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En Israël, cette peur millénaire qui ronge les relations entre juifs et chrétiens

Rédaction
20 avril 2023
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Plongée dans la mentalité des juifs israéliens avec Hana Bendcowsky, spécialiste israélienne des communautés chrétiennes en Israël, pour mieux comprendre l’origine des gestes anti-chrétiens qui se sont multipliés ces derniers mois.


 Hana Bendcowsky est directrice de programme du Centre de Jérusalem pour les relations judéo-chrétiennes au Centre Rossing pour l’éducation et le dialogue. Juive israélienne, elle s’est découvert une passion pour le christianisme lors de ses études en histoire et oeuvre désormais à faire connaître leurs voisins chrétiens aux Israéliens. Elle enseigne dans diverses institutions et programmes. De passage dans les bureaux des médias de la Custodie de Terre Sainte le 18 avril, elle a livré son analyse des relations judéo-chrétiennes en Israël à l’heure actuelle. Une discussion à bâtons rompus qui fait écho à notre dossier « Braver la peur du christianisme » (Mars-Avril 2023).


Quel regard portez-vous sur l’augmentation des gestes anti-chrétiens en Israël ?

Les tensions entre juifs et chrétiens remontent aux débuts du christianisme, et leur histoire a été marquée par différentes phases. Les attitudes antichrétiennes ont émigré en Israël avec les juifs et ces sentiments s’empirent à mesure que la société israélienne s’isole et se radicalise sur les plans politique et religieux. Cette tendance croissante à exprimer son rejet du christianisme de manière barbare est pour moi liée à l’évolution de notre société, qui n’est pas éduquée en matière de religion, et surtout de plus en plus violente. Si les crachats ont toujours été un problème et fait partie du quotidien ici, on parle désormais d’actes plus graves, de profanations de cimetières, d’églises, en plein jour.

La police reste les bras croisés. Le tribunal relaxe les coupables. Cela encourage les suivants. En 2017, après l’incendie à l’église de Tabgha, l’avocat avait demandé 2 ans et demi de prison pour le colon radical auteur des faits. Le tribunal a étendu la peine à 4 ans en soulignant que les dégâts n’étaient pas seulement matériels, mais néfastes pour l’image d’Israël. C’est toujours le cas, seule une vraie politique de sanctions pourra mettre fin au problème.

Ce laisser-aller est-il imputable au gouvernement de droite radicale et religieuse actuellement au pouvoir ?

L’impact global de cette coalition n’est pas encore mesurable. La situation est liée à l’évolution de la société. On n’a pas eu de gouvernement digne de ce nom ces 5 dernières années. Cela pousse les gens vers les extrêmes. Ce n’est donc pas tant la faute de ce gouvernement, que celle des précédents.

Analyse >> Faut-il parler d’une augmentation des actes antichrétiens en Israël ?

Que reprochent certains juifs israéliens aux chrétiens ?

Les israéliens n’ont pas de problèmes avec les chrétiens mais avec le christianisme. Dans la mentalité israélienne, les chrétiens font partie du monde occidental, de l’Europe : ils sont comme eux. Mais quand on en vient à la religion, il y a de gros écarts théologiques. La trinité, l’idée de Dieu incarné, les statues… Tout cela est très mal compris et rejeté. A cet égard, le judaïsme est plus proche de l’Islam. Il n’y a quasiment pas de décision halakhique interdisant l’entrée dans une mosquée, alors que de nombreux rabbins interdisent l’entrée dans les églises. En Israël, on vit dans une bulle culturelle et religieuse : celle du judaïsme, qui oriente la perception du christianisme. On garde en tête ce que les chrétiens ont fait aux juifs dans le passé, leur antisémitisme et les conversions forcées. Cela crée un isolement culturel, de l’ignorance, mais aussi un sentiment de supériorité et d’arrogance, qui nous font rester en arrière en tant que société.

Les chrétiens de Terre Sainte sont-ils curieux du judaïsme ?

Les chrétiens sont la minorité. Ils ont une mentalité de minorité : parce qu’ils vivent au milieu de la majorité, ils pensent la connaître, mais ce n’est pas le cas. Les relations sont à la fois très artificielles et floues. Quand on organise des choses, ils viennent surtout exprimer leur ressenti, pour être entendus, pas pour écouter. Mais c’est la même chose pour les juifs dans d’autres pays. La minorité attend toujours de la majorité qu’elle écoute, qu’elle s’intéresse, qu’elle soit en empathie, mais elle ne ressent pas le besoin de s’intéresser à la majorité. C’est d’autant plus vrai qu’en Terre Sainte, où les relations juifs/chrétiens sont aussi prises dans le conflit israélo-palestinien, les chrétiens étant surtout palestiniens.

Qu’est ce que l’antisémitisme aujourd’hui ?

