Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

La Terre Sainte, vitrine de la Custodie

Marion Blocquet, Institut National du Patrimoine et Maria-Chiara Rioli, Université Ca' Foscari de Venise (Italie)
13 janvier 2021
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La revue a été initiée en 1921 par le Père Ferdinando Diotallevi, alors custode de Terre Sainte, c'est-à-dire le provincial des frères mineurs à qui a été confiée la garde des Lieux saints.©Archives de la Custodie

“Mais nous ne savions rien de tout cela, nous ne pouvions même pas nous en faire l’idée !” C’est le cri du cœur d’un lecteur tel qu’il est publié avec délectation par la rédaction de La Terre Sainte dans les années 1930. Pour les franciscains, il résume l’objet de leur publication : faire connaître la Terre Sainte. Un objectif qui prend des tonalités variées suivant la langue dans laquelle il s’exprime.


Notre Programme est donc simple et bien déterminé : c’est celui de maintenir et de répandre la connaissance de la Terre Sainte dans son vrai caractère de Terre de Dieu”. Ainsi est d’emblée exposée la principale mission de La Terre Sainte, lorsqu’elle paraît pour la première fois le 15 janvier 1921.

La revue est en effet créée d’abord pour répondre à un double constat : celui de la méconnaissance en Occident de la situation générale de la région et de ses populations, et plus encore de l’état des sanctuaires chrétiens et des actions menées par les franciscains pour leur protection. Si la littérature sur la patrie du Christ est depuis toujours abondante, et s’étoffe encore au XXe siècle dans un contexte à la complexité croissante, le quotidien réel des chrétiens en Orient ne connaît en revanche qu’une faible publicité. La Custodie franciscaine, en créant ce périodique, se donne alors une vitrine pour ses missions, mais aussi une “voix” pour défendre sa vision de la Terre Sainte.

Naissance et objectifs

Il ne s’agit pas de la première tentative de la Custodie de se doter de son propre organe : le Diarium Terrae Sanctae, lancé en 1908 par le custode Roberto Razzoli et imprimé à Saint-Sauveur, offrait déjà un compte-rendu des actualités des sanctuaires et des couvents franciscains locaux, en plus de contenus bibliographiques. Rédigée en latin, la revue, assez érudite, peinait à rencontrer son lectorat, aussi disparaît-elle dès 1912.

La région désormais en partie apaisée voit le retour des caravanes de pèlerins à Jérusalem et la reprise des activités ordinaires des franciscains.

En 1921 la situation est différente à tous points de vue. La défaite des Ottomans face aux Anglais en 1918 met fin à leur domination pluriséculaire au Proche-Orient, et par la-même lève un grand nombre de contraintes qui pesaient jusqu’alors sur la presse écrite. La région désormais en partie apaisée voit le retour des caravanes de pèlerins à Jérusalem et la reprise des activités ordinaires des franciscains. Enfin la Custodie elle-même, sous le mandat du dynamique R. P. Ferdinando Diotallevi, lance à ce moment une série de projets culturels ambitieux, parmi lesquels une revue destinée au grand public : ainsi naît La Terre Sainte.

Les leçons de la précédente expérience ont été retenues. Oublié le latin, la nouvelle publication doit désormais être éditée concomitamment dans les trois langues principales de la Custodie d’alors, à savoir le français, l’italien (La Terra Santa) et l’espagnol (Tierra Santa) : ce choix permet en outre d’atteindre la majeure partie de la communauté catholique à travers le monde, et ce aussi bien en Europe qu’aux Amériques, en passant par les institutions missionnaires orientales. De fait, la direction de chaque édition est confiée à des membres du Discrétoire de Terre Sainte appartenant à la nation correspondante, parmi lesquels le R. P. Prosper Viaud pour la version française.

L’imprimerie à Saint-Sauveur, fin XIXe, début XXe.©Archives de la Custodie

 

Le programme publié dans le premier numéro expose les différents objectifs du périodique(2), le premier étant de faire connaître et aimer la Terre Sainte. Cette volonté se matérialise par la publication de textes et d’images d’accès aisé et qui sont autant de supports à la connaissance des Lieux saints qu’à la méditation sur leur signification dans la vie de chaque chrétien. Car Jérusalem et ses environs ne seront jamais anodins pour celui qui croit en Jésus : aussi les rédacteurs de la revue ont-ils à cœur de défendre l’identité chrétienne de la région, en dénonçant les attaques contre la foi et contre la “vérité” qui y seraient perpétrées. Le dernier objectif, enfin, est bien entendu de relayer l’actualité de la Terre Sainte, en offrant au lecteur des nouvelles variées des missions, des sanctuaires et des pèlerinages.

