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Frère François parmi les non-chrétiens

Cesare Vaini, ofm*
30 novembre 2017
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Tableau du chapitre de 1217 qui créait la Province de Terre Sainte sous le nom d’Outremer. Deux frères de la communauté Jérusalem semblent y participer ©MAB/CTS

Dès le début, l’expérience franciscaine est marquée par un élan “missionnaire” vers les mondes peu connus. Mais où qu’ils aillent, que ce soit au-delà des Alpes ou chez les Sarrasins, c’est le service de la Parole de Dieu et le témoignage évangélique qui font la différence…


L’Ordre franciscain se caractérise, dès ses origines, par un élan à aller vers les non- chrétiens. Ce fut une particularité plutôt nouvelle pour un Ordre religieux. En effet, ce que nous appelons “vie religieuse”, était jusqu’au XIIIe siècle essentiellement vécu par des moines, des ermites ou des chanoines. Dans ces formes de vie, la dimension d’évangélisation explicite, ainsi que la perspective missionnaire, étaient absentes.

Il faudra attendre la naissance des Ordres franciscain et dominicain pour voir une nouvelle forme de vie religieuse s’engager résolument dans l’évangélisation, la considérant même comme son but principal ou, du moins, une caractéristique propre de sa vocation. Un tel élan dans le cas des franciscains ne se borna pas aux confins de la chrétienté, mais tendit à les dépasser en allant évangéliser les non-chrétiens, “Sarrasins et autres infidèles”, comme on disait en ce temps-là.

La Chronique de Giordano da Giano, un texte très intéressant sur les origines de l’Ordre, raconte que, lors du Chapitre de Pentecôte qui eut lieu à la Portioncule en 1217, il y a 800 ans, François et ses premiers compagnons organisèrent les premières expéditions hors d’Italie. Des groupes de frères allèrent à pied au-delà des Alpes, vers l’Espagne, la France, l’Allemagne et la Hongrie, et d’autres furent envoyés dans les terres d’outremer sous la conduite de frère Élie, nommé Ministre de ce groupe de frères.

Les “terres d’outremer”

En langage franciscain, qui est en cela décidément évangélique, l’appellation “ministres et serviteurs” désigne les responsables des frères. L’expression “terres d’outremer” peut nous apparaître imprécise, mais elle est explicitée, quelques pages plus loin, lorsqu’on parle de frère Élie comme du “Ministre de la Syrie”, identifiant ainsi ces terres d’outremer avec le Moyen-Orient actuel, que les hommes du Moyen Âge indiquaient de manière générale comme Syrie. Il est probable que frère Élie et ses compagnons résidèrent sur la côte méditerranéenne de l’actuel Israël et du Liban, où les Croisés gardaient le contrôle de quelques villes, et qu’à partir de là ils allèrent vers les Lieux saints.

François lui-même, deux ans après environ, alla en Orient, rejoignant Damiette, vers le delta du Nil, où campait à l’époque l’armée des Croisés, et de là se mit en chemin pour rencontrer le sultan. Frère Élie, déjà en Orient depuis deux ans, ne fut pas présent à cette rencontre, François n’étant accompagné que de frère Illuminé. Mais certainement rencontra-t-il François, avec qui il retourna en Italie durant l’été de l’année 1220.

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Ces événements qui eurent comme protagonistes les premiers frères et François lui-même, nous montrent combien, dès ses débuts, la première fraternitas cultivait un élan “missionnaire”, entendu comme expansion vers des mondes peu connus.

Cet élan au-delà des Alpes et outremer concernait des groupes organisés, comme ceux que nous avons rappelés, mais aussi des groupes plus petits de deux ou trois frères. Nous connaissons les cas de frère Egidio, un des premiers compagnons de François : ses biographes nous parlent de son pèlerinage en Terre Sainte et aussi d’un voyage à Tunis, avec d’autres frères, précisant qu’il fut désigné expressément “pour prêcher parmi les Sarrasins et les autres infidèles”. Ces voyages de frère Egidio se situent, eux-aussi, très probablement dans la même période, c’est-à-dire dans la deuxième décennie du XIIIe siècle. Ces faits, bien documentés historiquement, peuvent aider à comprendre cette exigence d’aller au-delà des confins qui caractérisa l’Ordre franciscain dès ses origines.

