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Père Abdel Massih : “Atteindre les cœurs, dans n’importe quelle langue”

Marie-Armelle Beaulieu
23 janvier 2026
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Un directeur aimé. Quand il traverse la cour de l’école, le père Abdel Massih est une star très entourée. ©MAB/TSM

Son prénom signifie "Serviteur du Messie". Et il remplit bien cette mission. Le père Abdel Massih Fahim, arrivé en Terre Sainte en 1979, a passé 46 ans au service des communautés arabes chrétiennes d’Israël et de Palestine.


Égyptien d’origine, il a été tour à tour formateur au séminaire, curé à Jérusalem, puis à Bethléem et à Jaffa. Après neuf années passées comme économe de la Custodie, il est envoyé à Ramleh en 2007, où il est aujourd’hui à la fois pasteur de la paroisse latine et directeur général de l’école franciscaine. « Mon travail, dit-il simplement, c’est d’être avec les gens, d’essayer de comprendre leur mentalité et de toucher leurs cœurs. »

Pour servir une population arabe de plus en plus insérée dans une société majoritairement hébraïque, le franciscain a commencé par apprendre la langue du pays. « J’ai étudié l’hébreu seul, avec un livre et la radio, raconte-t-il. Je sais le parler, moins bien l’écrire. Mais l’important pour moi n’est pas de faire de la grammaire, c’est de rejoindre les jeunes là où ils en sont. »

Enracinement arabe

À Ramleh, la plupart des élèves arabes maîtrisent l’hébreu mieux que nombre de leurs voisins juifs, migrants récents. « Toute leur vie quotidienne est en hébreu. Cela façonne leur personnalité. » « Quand vous leur demandez qui ils sont, ils diront d’abord : “Je suis Israélien”, observe le prêtre. C’est la réalité dans laquelle ils vivent. » Frère Abdel Massih tient pourtant à l’enracinement arabe de sa communauté.

L’école du dimanche, donnée après la messe. Le curé doit parfois traduire des mots arabe vers l’hébreu, que les jeunes pratiquent plus au quotidien ©Cécile Lemoine/TSM

Dans l’école, l’arabe est travaillé avec exigence, mais beaucoup de cours — les matières scientifiques surtout — sont donnés en hébreu. « Je ne suis pas ici pour défendre une idéologie, affirme-t-il. Je suis ici pour annoncer Jésus. Je veux atteindre leur mentalité, leur cœur, dans n’importe quelle langue. » Au-delà de l’école, le P. Abdel Massih consacre une grande part de son temps à la catéchèse et à la vie paroissiale.

Chaque dimanche, des dizaines d’enfants et d’adolescents se retrouvent pour la messe, un enseignement, des chants, un petit-déjeuner, puis des jeux. « Le jeu fait partie de la catéchèse, insiste-t-il. C’est quand ils jouent qu’apparaissent l’agressivité, les gros mots, les tensions. C’est là qu’on peut les aider à grandir. » Une vingtaine d’animateurs laïcs encadrent ces groupes ; le prêtre prépare pour eux chaque semaine une fiche de catéchèse détaillée, avec textes bibliques et propositions d’activités.

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Les plus grands se retrouvent pour une messe le samedi soir à 18 h, suivie d’un temps de formation et des activités fraternelles jusqu’à 22 h. Autour de la paroisse gravitent aussi les scouts, des groupes de jeunes adultes, un conseil paroissial très impliqué et des temps forts familiaux. « Nous essayons de proposer quelque chose à chaque âge, explique le curé. Mais surtout, nous voulons que les gens se sentent chez eux dans l’Église. Dans une ville où la violence et le crime augmentent, la paroisse doit être un lieu sûr. »

Départs de chrétiens

La réalité, en effet, est brutale. À Ramleh, la spirale de la violence fragilise tout le tissu social. « La police intervient peu. Certains disent que cela arrange les autorités que la société arabe reste divisée et apeurée. » Beaucoup de familles chrétiennes rêvent d’un ailleurs. « Ces deux dernières années, nous avons vu partir beaucoup de monde, confirme-t-il. Ils ne se sentent pas libres ici. Entre les idéologies juives radicales et l’islam conservateur, les chrétiens ont l’impression de n’avoir leur place nulle part. »

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Le prêtre ne juge pas ces départs, mais il en mesure les conséquences : classes qui se vident, groupes de jeunes qui s’amenuisent, familles éclatées. Sa réponse n’est ni le repli ni le discours victimaire, mais un engagement accru pour la dignité de sa communauté. Il a ainsi porté, au niveau national, le dossier des écoles chrétiennes auprès du ministère de l’Éducation.

Le père Abdel Massih a été le responsable de toutes les écoles chrétiennes d’Israël et œuvre toujours pour leur égalité dans le système scolaire israélien ©Cécile Lemoine/TSM

« Nous avons obtenu la reconnaissance de notre bureau scolaire, la nomination d’un inspecteur chrétien, une aide financière ponctuelle, énumère-t-il. Mais nous n’avons toujours pas l’égalité des moyens avec les écoles juives sous contrat. »

À 70 ans passés, le P. Abdel Massih n’a rien perdu de sa lucidité ni de son énergie. Il a même conçu un manuel d’Histoire chrétienne pour les écoles, afin que les élèves arabes n’apprennent pas seulement l’Histoire telle que la présente le programme officiel, centré sur l’islam et réduisant souvent le christianisme aux Croisades et à la corruption médiévale. « J’ai expliqué au ministère que nous étions ici avant l’islam, et que nous avions le droit de raconter notre propre Histoire », se souvient-il.

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