 

Montrer et faire aimer la Terre Sainte

Si La Terre Sainte joue un rôle important dans l’animation du réseau franciscain de la région, lequel lui offre un bon nombre de lecteurs, elle s’adresse avant tout à l’ensemble des croyants, et plus particulièrement aux pèlerins qui lui donnent en grande partie sa raison d’être : c’est en effet bien souvent à la faveur d’un pèlerinage que naît la curiosité, voire l’amour, de la Terre Sainte. Lue de manière individuelle ou en groupe au sein des caravanes, des paroisses et des groupes de prières, la revue accompagne alors toutes les temporalités de cette formidable aventure : pour le pèlerin présent et à venir, elle est un compagnon de route, dispensant aussi bien des conseils pratiques que des itinéraires et des présentations des Lieux saints, des textes spirituels et de dévotion, des vies de saints ; pour les anciens pèlerins, c’est un moyen de garder un lien fort avec cette région si particulière, en suivant les péripéties des autres caravanes ou en se remémorant ses propres émotions à l’évocation des sanctuaires.

Après le temps de la découverte et de l’émotion vient celui de la connaissance, nécessaire au développement d’un amour profond pour la Terre Sainte.

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À la fin du XIXe siècle déjà, les franciscains publiaient fréquemment des essais historiques et exégétiques ainsi que des discours sur les Lieux saints ; la création de l’Institut Biblique Franciscain dans les années 1920 offre un cadre plus formel à des recherches qui prennent leur essor dans les travaux réalisés par ses professeurs et étudiants. Aussi les rédacteurs de la revue ont à portée de main une matière première intellectuelle de grande qualité qu’ils entreprennent de diffuser dans des formats originaux ou simplifiés. Leurs efforts de vulgarisation portent alors sur des travaux plus scientifiques, tels que des études spirituelles, littéraires ou historiques et surtout de très nombreux comptes-rendus de fouilles archéologiques (par exemple celles menées par le P. Sylvester Saller sur le mont Nébo en 1933). La rubrique bibliographique en fin de chaque numéro complète ces éléments en présentant des ouvrages traitant de thématiques liées à la Terre Sainte, tout en servant de vitrine pour les publications du couvent de Saint-Sauveur, notamment pour les guides de pèlerinage rédigés par les frères mineurs.

La Terre Sainte ne peut être réduite à un abrégé de guide de pèlerinage, en ce qu’elle constitue un périodique d’actualités offrant un regard original sur la société proche-orientale et ses évolutions.

Nombre de ces recherches sont par ailleurs mises au service de la défense des Lieux saints tels qu’ils sont définis par le catholicisme, défense à laquelle se consacrent pleinement les franciscains. L’histoire de l’Ordre sur place est fréquemment narrée, en laissant un espace conséquent à ses épisodes les plus tragiques. Placée sous le signe de la croisade – la date de publication au 15 de chaque mois, est retenue en souvenir de la libération du Saint-Sépulcre par les Croisés le 15 juillet 1099 (3) – la revue ne manque jamais de rappeler que la défense des sanctuaires et des droits catholiques s’est souvent faite au prix de la vie de nombreux frères au fil des siècles, à travers des martyrologes et des récits (parfois cocasses, souvent lamentables) de rixes entre les différentes obédiences chrétiennes au Saint-Sépulcre.


FICHE TECHNIQUE 

La Terre Sainte à ses débuts

La couverture en 1923.      © Archives de la Custodie

– une revue mensuelle de 24 pages, ou bimestrielle voire trimestrielle, en fonction de l’actualité de la région ainsi que des ressources de la Custodie ;
– un tirage estimé à 800 exemplaires en 1921 et 1200 à 1500 exemplaires dans les années 1930 (à titre indicatif,les éditions espagnole et italienne ont respectivement 1500 et 2000 exemplaires) ;
– un abonnement annuel à 7 francs, un coût volontairement faible pour en faciliter l’accès même aux plus modestes.

 


 

Conjuguer le passé au présent

L’érudition franciscaine et le fort ancrage historique de la revue ne doivent cependant pas faire oublier que la Terre Sainte n’est pas un objet d’étude scellé en milieu stérile mais bien une région vivante, dynamique et, on ne le sait que trop bien, déchirée par les nombreux conflits du XXe siècle. La Terre Sainte ne peut être réduite à un abrégé de guide de pèlerinage, en ce qu’elle constitue un périodique d’actualités offrant un regard original sur la société proche-orientale et ses évolutions.