Les Règles de François

Pour étayer ce discours, nous disposons de deux textes précieux que saint François a laissés dans ses Règles. Il s’agit de deux chapitres qui ont le même titre : “Au sujet de ceux qui vont parmi les Sarrasins et les autre infidèles”. Ce sont les deux Règles écrites par François connues sous les noms de Règle non bullata et Règle bullata.

L’adjectif bullata se réfère à la bulle papale, c’est-à-dire à la lettre d’approbation du pontife qui concerne uniquement le second texte, approuvé par le pape en novembre 1223. La Règle non bullata, est antérieure, fruit d’un développement, sur plus d’une décennie, à partir des “quelques simples mots” que François avait fait écrire, lorsqu’il s’était rendu chez le pape accompagné de quelques frères en 1209.

Les règles de François ©MAB/CTS

Le chapitre 16 de la Règle non bullata s’intitule “Au sujet de ceux qui vont parmi les Sarrasins et les autres infidèles”. Ce passage fait partie d’un groupe de chapitres dédiés à l’évangélisation, les chapitres 14 à 17, que la Règle non bullata introduit avec le chapitre 14, sous le titre “Comment les frères doivent aller dans le monde”. Il vaut la peine de signaler ce choix du verbe ‘aller’ pour indiquer l’évangélisation des frères : que ce soit dans le monde ou parmi les Sarrasins, il s’agit d’aller.

Aller dans le monde

Émerge ici l’image des frères itinérants dont l’évangélisation est décrite par ce ‘comment’ aller dans le monde : un ‘comment’ décidément évangélique, sans sac, ni besace, ni argent, ni bâton, en annonçant la paix(1) Il semble que pour François le ‘comment’ aller, l’emporte sur le ‘quoi’ faire ou dire : le témoignage offert par ce ‘comment’ aller, en pauvreté et dans la joie, est l’évangélisation la plus efficace qui s’explicite dans l’annonce de la paix et l’invitation à la conversion.

Il s’agit d’aller en tant que frères et mineurs, comme il est souligné au chapitre 15, avec l’interdiction d’aller à cheval, car c’était la façon de voyager des nobles et des riches. Finalement au chapitre 16 on parle d’une manière spécifique d’aller dans le monde qui est le propre de ceux qui vont parmi les Sarrasins et autres infidèles. Il ne faut pas les identifier trop vite avec les missionnaires comme nous l’entendons aujourd’hui, car il s’agit simplement de frères qui vivent leur vocation de minorité et de fraternité dans un autre contexte.

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Après une citation évangélique (Mt 10, 16), qui invite à aller comme les brebis au milieu des loups, prudents comme des serpents et simples comme des colombes (donc doux, mais pas naïfs), seule est requise la permission du Ministre.

Le cœur du chapitre consiste dans l’indication de “deux façons” pour aller au milieu des non-chrétiens : “Les frères qui s’en vont ainsi peuvent envisager leur rôle spirituel parmi eux de deux manières : ou bien, ne faire ni procès ni disputes, être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu (1P 2, 13), et confesser qu’ils sont chrétiens ; ou bien, s’ils voient que telle est la volonté de Dieu, annoncer la Parole de Dieu, afin que ceux-là croient au Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, créateur de toutes choses, et en son Fils Rédempteur et Sauveur, se fassent baptiser et deviennent chrétiens, car si on ne renaît pas de l’eau et de l’Esprit saint, on ne peut entrer au royaume de Dieu.” (cf. Jn 3, 5).

Ordinaire et extraordinaire

Ces deux façons de se comporter spirituellement proposées par François ne semblent pas être interchangeables entre elles. Elles sont plutôt successives. La première façon, c’est-à-dire un comportement humble et soumis, est toujours demandée à tous les frères et elle coïncide avec la forme de vie du frère mineur, alors que la seconde convient “si cela plaît à Dieu”. Ils sont donc soumis à un discernement de la volonté de Dieu. La première façon de se comporter paraît être la manière ordinaire d’être des frères, et la seconde une façon plus extraordinaire, et certainement “excellente”, de se présenter à travers l’annonce explicite de l’Évangile.

Remarquons la sagesse de ces indications, car elles se réfèrent au contexte musulman, où – à l’époque de François, et souvent encore aujourd’hui – il était pratiquement impossible de faire une annonce explicite, sinon dans la perspective du martyre qui, en effet, sera tout de suite évoqué dans les lignes suivantes, alors que la première forme de présence, silencieuse et soumise, sera la manière pratiquée concrètement sur de longues périodes.