Je ne suis pas sûre, j’ai grandi ici. Je ne l’ai pas senti. Mais je pense qu’il faut le différencier de la critique et des stéréotypes. Le christianisme traditionnel accuse les juifs de la mort de Jésus : ils sont censés être blâmés et punis pour cela… Tout ce qui est connecté à cette rhétorique est pour moi de l’antisimétisme. Quand aux stéréotypes, ils deviennent de l’antisémitisme, quand ils ciblent physiquement les juifs. En revanche, critiquer Israël, critiquer le sionisme pour sa manière de gérer les choses, ce n’est pas de l’antisémitisme. La société reste divisée sur le sujet parce que l’antisémitisme est un concept dur à définir, en plus d’être ancré dans les émotions. C’est difficile à expliquer, mais une partie de notre identité est définie par cette peur de l’antisémitisme.

Rencontre >> En Israël, elles créent des ponts pour dépasser la peur du christianisme

Il y a un traumatisme collectif : l’holocauste, 2500 ans d’exil… duquel la société n’est toujours pas guérie. On est toujours en mode survie. Les relations avec le christianisme sont un front de plus. Je dois ainsi tout le temps me justifier de parler de dialogue, de guérison, d’avancer pour construire des relations. J’ai l’impression de devoir m’excuser. Et combien de fois on m’a demandé : “Est ce que ça influence ta foi ?” Bien sûr que non ! Mes collègues qui enseignent l’Islam n’ont quasiment pas cette question. Moi c’est à chaque fois ! L’étude d’une autre religion ou culture, ne modifie pas forcément votre foi ! C’est juste de l’intérêt intellectuel. Connaître le christianisme a fait de moi une meilleure juive. J’ai compris beaucoup de choses sur certaines de nos traditions : il y a des choses qu’on fait à cause des chrétiens.

Comme quoi par exemple ?

Pendant le Séder de la Pâque juive, la moitié des choses que nous faisons a été établie en réaction à la Pâque chrétienne. Ce rituel, qui signifie littéralement « ordre » et fait revivre la fuite hors d’Egypte aux convives, a été institué quand les juifs vivaient eux-mêmes en tant que minorité dans un monde chrétien. Ils ont eu besoin de clarifier ce que l’Exode voulait dire pour eux. Chaque année nous invitons Elijah, nous lui servons une coupe, et il ne vient jamais. Pourquoi ? Pour marquer que la salvation va arriver dans le futur, en opposition aux chrétiens, pour qui elle est déjà arrivée par le Christ.

Vous avez beaucoup parlé de peur. Les Israéliens ont-ils conscience qu’ils vivent dans la peur ?

Oui. C’est l’attitude. Ils ont peur pour leur État, pour leur vie… Avec les chrétiens, certains ont peur d’être convertis. Si une religieuse leur sourit, ils vont prendre ça pour une tentative. C’est le poids de l’histoire, des persécutions, de la perte d’identité, de sa famille. J’ai donné cours à de futurs profs pendant toute une année. Tout se passait bien. Je leur ai fait rencontrer le père Rafic Narha : la personne la plus gentille, généreuse, sensible qui soit et qui en plus parle hébreu… Après la rencontre, qui s’est clôturée sur la lecture d’un passage du Nouveau Testament, une des étudiantes est venue me voir en me disant : “Je voudrais qu’on le paye pour pas qu’il ne voit cette réunion comme un moyen de nous convertir.” Un autre groupe, de futurs rabbins orthodoxes, a refusé de s’asseoir dans une salle avec une croix  accrochée au mur. C’est ça la peur. ça n’a rien à voir avec la logique. Pour les jeunes qui sont nés ici et qui n’ont jamais expérimenté l’antisémitisme, cette peur est ancrée dans leur ADN. 

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Comment dépasser cette peur ?

Par l’éducation. C’est le sens de mon travail et de mon engagement avec le Rossing Center pour l’Education et le Dialogue. Éduquer les juifs israéliens au christianisme sert deux objectifs : leur faire comprendre qu’on n’est pas seuls ici et que les chrétiens sont palestiniens. Je forme de futurs enseignants, des guides touristiques, un peu l’armée… Mais il y a un gros travail à faire à l’école. Aujourd’hui, un jeune israélien ne connaît du christianisme que le père Noël, le sapin, Marie, les croisades et la shoah. Dans les écoles publiques israéliennes, il y a un gros enseignement autour du judaïsme.

Les autres religions sont à peine mentionnées, sauf dans les cours d’histoire des collégiens. Les mots choisis et la manière dont les informations sont organisées dans les manuels scolaires ne présentent pas le christianisme de manière appropriée ou respectueuse. Le chemin de la guérison va prendre du temps, d’autant plus qu’il n’y a personne pour nous guider dans cette direction. Tout le monde doit contribuer, à l’intérieur et à l’extérieur. Venez ici avec des questions, parlez à tout le monde, il n’y a pas de camps à choisir, à part celui de l’humain.

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