samaritains, que les juifs tiennent pour idolâtres, furent exclus de toute coopération au rétablissement du temple et de la ville de Jérusalem mené, après l’exil, par Esdras et Néhémie au cours du Ve siècle av. J.C (voir le Livre d’Esdras chapitre IV). En effet, à leur retour d’exil, les Judéens considéraient les Samaritains comme d’ascendance non-israélite (goyim), puisqu’il s’agissait de prisonniers implantés par le roi d’Assyrie, Sennachérib, en provenance de l’empire assyrien, après la conquête de Samarie en -721. Une grande partie de la population juive aurait été déportée et remplacée par des colons étrangers venus, entre autres, de Kuta (2, R 17, 24), d’où le nom de « Kuthéens » que les textes rabbiniques et Flavius Josèphe (AJ 9, 280-290) leur attribuent.

Profanation

Les Samaritains s’en tinrent au culte sur leur mont, dans leur temple lequel fut profané au temps des persécutions d’Antiochus IV Épiphane (175-163 av. J.-C.), qui le dédia à Zeus l’Hospitalier « comme le demandaient les habitants du lieu » (2 Mac. 6. 2), selon le second livre des Maccabées.
En 128 av. J.C, Jean Hyrcan, roi Asmonéen et grand prêtre, associé aux Séleucides, (134-104 av. J.-C.) s’attaqua aux Samaritains, s’empara de Sichem et rasa le temple du Garizim (Flavius Josèphe, Guerre Juive 1, 62 et Antiquités 13, 254-256). Les Samaritains perdirent à cette époque leurs deux centres nationaux : la ville de Samarie et le mont Garizim. Les fouilles sur le Mont Garizim montrent que la ville hellénistique ne fut jamais reconstruite ni restaurée après cette destruction.
Durant la période romaine, un temple dédié à Zeus Olympus, fut construit sur le sommet Nord du mont, dans la zone de Tel er-Raz. Le temple était composé d’une enceinte externe et interne, ainsi que d’un podium élevé pour la partie la plus sacrée de l’édifice. Un morceau de colonne sur laquelle deux inscriptions grecques furent retrouvées, mentionne le nom de « Zeus Olympus ». La construction de ce temple est attribuée à l’empereur Hadrien (117-138 apr. J.C), comme en témoignent les sources samaritaines telles que les Chroniques samaritaines d’Abu il Fath ou la Nouvelle chronique dite d’Adler. De magnifiques médailles impériales d’Antonin le Pieux, frappées à Néapolis, représentent ce temple bâti par Hadrien sur la montagne sainte.

Au premier plan à droite, les murs d’enceinte de la cité antique, au centre au loin la ville de Naplouse, à gauche, le mont secondaire sur lequel a été construit le village de Kyriat Luza où s’est installée une partie de la communauté des Samaritains. ©MAB/CTS

À la mémoire de la Mère de Dieu

De nos jours en parcourant les ruines, ce qui se dessine le mieux en retournant vers le centre de la ville hellénistique, ce sont les restes de l’église byzantine consacrée à Marie Théotokos (Mère de Dieu), construite à l’emplacement de l’ancien sanctuaire samaritain.
Le complexe de l’église comprenait un édifice octogonal bâti en pierres de taille très régulières et complètement aplanies, au milieu d’une enceinte carrée, entourée d’un mur fortifié. Un corridor et une crypte rectangulaire furent également mis à jour. Construite comme « mémorial », l’église disposait de trois larges entrées. À l’est, deux chapelles assez profondes et demi-circulaires joignaient une abside centrale tournée vers l’orient. À l’ouest deux autres chapelles, dans lesquelles furent retrouvés des restes de marbre dont le sol devait être recouvert à certains endroits, ainsi que de belles mosaïques aux motifs géométriques. Au centre de l’église, on découvrit des bases de colonnes qui devaient probablement soutenir le dôme central de l’édifice. Des restes de céramiques, de poteries, de vaisselles, de verres, d’un petit autel et d’une statuette furent retrouvés au milieu des ruines, ainsi qu’une douzaine d’inscriptions en grec et en Hébreux.
Cette église byzantine sur le mont Garizim, mentionnée autant dans les sources samaritaines que chrétiennes, n’apparaît cependant pas sur l’antique carte de Madaba, alors que le mont Garizim y est clairement identifié. Cependant Procopius (historien du VIe siècle apr. J.C), nous fournit de précieuses informations sur sa construction et des fortifications qui suivront.
L’empereur byzantin Zénon, après avoir fait réprimer les rébellions samaritaines en 480 contre la politique byzantine, fit élever une église en l’honneur de la Mère de Dieu au sommet du mont. Cette église construite sur l’emplacement de l’ancien lieu de culte samaritain, créa des conflits entre les communautés samaritaines et chrétiennes. Pour défendre l’église, l’empereur Zénon fit construire un mur fortifié et implanta une garnison de dix soldats sur le site. Cependant, les Samaritains connaissant la montagne se rendaient sur le sommet par des chemins détournés, causant des dommages à l’église. C’est pourquoi par la suite, durant le règne de l’empereur Justinien, l’enceinte du Nord, plus difficile à forcer, fut construite pour défendre l’édifice contre toutes attaques et profanations.
Aujourd’hui le Garizim n’est plus très fréquenté par les touristes et les pèlerins à l’exception du jour de la fête de Pâques où ils assistent ébahis au sacrifice rituel dans la plus pure loi mosaïque de moutons. Pourtant, le chemin est toujours balisé qui indique comment se rendre au sommet du Mont. Le gardien des ruines se contente de quelques shekels pour ouvrir les grilles et laisser parcourir les ruines de l’église byzantine et contempler la plaine et les collines de Samarie. Un spectacle magnifique.

En traversant aujourd’hui la cité de Naplouse par une route qui atteint le mont par le Sud, il est possible de rejoindre le village samaritain, où se trouve l’actuelle communauté samaritaine de Kyriat Luza. Ce village est devenu le centre spirituel et la plus grande partie des Samaritains de Naplouse l’habite ce qui leur assure une certaine tranquillité, après les nombreuses persécutions subies, ainsi que les conversions forcées au christianisme puis à l’islam, au cours des siècles.


Le Credo des Samaritains

– Ma foi se trouve en toi, Seigneur,
– et en Moïse, fils d’Amram, ton serviteur,
– et dans la sainte Loi,
– et dans le mont Garizim Beth-El
– et dans le jour de la Vengeance et de la Récompense.

Au début, les Samaritains conservèrent la conviction, commune à presque toutes les Écritures hébraïques, que les morts allaient dans le schéol. Cette conviction est conforme à celle des saducéens et contraire à celle des pharisiens.

Les autres fêtes liturgiques. En même temps que la Pâque, les Samaritains célèbrent la fête des Azymes et ne mangent pas de pain levé depuis le 13 jusqu’au 21 Nisan. Suit la période des Cinquante jours ; trois jours avant le 50e jour a lieu la troisième grande fête : la commémoration du séjour de Moïse sur le Sinaï. Le 50e jour est la quatrième fête, celle des Semaines ou des Prémices. La cinquième fête est le nouvel an ; la sixième, le Kippour ou jour du grand pardon ; la septième, la fête des tentes ou de la moisson.
Les deux fêtes juives Pourim (Est 9,24) et Hanoukka (I M. 4,59), entrées en usage après le schisme, ne sont pas célébrées par les Samaritains.

Dernière mise à jour: 29/12/2023 21:34

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