On peut reconnaître dans l’adéquation de ces indications à la situation sociale et politique du monde musulman connue par François, un écho de son expérience personnelle vécue en Orient. En s’y rendant il avait bien mesuré que les seules formes possibles de présence étaient justement celles-ci. Ceci s’explique peut-être aussi implicitement par le fait que lui-même et son compagnon étaient revenus indemnes de leur rencontre avec le sultan.

Ils ne se sont pas fourvoyés dans des litiges ou disputes et se sont montrés soumis à toute créature humaine pour Dieu, en confessant avec une humble force être chrétiens, même si l’on ne doit pas exclure une annonce claire de l’Évangile au sultan. La combinaison entre l’attitude ordinaire de soumission et l’extraordinaire annonce explicite, selon le sage discernement de François, a suscité une réaction bienveillante et inattendue de ses interlocuteurs musulmans.

Exhortation au martyre

Tout en affirmant que la proposition des deux façons de se comporter nous semble liée au vécu personnel de François, il faut affirmer que la première façon n’est pas motivée seulement par les conditions concrètes avec lesquelles on peut œuvrer dans le monde musulman. La première façon n’est rien d’autre que la forme de vie des frères et elle exprime déjà, en elle-même, l’intuition première et fondamentale de François qu’il faut vivre toujours, en Occident comme en Orient “qu’ils soient soumis à toute créature humaine pour Dieu et qu’ils confessent être chrétiens”.

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Cependant, dans ce chapitre, on donne une place majeure au détail de la seconde façon : la raison en est peut-être que le texte tout entier de la Règle est consacré à illustrer la première façon, et que l’objet spécifique de ce chapitre se porte sur la deuxième. Elle consiste à annoncer ouvertement la Parole de Dieu : l’effet immédiat d’une telle annonce est la foi trinitaire et le baptême “afin que ceux-là croient au Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, créateur de toutes choses, et en son Fils Rédempteur et Sauveur, se fassent baptiser et deviennent chrétiens”. Il faut remarquer la grande concision de l’énoncé de la foi. Une annonce aussi nette de la foi chrétienne n’est fondée que sur les paroles du Seigneur dans l’Évangile qui disent la réciprocité du témoignage entre le Christ et ses apôtres : le Seigneur témoignera devant son Père de celui qui aura témoigné de lui. (Mt 10, 32 ; Lc 9, 26)

Du chapitre suivant jusqu’à la fin François cherche à motiver par l’Évangile l’annonce explicite, dans une sorte d’exhortation au martyre. Il s’agit d’un ensemble de citations évangéliques, qui se rapportent de manière générale au fait de perdre sa propre vie – et cela est vrai pour tout chrétien – mais elles se rapportent plus directement à la persécution et même au martyre, avec une attention évidente à la situation spécifique de celui qui a décidé d’annoncer publiquement l’Évangile parmi les infidèles.

“Divine inspiration”

La constante référence à la joie, qui distingue ces citations consacrées au martyre, est plus que jamais évangélique : nous trouvons ici le cœur de la réflexion de François sur la “joie parfaite”, joie naissant précisément dans les oppositions et les persécutions subies pour le Christ. De ces quelques lignes on peut tirer des indications sur la “spiritualité du martyre” de François, et tenter de comprendre pourquoi il a cherché, par trois fois, à se rendre en Orient. Ces tentatives, selon le premier biographe, étaient motivées par la recherche du martyre.

Le texte de la Règle bullata est beaucoup plus concis par rapport à ce que nous venons d’examiner. Il ne conserve du passage précédent que la norme de l’examen par le Ministre Provincial et une expression précieuse, déjà présente dans le passage de la version précédente, où François dit : “ces frères qui, par divine inspiration, voudront aller parmi les Sarrasins et les autres infidèles”… L’expression “par divine inspiration” renvoie à cette action de l’Esprit saint qui est l’unique vraie source de toute inspiration divine. L’examen du texte de ces deux Règles offre quelques indications sur le sens du choix de se rendre en Orient, dans les terres d’outremer, pour François et la première génération de frères.

Il faut reconnaître dans cette “divine inspiration”, le premier et plus profond motif, qui peut pousser à aller chez les non-chrétiens : une formule synthétique et efficace pour indiquer qu’à l’origine de tout il y a l’action de l’Esprit de Dieu qui donne cette vocation particulière. Celui qui a choisi de vivre en mission, connaît cette divine inspiration qui se manifeste de plusieurs façons, comme un désir intérieur ou comme une décision méditée, mais qui renvoie toujours à l’action de l’Esprit saint.

