Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Croire en l’homme même si..

Frédéric Barreyre
20 juillet 2011
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Pendant cinq ans il a été la voix de France Info et France Inter pour vous informer sur la situation au Proche Orient, Fré-déric Barreyre et sa famille ont quitté Jérusalem à regret parce qu’ils l’ont aimé comme ils ont aimé le pays et ses habi-tants malgré cela Frédéric porte un regard largement désenchanté sur ce conflit sans fin.


Israël est un pays magnifique, mais on comprend très vite qu’il ne faut pas hésiter à jouer des coudes pour conserver sa place dans les files d’attente, par exemple à la poste, à l’aéroport Ben Gourion ou chez les commerçants. C’est fou ce que l’on peut se faire marcher sur les pieds et reculer de dix places si on n’y prend pas garde.

La Palestine est un pays superbe, mais là aussi, c’est un combat dans les files d’attentes, à moins d’avoir des relations, ou simplement connaître un vague responsable dans les administrations, et là, on peut gagner un temps précieux. Un avantage considérable, mais qui bénéficie toujours aux mêmes Palestiniens.

Avec deux ou trois autres spécificités Proche-Orientales, c’est ce que je retiendrais de mes cinq années passées à Jérusalem, en Israël et en Palestine. Une lutte permanente, de temps à autre amusante, parfois épuisante, et souvent, terriblement dramatique.

Accomplissement professionnel

Un pays rude, mais Jérusalem a été mon rêve, et si je suis devenu journaliste à Radio France, c’est pour avoir un jour la chance d’être correspondant à Jérusalem.

Jérusalem pour un journaliste, c’est du pain béni. Il y a l’actualité, toujours très importante et très prenante, avec le sentiment que tout ce qui se passe ici, aura des répercussions dans le monde.

Il y a ensuite la ville, Jérusalem. La vieille ville et les frissons la première fois que l’on marche via dolorosa, jusqu’à l’arrivée au Saint-Sépulcre, en plongeant deux mille ans en arrière.

Il y a aussi l’émerveillement devant le mur des Lamentations, et l’Esplanade des Mosquées ou Mont du Temple, avec le Dôme du Rocher et la Mosquée Al Aqsa.

Et là il faut prendre un peu de recul, dix pas suffisent, un peu comme dans les files d’attente.

Un peu de recul pour mieux voir que le mur et l’esplanade sont imbriqués l’un dans l’autre, et que le « balagan »1 interminable du Proche Orient vient de ces quelques centaines de mètres carrés.

À ce moment-là, les frissons peuvent vous quitter, remplacés par la chair de poule.

Il y a plusieurs aspects dans le métier de correspondant de Radio France à Jérusalem.

Le premier est purement technique, il concerne les reportages et les directs à l’antenne, avec un bureau et un studio radio pas toujours très bien insonorisé, au cœur de la maison, entre la cuisine et le couloir qui sert d’espace de jeu aux enfants.

Je me suis souvent demandé : que vais-je bien pouvoir dire si mes enfants rentrent dans le bureau en plein direct en demandant « papa, t’es où ? » ou si le chat se met à miauler pendant le journal de 8 heures ? Cela n’est jamais arrivé. Sauf pour le chat, mais il était loin du micro.

Ensuite, il y a les rencontres que l’on fait. Des Israéliens m’ont fait aimer leur pays. Certains hauts diplomates, brillants, sincères, et convaincus par exemple que la fin de l’occupation est l’une des solutions à la paix. Un voisin sépharade, qui traîne à Jérusalem Est. Les religieux de Méa Shearim, un autre monde au bout de ma rue.

Mes amis Palestiniens à Gaza, qui ne souhaitent qu’une chose, pouvoir vivre normalement à côté de leurs voisins Israéliens.

Mon loueur de voiture, qui m’a parfois menti et qui démasqué, affichait un large sourire, pour dire, voilà j’ai perdu et tu as gagné.

Et puis des personnes, des gens que partout ailleurs j’aurais croisés sans vraiment leur prêter attention, mais qui grâce à Jérusalem, sont devenus des amis très chers, parce qu’ils m’ont fait découvrir leur foi, sincère et désintéressée, d’autres, leurs convictions et leur combat sur cette terre que l’on présente comme trois fois sainte. Ces rencontres et ces amitiés n’ont été possibles, que parce qu’elles ont eu lieu à Jérusalem.