Plutôt que des articles de fond, la revue adopte pour les actualités un format court dans une rubrique spécifique à l’intitulé flottant : on oscille alors entre des anecdotes divertissantes ou étonnantes, des annonces de conversions inespérées (des enfants musulmans, recueillis comme des “dons de la Providence”) et des mentions d’événements notables dans la région, parfois relevés de commentaires acerbes. La lecture de cette chronique dans l’Entre-deux-guerres est saisissante : on suit dans les années 1920 la mise en place du Mandat britannique et les transformations de la société qui s’ensuivent, tandis que les années 1930 livrent un contexte d’émeutes, de grèves et d’affrontements entre arabes et juifs (1936-1939). La rubrique devient alors une quasi chronique de guerre tenant la comptabilité macabre des destructions et des victimes.

L’atelier de composition dans les locaux du couvent Saint-Sauveur.© Archives de la Custodie

 

Hors de tout conflit armé, la confrontation avec la société proche-orientale et ses mutations est par ailleurs loin d’être aisée, les rédacteurs du périodique ayant ainsi tendance à décrire la Terre Sainte telle qu’ils voudraient qu’elle soit : religieuse, immuable et préservée des vices modernes polluant l’Occident. La tentation est forte de chercher dans la moindre figure pittoresque de femme au puits ou de pauvre lépreux les traces d’une Samaritaine ou d’un Lazare. Ainsi dans les années 1930, le récit en feuilleton de la vie de Marie par le frère Ignace Beaufays permet d’évoquer à la fois de manière romancée le parcours de la Vierge tel qu’il a pu être transmis par des traditions orales ou les Évangiles apocryphes, mais aussi un certain nombre de fêtes, de coutumes et de pratiques quotidiennes que l’on présente comme inchangées depuis deux mille ans.

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La condamnation de la modernité peut aussi se faire sans détour. À ce titre, les commentaires sur les mauvaises récoltes de l’année 1932, causées notamment par l’absence de pluie, sont édifiants : “N’est-ce pas là un châtiment du ciel provoqué par les scandales d’une mode éhontée, qui règne en Palestine comme ailleurs et, par la décadence de la moralité publique par toutes les misères ? On ne sait que trop bien où cela peut mener.(4)” Les rédacteurs n’ignorent pas les changements à l’œuvre dans la société, mais les craignent en les percevant comme un abandon de repères et des valeurs traditionnelles.

Au cours de cette période, et tout en affirmant sa nécessaire neutralité politique, La Terre Sainte prend ainsi ouvertement position contre le sionisme, glissant sensiblement à la veille de la Seconde Guerre mondiale vers des propos antisémites et un soutien des fascismes européens, l’édition française restant cependant plus modérée dans ses propos que ses sœurs.

à cause des troubles civils et de la perte des ressources matérielles liés à la guerre, la publication de La Terre Sainte est interrompue au printemps 1940 pour ne reprendre qu’en 1955, près de 9 ans après ses sœurs italienne et espagnole.

EN SAVOIR + 

La Terre Sainte à l’honneur

Cet article reprend en partie les analyses exprimées par les autrices dans “Les caractères de Jérusalem”, conférence donnée lors d’un colloque tenu à l’École française de Rome en novembre 2017. Un article complet paraîtra dans les actes du colloque In Partibus Fidelium publié au printemps 2021.

Les autrices ont mené des recherches sur l’imprimerie des franciscains, la Franciscan Printing Press (FPP) – à savoir son historique, ses productions et leur diffusion, et plus particulièrement son implantation dans le paysage citadin de Jérusalem aux XIXe-XXe – dans le cadre du programme de recherche « Open Jerusalem ».

La Terre Sainte, parce que sa parution a débuté dans une période historique cruciale (installation du Mandat) et parce qu’elle était l’une des premières publications de la FPP à destination d’un public non local, constituait de fait un objet d’étude historique précieux par les infos contenues, et original, car on étudie encore peu les revues “missionnaires” dans leur caractère historique.

© Archives de la Custodie

 

(1). Maria Chiara Rioli partage ses recherches entre le programme Marie Skłodowska-Curie Global Fellow, soutenu par la Communauté européenne, l’Université de Ca’Foscari à Venise
et l’Université jésuite Fordham à New York.
(2). La Terre Sainte, an 1, n°1, 15 janvier 1921, p. 3-5.
(3). “Pareille date restera toujours la plus mémorable dans les annales des triomphes de la foi chrétienne, de la civilisation
et du progrès.” (La Terre Sainte, an 1, n°6, 15 juin 1921, p. 87).
(4). La Terre Sainte, an 13, n°1, p. 21.

Dernière mise à jour: 13/03/2024 15:01

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