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Vincent Gelot, au service des chrétiens d´Orient

Inès Gil
22 septembre 2021
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Vincent Gelot et le père Hani Tawk à “La cuisine de Marie” en soutien aux nécessiteux d’un quartier de Beyrouth. ©Ines Gil

En 2014, son périple en solitaire de 60 000 km à la découverte des communautés chrétiennes d’Orient s’achevait à Jérusalem et il débarquait dans les bureaux de Terre Sainte Magazine avec la soif de parler et d’en parler. 7 ans plus tard, son expérience a atteint l’âge de raison et c’est à Beyrouth que nous sommes allés rencontrer Vincent Gelot. Il y est responsable-projets pour le Liban et la Syrie auprès de l’association l’Œuvre d’Orient. C’est à ce poste que le Français originaire de Nantes se bat pour maintenir la présence des chrétiens dans la région.


Dans un district aux airs de banlieue calme, des baraques colorées dessinent le paysage. À chaque coin de rue, des petites statues de la Vierge Marie sont exposées derrière des vitres de verre. Dans le quartier à majorité chrétien d’Achrafiyeh, au nord de Beyrouth, Vincent Gelot avance d’un pas déterminé. Tenue de travail, dossier à la main, il se rend à l’archevêché maronite de Beyrouth. C’est une journée importante : “On va faire l’état des lieux des écoles chrétiennes du Liban.”

Il y a presque 10 ans, il arpentait déjà les rues de la capitale libanaise. Mais il se préparait pour un tout autre projet : aller à la rencontre des chrétiens d’Orient dans toute la région : Éthiopie, Égypte, Oman, Irak, Caucase, Ouzbékistan et Afghanistan, entre autres. Il parcourt une vingtaine de pays en deux ans au volant d’une 4L, la Habibi Mobile (1), en référence à la Papa Mobile. Il voyage avec le Livre d’Orient, dans lequel chacun peut écrire un mot ou un dessin. “Ce voyage a transformé ma vie” assure-t-il. Il semble définir en grande partie la personne qu’il est devenue aujourd’hui (2).

 

Au Liban, défendre les écoles chrétiennes

Son périple de deux ans s’achève à Jérusalem. Cette dernière étape dans la ville sainte marque la fin d’une quête spirituelle, d’une prise de conscience sur la présence des chrétiens d’Orient dans la région, mais aussi une rencontre : “Caroline, une Française qui y travaille comme restauratrice d’art, dit-il sans pouvoir contenir un sourire, elle va devenir ma femme.”

Quand il a débarqué à Jérusalem, il ne savait pas encore très bien ce qu’il allait faire de son voyage à part un livre.
C’est en définitive devenu un projet de vie au service des chrétiens orientaux. ©Vincent Gelot

Aujourd’hui Vincent est installé dans la capitale libanaise avec Caroline et leurs trois enfants. Depuis 2016 il est responsable-projets pour le Liban et la Syrie auprès de l’Œuvre d’Orient. Fondée en 1856, cette association française intervient dans 23 pays au Moyen-Orient, dans la Corne de l’Afrique, en Europe de l’Est et en Inde. Au Liban l’équipe est réduite, “notre but n’est pas de créer des projets mais de mettre en avant des initiatives locales” explique Vincent. L’association est principalement engagée dans le domaine de l’éducation, car “les écoles chrétiennes sont en danger.” Depuis 5 ans il alerte régulièrement les pouvoir publics français : “300 000 enfants apprennent le français et les valeurs de la France dans ces écoles au Moyen-Orient. Si elles disparaissent, l’influence de la France reculera.”

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Grâce au travail de sensibilisation mené par l’association, le président français Emmanuel Macron, en visite à Jérusalem en 2020, annonce la mise en place d’un fonds d’aide aux écoles chrétiennes : “1 800 000€ pour le Liban. Ce n’est pas assez pour financer les bourses, mais c’est une aide conséquente, assure Vincent. Certains affirment qu’on aide seulement les chrétiens. C’est faux.” Il le dit, l’association défend la diversité en soutenant les institutions chrétiennes et leurs valeurs : “Les écoles sont mixtes et elles accueillent les plus pauvres comme les plus riches, les chrétiens et les musulmans. De même les hôpitaux. On aide des structures chrétiennes qui aident tout le monde.”

Après l’explosion du port de Beyrouth qui a ravagé une partie de la capitale libanaise le 4 août 2020 et détruit un grand nombre d’institutions chrétiennes, l’association a renforcé ses actions : “Les hôpitaux et les écoles n’arrivaient déjà plus à s’en sortir à cause de la crise financière qui s’intensifie depuis 2 ans. L’explosion leur a porté un coup fatal.” Au lendemain du drame une multitude d’associations voit le jour. L’Œuvre d’Orient a donc préféré jouer un rôle de coordinateur entre les organismes d’aide aux Églises d’Orient : “L’aide était considérable. Elle devait être organisée pour répondre de manière adéquate aux besoins de la population.”