Mettre les émotions de côté

Enfin, il y a la guerre. Il ne faut surtout pas à Jérusalem, prendre trop à cœur le conflit qui se déroule devant la porte de nos maisons. Il faut mettre de côté ses émotions, et observer comme simple témoin les injustices quotidiennes, des injustices révoltantes et immorales. Mais cela ne sert à rien de s’indigner, c’est comme cela.

La guerre à Gaza, décembre 2008 – janvier 2009, est un exemple criant d’une société israélienne sûre de son bon droit et persuadée d’avoir raison contre le monde entier.

Alors oui Israël ripostait à des tirs de roquettes du Hamas, parfois 80 roquettes par jour. C’était intolérable pour Israël, mais la réponse était disproportionnée, et c’est avant tout la population de Gaza et non pas le Hamas qui a payé le prix de cette guerre.

Pendant 22 jours, des milliers de tonnes de bombes ont été larguées sur un territoire cadenassé, où la population, 1 million et demi de personnes, ne pouvait pas fuir, prise au piège. C’est ce que l’on appelle du tir aux pigeons, les télévisions montraient des images de films d’horreur.

Face à cette tragédie, la population Israélienne soutenait à plus de 95 % l’offensive de son armée, une population Israélienne qui m’a semblé imperméable à la douleur de la population Palestinienne. Des Israéliens unis derrière leur armée qualifiée d’armée la plus morale au monde. Un gros mensonge, l’armée Israélienne n’est pas plus « morale » que n’importe quelle autre armée au monde, qu’elle soit Américaine ou Française. La propagande refuse la réalité, il n’y a pas de guerre morale.

La violence si bien partagée

Maintenant, la violence, n’est pas le monopole d’un seul camp. c’est même entre Israéliens et Palestiniens, l’une des choses les mieux partagée…

Coté Palestinien, le bien-être de la population n’est pas au centre des préoccupations politiques, pour le Hamas comme pour l’autorité Palestinienne, l’important, c’est de rester au pourvoir. Le printemps arabe contourne pour l’instant soigneusement la bande de Gaza et la Cisjordanie.

Les leaders palestiniens pourraient paraître décevants par manque de courage et de volonté politique. Ils font des promesses, formulent des menaces sur l’air de « retenez-moi ou je fais un malheur ». Mais les dirigeants Palestiniens donnent l’impression de savoir parfaitement se retenir tout seul.

Statut quo en vue ?

L’échéance de septembre sera un test. Les Palestiniens iront-ils au bout de leur demande, et réclamer la création de leur État à l’ONU ?

La formule sera sans doute moins tranchée, un entre-deux, un pied aux Nations Unies, un autre dans les négociations, c’est-à-dire le statut quo.

Rien ne change au Proche Orient, la haine est toujours présente et l’histoire est toujours la même. Avec des mots différents. On ne dit plus aujourd’hui qu’on l’on refuse un État Palestinien, on explique que les frontières de 67 sont indéfendables, mais c’est la même chose.

On ne dit plus qu’on se battra jusqu’à la libération totale de la Palestine, mais on parle de nouvelles formes de résistance et d’une trêve de 20 ou 30 ans. et après ?

En cinq ans, les positions se sont radicalisées, les dirigeants ont fait preuve de mauvaise foi, et ils ont surtout fait les mauvais choix.

Maintenant, il y a des hommes, des personnalités attachantes, ouvertes, qui ne se sont pas enferrées dans une logique d’affrontements et de combats.

Le problème est que ces hommes de bonne volonté ne sont pas au pouvoir, ou pas encore.

100 ans au Proche-Orient

Pour l’instant ceux qui gouvernent expliquent que le processus de paix au Proche Orient dure depuis 20 ans et qu’il devrait durer encore 100 ans. Et 100 ans au Proche Orient, c’est peut-être encore plus long qu’ailleurs.

Après cinq années à Jérusalem, je crois en l’homme, même si comme cela au premier abord, on se dit qu’il va falloir faire des efforts.

En tout cas, il n’y a pas que le conflit à Jérusalem, même si la guerre occupe la vitrine et l’arrière-boutique de ce bazar proche oriental.

Si on ne voit que le conflit on se dit que vraiment, les Israéliens sont exaspérants, et les Palestiniens, désespérants ! Peut-être est-ce le contraire ?

Dernière mise à jour: 20/11/2023 16:43