Comme il arrive toujours dans la dynamique de la fraternité, même cette inspiration, qui vient de Dieu, est soumise au discernement communautaire qui nécessite l’approbation et la permission du Ministre Provincial, dans la confiance que ce même Esprit, qui inspire chaque frère, donnera aussi sa lumière au Ministre pour discerner. La référence à la permission du Ministre évoque donc la dimension fraternelle qui devra caractériser cette mission : les frères n’iront jamais seuls, mais toujours en fraternité.

Monde différent

On peut aussi observer que cette vocation missionnaire est spéciale, mais en même temps qu’elle se situe en continuité avec le charisme de tous les frères, appelés à “aller dans le monde”, ainsi comme d’autres sont appelés à “aller parmi les Sarrasins et les autres infidèles”. Le point commun se situe dans ce mouvement qui rend toujours dynamique et itinérante la vocation de chaque frère. La spécificité de cette inspiration divine pousse à en préciser le but, liant ainsi un rapport spécial avec le monde islamique qui est en dehors des confins de la chrétienté et qui a caractérisé, des siècles durant, l’Ordre franciscain.

François lui-même avait expérimenté la rencontre avec ce monde autre et si différent de celui qu’il connaissait. L’expérience orientale eut une importance remarquable dans son parcours. C’est comme un avant et un après – une ligne de partage des eaux – dans son cheminement, comme le choix significatif qu’il fit à son retour de démissionner de la charge de Ministre Général.

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François a fait l’expérience d’un monde différent du monde occidental et, dans les contacts avec le sultan, il a entrevu une autre culture, elle aussi marquée d’une profonde religiosité. On peut entrevoir des traces de ces expériences dans les textes qu’il écrivit après son retour d’Orient, comme par exemple l’invitation aux régisseurs des peuples de faire résonner, chaque soir, les louanges du Seigneur par un crieur ; cela, selon des nombreux commentateurs, évoque le modèle du muezzin musulman qui, cinq fois par jour, appelle à la prière ; ou bien les normes de la Règle non bullata que nous avons examinées. Si cela est vrai, nous pouvons saisir en François l’attitude intelligente de celui qui sait apprendre de la rencontre avec les autres et de leurs différences : un modèle de dialogue qui a encore quelque chose à nous dire.

Enfin, l’intuition des deux façons de se comporter spirituellement pour ceux qui vont au milieu des Sarrasins et des autres infidèles, continue à offrir une indication précieuse pour comprendre les caractéristiques de l’évangélisation franciscaine. La première façon est caractérisée par une vie humble en fraternité, en tant que mineurs ; elle donne le témoignage d’une vie chrétienne, alors que la deuxième façon se met au service de la Parole de Dieu avec la prédication et toutes les diverses formes d’évangélisation.

Inculturation inspirée

Nous pouvons en tirer une réflexion sur le rapport nécessaire entre témoignage et annonce : la première façon, celle du témoignage, se poursuit et constitue la base à la possibilité que, “quand ils verront que cela plaît au Seigneur”, naissent d’autres formes explicites d’évangélisation.

La première façon d’annoncer l’Évangile est de le vivre ensemble dans la joie d’être frères et mineurs. Une vie, marquée par l’Évangile vécu ensemble, engendre l’intuition créatrice de façons possibles et efficaces d’annoncer à d’autres ce bien que l’on a expérimenté.

Ainsi en est-il de l’expérience de François et de celle de la première génération franciscaine, selon ce que révèlent ses écrits. La présence franciscaine, au milieu des non-chrétiens, a connu des changements et des développements, au cours des siècles, et elle s’est aussi institutionnalisée dans la Custodie de Terre Sainte. Il serait intéressant et utile de recueillir les traits de cette fidélité créative qui a trouvé des formes différentes de celles du début, afin de maintenir cette présence si importante pour l’Ordre franciscain, mais aussi pour toute l’Église. Ce serait là une autre enquête très riche, qui irait au-delà de François et qui devrait étudier les caractéristiques qu’assuma l’Ordre franciscain, au long des siècles, dans les pays à majorité musulmane. Différentes de la présence franciscaine en pays européens, elles réaliseraient dans les faits, une vraie inculturation s’inspirant de la Sagesse.

*Cesare Vaini, ofm est secrétaire général pour la formation et les études à Rome

Dernière mise à jour: 29/01/2024 16:41

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