 

Syrie : la nécessaire réconciliation

Vincent Gelot est principalement basé au Liban. Mais dans le cadre de son travail, il s’est rendu plusieurs fois en Syrie : “La première fois, en 2016, à Alep, affirme-t-il, la gorge nouée, j’avais déjà vu des traces de conflits au Liban ou en Afghanistan. Mais en Syrie, j’arrivais dans un pays encore en guerre.” Hébergé chez des jésuites, il échappe de peu à une attaque : “Un obus est tombé à quelques mètres de ma chambre.” Deux ans plus tard, il effectue une seconde mission similaire à Damas, alors que le régime syrien mène une offensive sur la Ghouta orientale, à proximité de la capitale syrienne.

Voir une population victime du fracas de la guerre le marque profondément. Aujourd’hui, il plaide pour la réconciliation : “Les chrétiens ont un rôle important à jouer. Ils sont francophones, ils ont des connexions en Occident, c’est un atout, assure-t-il ; ils ont déjà commencé à Alep, avec les jésuites qui organisent des actions sociales auprès de toutes les communautés.” Outre l’aide à la reconstruction avec la rénovation de la cathédrale maronite endommagée lors de la bataille d’Alep, l’association alerte régulièrement l’Occident sur les ravages des sanctions imposées à la Syrie : “Elles frappent avant tout la population qui lutte chaque jour pour obtenir un bout de pain et de l’essence.” affirme Vincent. Pire, selon lui, “elles favorisent le marché noir et les mafias en lien avec le gouvernement syrien.”

Quand il a débarqué à Jérusalem, il ne savait pas encore très bien ce qu’il allait faire de son voyage à part un livre.
C’est en définitive devenu un projet de vie au service des chrétiens orientaux. ©Vincent Gelot

 

Les chrétiens d’Orient menacés

Dans une petite impasse, au cœur de la Quarantaine, au nord de Beyrouth, quelques personnes attendent en file indienne devant un hangar qui porte l’inscription : “La cuisine de Marie.” À l’intérieur, des volontaires remplissent des barquettes de nourriture : “Aujourd’hui on a du riz avec de la sauce aux crevettes et aux légumes” se réjouit un homme en clergyman et revêtu d’un tablier de cuisine et d’une toque de chef. C’est le père Hani Tawk. Au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, il a monté une cantine solidaire dans le quartier modeste de la Quarantaine : “On distribue 600 repas par jour pour des personnes dans le besoin, quelles qu’elles soient.” La cantine a ouvert “grâce à de petites aides de donateurs libanais” assure le père Hani. Mais après quelques semaines, les besoins ont augmenté : “J’ai expliqué notre situation à Vincent. C’est notre sauveur. Aujourd’hui, l’Œuvre d’Orient est notre principal donateur” affirme-t-il, sourire aux lèvres, en voyant Vincent Gelot entrer dans la cantine.

“On assiste à un terrible exil des chrétiens d’Orient. On comptait 1 500 000 chrétiens irakiens avant la guerre. À l’heure actuelle ils sont à peine 200 000. En Syrie, 2 millions avant le conflit, et 600 000 aujourd’hui.”

Vincent et le père Hani s’assoient autour d’une table. Rapidement la discussion tourne sur la crise financière qui frappe le Liban : “Les prix alimentaires augmentent chaque jour, assure le père, certains Libanais n’arrivent plus à se nourrir.” Vincent Gelot, le regard inquiet, répond : “Les Libanais savent vivre les uns avec les autres. Mais quand les problèmes émergent, les tensions communautaires sont ravivées. Cela peut donner libre cours à du banditisme ou favoriser des milices. Je crains le pire pour l’avenir du pays. Globalement la situation dans la région s’est dégradée les dernières années” dit-il. Et selon les pays, les communautés chrétiennes sont plus ou moins visées par les violences : “En Irak les chrétiens ont été massacrés par Daesh. Dans d’autres pays, ils ont été moins directement ciblés.” Mais de manière générale, “on assiste à un terrible exil des chrétiens d’Orient. On comptait 1 500 000 chrétiens irakiens avant la guerre. À l’heure actuelle ils sont à peine 200 000. En Syrie, 2 millions avant le conflit, et 600 000 aujourd’hui.”

Pour lui, soutenir les institutions chrétiennes permet de maintenir la diversité et la paix sociale dans la région. Le regard tourné vers les volontaires de l’Œuvre d’Orient qui préparent le repas du lendemain, Vincent veut garder espoir. En mars dernier il s’était rendu en Irak durant la visite du pape François. Un moment historique, preuve que la présence chrétienne en Orient a encore un avenir : “Les graines qu’on sème aujourd’hui auront sûrement un sens dans les années qui viennent. Les chrétiens s’en vont, mais peut-être qu’ils reviendront.”

 

1. Habibi : mon, ma chéri/e en arabe.

2. Les aventures de Vincent ont été relatées dans le numéro 632 de juillet-août 2014. Et nous parlions de son ouvrage le Livre d’Orient dans le numéro 651 de septembre-octobre 2017.

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