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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

L’islam au temps du sultan

Celeste Intartaglia
8 mai 2017
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L’islam au temps du sultan
Le pape François avec les autorités musulmanes du Waqf lors de sa visite à Jérusalem en 2014. ©HZO/GPO

Quels sont la diffusion et le poids de l’islam en 1200, c’est-à-dire à l’époque de François d’Assise ? Qui détient le bâton de commandement dans une société fragmentée, qui voit surgir la dynastie ayyubide, dont fait partie Saladin et son neveu Al-Malik Al-Kâmil ? Celeste Intartaglia, professeure à l'Institut Pontifical d'Études arabes et d'islamologie (Pisai), à Rome, apporte ici un éclairage nouveau à ces questions.


Article paru dans le numéro 661 de Terre Sainte Magazine Mai Juin 2019

Huit siècles après sa naissance, l’islam est une religion, une culture et un système politique qui s’étend des côtes africaines atlantiques à l’Inde et au-delà. Le califat, né après la mort du prophète Mahomet comme institution unitaire destinée à protéger son legs, en termes de révélation et de comportement mondain du croyant, engagé dans la recherche du bonheur supraterrestre, a subi de telles divisions qu’il n’a désormais d’unitaire que le nom. Toutefois, la construction doctrinale de l’islam reste unitaire : les discussions juridiques et […]

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théologiques qui l’ont édifiée arrivent à leur terme, avec les études religieuses qui se poursuivent dans les commentaires – du Coran, à la coutume prophétique, à la casuistique juridique – et avec les études « profanes » qui vont au-delà de la grammaire, de la rhétorique et de la poésie, s’enrichissant d’autres genres, comme les études scientifiques et historico-géographiques. Cette unité culturelle s’affirme à travers la madrasa, véritable institution académique répandue dans tout le monde islamique et dans laquelle les oulémas enseignent selon des programmes plus ou moins larges, ne négligeant aucune branche du savoir, avec l’intention première de former des personnes dotées de connaissances et de compétences leur permettant d’interpréter le texte sacré, d’appliquer les préceptes qu’il contient ou qui en sont dérivés, et sur la base duquel ils peuvent formuler des lois qu’ils font ensuite appliquer par les gouvernants. En même temps, un autre moyen d’expression du sentiment religieux se développe qui, tout en respectant pleinement la construction théologico-juridique, ajoute la réalisation spirituelle de la rencontre avec la divinité, chemin entrepris et enseigné par les soufis.

La fragmentation de l’unité primitive, l’érosion du pouvoir central abbasside et la naissance consécutive d’entités étatiques de différents types et de loyauté diverse à l’égard du calife, ramènent sur le devant de la scène une série de pouvoirs forts qui luttent pour édifier leurs dominations. Dans les régions orientales du monde islamique, où le califat est encore en vigueur, ce sont les Seldjoukides, groupes d’origine turque, qui dominent désormais la scène politique : depuis la moitié du XIe siècle ils sont investis du nouveau titre de sultan, terme qui identifie le pouvoir et désigne aussi celui qui le détient. Les Seldjoukides deviennent les administrateurs du pouvoir califal en créant leurs propres potentats de l’Iran à l’Anatolie.

Parmi les personnages les plus célèbres et énergiques, on peut évoquer Malik Shah et son vizir de stricte observance sunnite Nizam al-Mulk (mort en 1092), à qui l’on doit l’élaboration d’un modèle théorique de bonne administration, le glissement du représentant de l’ordre politique religieux de la personne du calife aux savants experts de la loi, et la création d’un réseau d’écoles dans les plus grandes villes de l’empire abbasside où sont appelés à enseigner les meilleurs maîtres de l’époque. Dans les régions les plus occidentales du monde islamique, le pouvoir unitaire s’était déjà effrité depuis longtemps : un autre calife avait régné à Cordoue, deux dynasties d’origine berbère, les Almoravides (1056-1147) puis les Almohades (1130-1269), régentaient l’extrême Maghreb. Grâce à leurs activités commerciales d’intermédiaires entre la Méditerranée et l’Afrique saharienne, les conditions économiques florissantes conséquentes instaurent une vie intellectuelle brillante : après une première phase d’intolérance religieuse et intellectuelle, à côté du traditionnel légalisme malikite, les Almohades favorisent la recherche théologique et les travaux philosophiques : les deux plus grands philosophes de l’époque Ibn Ṭufayl (mort en 1185) et Averroès (Ibn Rushd, mort en 1184), étudient et enseignent dans leur capitale Marrakech. Le soufisme se répand dans les milieux populaires maghrébins : Abu Madyan (mort en 1197) et Ibn Mashish (mort en 1228), sont protégés par les Almohades ; Ibn Arabî (mort en 1240), originaire de Murcie, s’arrête à Fez (1195-1198) avant de partir pour la Mecque et Damas.

Dans les régions centrales du monde islamique – Égypte et région syrienne – les XIIe et XIIIe siècles représentent un moment d’épanouissement culturel, initié par les Fatimides. Établis en Égypte depuis le Xe siècle où ils fondèrent le Caire et Al-Azhar, et bien que détenteurs d’un savoir ésotérique chiite, ils furent, au début, tolérants à l’égard des sujets d’autres religions. Leur domination s’étend à la région syrienne et s’oppose au pouvoir califal sunnite, réussissant, au moins jusqu’à la moitié du XIe siècle, à faire obstacle aux Seldjoukides au sein de Bagdad. Dans leur cas aussi, un développement économique solide favorise les études et les créations artistiques. Dans la région syrienne le contrôle des Fatimides se limite au littoral, laissant les zones intérieures à de nombreuses dynasties locales. En même temps des groupes islamisés d’origines kurde et turque se déplacent des régions de l’Irak septentrional vers la péninsule anatolienne et la Syrie : Alep, Damas et les villes environnantes sont gouvernées depuis le XIIe siècle par les atabegs zengides qui leur redonnent leur splendeur ternie sous le califat abbasside. Les villes s’enrichissent de monuments religieux et civils, d’écoles, de fontaines et de thermes, surtout Damas grâce aux eaux souterraines du Barada.

Cependant, la société du Moyen-Orient de l’époque, bien que riche de confessions religieuses, d’ethnies et de groupes d’origines diverses, n’est pas tolérante ni inclusive. L’oumma islamique, née comme une communauté de croyants, ouverte à d’autres fidèles monothéistes, est rapidement devenue une communauté de seuls musulmans, passée par l’épreuve de la mihna et unie à la suprématie hanbalite. Elle est désormais marquée par un durcissement doctrinal, avec un repli en communautés exclusives, en désaccord entre elles.

Telle est la région où les contacts avec les Francs sont continus et dictés par des logiques d’alliances variables. Les différents potentats musulmans considèrent la croisade comme une affaire qui leur est étrangère, de sorte qu’ils n’inventent aucun terme pour l’identifier. C’est dans ce climat que se détache la figure d’Al-Malik Al-Kâmil, neveu et deuxième successeur du très célèbre Saladin à la tête des Ayyubides, « groupe de pouvoir dynastique », (Franz Halm), une « fédération de familles » (Claude Caen), en d’autres termes, une dynastie de chefs militaires maliks et de sultans. Gérer cette fédération, maintenue groupée par le seul lien dynastique et destinée aux actions militaires et au contrôle des nombreuses seigneuries locales, exigeait une grande habileté militaire, diplomatique, économique, bien exprimée par les trois premiers maliks.

La famille ayyubide était présente dans la région syrienne puis en Égypte, à la suite des atabegs zengides. C’est Saladin (qui règne de 1171 à 1193), « un spécialiste adepte des armes, un guerrier du jihad« , comme le décrit l’historien Ibn al-Athir, qui remplaça les Fatimides, ramenant ces terres au sunnisme et intéressé par la Palestine et Jérusalem qu’il réussit à conquérir en 1187, après avoir défait les armées franques en Galilée, à la bataille des cornes de Hattin.

Son frère El-Adil, son bras droit et successeur, réussit à maintenir intacte la puissance territoriale établie par Saladin, à la place des fils de ce dernier, peu capables de se débrouiller entre le combat et la diplomatie. D’autre part, l’intégrité de la confédération des Ayyubides était menacée de division en 5 centres de pouvoirs (Le Caire, Alep, Damas, Hama et Mossoul) soumis au malik résidant en Égypte, lequel fut confirmé en 1207 dans sa position de sultan par le calife abbasside de Bagdad.

Le prestige d’El-Adil lui permit de négocier des traités commerciaux avec les États croisés locaux et italiens, dans le double objectif d’accroître ses ressources militaires et de les décourager de soutenir de nouveaux croisés. Cela lui permit, en outre, d’assurer la paix par une série de trêves qui couvrirent presque toute la période de son règne et, en même temps, de se renforcer contre le danger que représentait la Cinquième croisade (1217). La défense de Jérusalem et Damas, mais plus encore celle de Damiette, fut confiée à son fils Al-Kâmil (août 1218).

Celui-ci se retrouva face à une difficile succession, compliquée par la croisade. Il sollicita ses frères en Syrie pour qu’ils le soutiennent dans son combat, puis il passa à la diplomatie : en échange de Damiette, il offrit de restituer Jérusalem aux Francs, qui refusèrent avec une éphémère victoire (1219) et une brève conquête (1219-1221). Pendant environ 6 ans, Al-Kâmil gère la fédération ayyubide, avec ses luttes internes et ses problèmes, jusqu’à ce qu’il rencontre Frédéric II et conclue avec lui une trêve décennale et la cession de Jérusalem (1229), sous condition de ne pas la fortifier et de maintenir la liberté de culte. Une action diplomatique opportune et politiquement valable qui, cependant, scandalisa les pieux musulmans, qui pleuraient la perte du troisième de leurs lieux saints, où le prophète Mahomet, après son « voyage nocturne » de la Mecque, était monté jusqu’à la présence divine, autant que les pieux chrétiens, qui ne considéraient pas du tout valide d’obtenir Jérusalem sans l’engagement et la fatigue d’un dur combat. Le reste des années d’Al-Kâmil fut consacré à renforcer son règne et à contrer les attaques des Seldjoukides et de princes mineurs ayyubides jusqu’à sa mort à Damas en 1238.

Avec lui se termine la période la plus florissante des Ayyubides, traversée certes par les armes, mais marquée aussi par un souci des aspects sociaux, économiques et culturels destinés à créer une bonne société musulmane. Al-Kâmil fonda des couvents soufis et des écoles dans les villes les plus importantes : il en fonda de nouvelles au Caire, restaura et réorganisa celles de Damas, ordonnant qu’y soient enseignées seulement les sciences religieuses et non plus «les sciences des anciens», c’est-à-dire ce qui dérivait de la philosophie grecque et assimilés. Il n’oublia pas non plus les constructions militaires, forteresses et citadelles, et initia le recrutement d’esclaves turcs qui seront ensuite à l’origine de la dynastie mamelouke.

Malgré les attaques franques, Al-Kâmil réussit à gérer les rapports commerciaux avec les villes maritimes italiennes, en particulier Gênes, Pise et Venise, qui avaient un rôle actif en Méditerranée, et des sièges sur le littoral égyptien et syrien, versant des taxes et des commissions pour l’achat d’épices des Indes, fournies par une classe de marchands musulmans appelés Karimi, déjà actifs sous les Fatimides, qui bâtirent leur fortune au cours de ces années et de l’époque mamelouke qui suivit.

Nous connaissons, enfin, l’intérêt d’Al-Kâmil pour la préservation des forêts, les ouvrages d’irrigation, les cultures de canne à sucre, la réalisation d’une économie en partie contrôlée par l’État, relative aux produits forestiers et miniers, au commerce du bois et des métaux, aux moyens de transport et aux armes. Il montre un intérêt particulier pour l’Égypte, dont nous pouvons raisonnablement imaginer qu’il la munit d’un plan cadastral, et en faveur de laquelle nous connaissons les efforts financiers fournis afin de ramener le dinar à la valeur des standards précédant la dévaluation de Saladin.

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