Tout au long de ses pages la Bible nous invite à marcher : avec Abraham, avec le peuple dans maints déserts, avec les priants vers Jérusalem. Voyons trois routes du Nouveau Testament qui nous font cheminer avec le Christ.
Ouvrons nos Bibles, chaussons nos sandales, prenons notre bâton de marche ; voici trois récits du Nouveau Testament qui ont bien des points communs. Ils sont du même auteur, Luc l’évangéliste historien ; ils décrivent chacun une route à parcourir, une rencontre inopinée, un aveuglement et des yeux ouverts, Jérusalem, et l’Écriture !
Juste au matin de la Résurrection, mais trois jours après la mort de Jésus sur la croix et sa mise au tombeau, deux disciples, l’un nommé Cléophas, l’autre anonyme, quittent Jérusalem découragés, abattus, le visage sombre ; celui qu’ils suivaient depuis quelques mois, qu’ils prenaient pour le libérateur d’Israël, a été crucifié comme un malfaiteur, et même un maudit ; c’est une espérance d’hommes qui a été anéantie et ils n’ont plus rien à faire dans cette ville où ils croyaient que tout allait enfin s’accomplir, selon leurs vœux.

Philippe, un diacre de la première heure de la jeune Église, reçoit l’ordre de l’Esprit de descendre depuis Samarie où il évangélise, en direction de Gaza sur la côte ouest, en passant par Jérusalem.
Paul quitte Jérusalem muni de lettres de mission du sanhédrin et se dirige vers Damas d’où il compte bien revenir avec des captifs, de ces adeptes d’un mouvement qu’il juge dangereux pour la foi juive.
Incontournable Jérusalem !
Faire route avec Jésus
Les deux disciples sont accostés par Jésus “en personne” mais ils ne le reconnaissent pas ; et “il faisait route avec eux” ; verbe à l’imparfait qui indique en grec la durée et non pas une action dans l’instant.
Philippe, toujours obéissant au dynamisme de l’Esprit, rencontre un étranger, notable éthiopien, qui rapporte de Jérusalem où il est venu en pèlerinage, ou en service diplomatique pour la reine Candace, un manuscrit du prophète Isaïe qu’il ne comprend pas, mais qui l’interroge personnellement. Et dans le texte il leur sera donné de rencontrer Jésus.

Paul, sur son chemin, à l’approche de la capitale syrienne, est mis à terre par une forte lumière et une voix dans laquelle il distingue une personne qu’il ne connaît pas encore, Jésus lui-même.
Un dialogue se noue entre Cléophas et son compagnon et Jésus qui les a rejoints. Pour comprendre ce qui vient de se passer à Jérusalem et ce que les femmes revenues du tombeau ont dit, ils vont avoir besoin de l’éclairage des Écritures ; qu’ils connaissent pourtant, comme tous juifs familiers de leur synagogue, mais qui leur sont restées obscures justement en ce qui concerne Jésus. Lui ils l’ont bien connu, mais leur faiblesse spirituelle, malgré le temps passé avec lui, ne leur a pas permis de le reconnaître comme le Messie qu’elles annonçaient. Encore moins comme le Fils de Dieu ! Et s’il l’était, il ne serait pas mort… Jésus se fait pour eux exégète et va ouvrir leur intelligence. Oui il est celui dont les Écritures parlaient et dans cette adéquation entre la personne et la Parole se révèle ce que Dieu trame depuis si longtemps. Pour croire au Ressuscité il faut dénouer les fils tissés au long des siècles de l’histoire du peuple de Dieu, car tout mène à lui, tout préparait sa venue, tout l’envisageait. Seule la lecture des Écritures remise sur le métier permet de reconnaître Jésus le Christ, vrai Fils de Dieu.
Entre Philippe et l’eunuque éthiopien la démarche est inverse. Il n’a jamais vu et ne verra jamais Jésus, mais ce rouleau qu’il est en train de lire l’intrigue et il veut savoir de qui et de quel drame parle le prophète. Alors Philippe lui dévoile l’homme dont il est le disciple, et tout ce que dit le diacre au sujet de Jésus correspond si bien avec le texte maintenant décrypté que l’étranger veut lui aussi adhérer à la foi. À sa demande, il est baptisé sur l’heure.
Paul, qui se décrit en maints endroits comme Pharisien, versé dans l’étude, ne peut être soupçonné d’ignorer les Écritures, mais pour lui “les adeptes de la Voie”, les disciples de ce Jésus, les pervertissent, éloignent de la Torah, trahissent les commandements donnés par Moïse, sont une imposture envers le Messie que l’on attend et Dieu le seul saint. Jésus en personne va retourner le zèle qui l’habite, lui montrant que c’est bien lui qui est présent dans toute l’Écriture et qu’il n’est pas besoin d’attendre d’autre signe de Dieu.
De l’obscurité à la lumière
Les trois récits mentionnent des aveuglements suivis d’illuminations.
Pour les disciples d’Emmaüs il est même précisé que “leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître” puis que “leurs yeux furent ouverts”. La forme passive indique la signature de Dieu dans ce mouvement. Le premier empêchement est nécessaire pour que la reconnaissance de Jésus ne provoque un choc émotionnel insupportable, ou ne soit pas superficielle ou seulement affective et sans lendemain. Si l’on n’a pas la compréhension de la mort de Jésus, on ne peut être convaincu de sa Résurrection, de la puissance de vie que Dieu veut donner aux hommes. N’y voyons pas une tactique perverse de Dieu, mais une marque de sa patience et de sa bienveillante pédagogie. Quand les yeux furent ouverts, par le même agent divin, c’est que la reconnaissance est devenue supportable et l’enseignement de Jésus a porté ses fruits ; ils peuvent maintenant le voir tout entier pour ce qu’il est, Messie annoncé ; mais il n’a pas été exempté de la mort, comme on voulait le croire, il s’est au contraire chargé de la mort pour que l’homme ne la vive plus comme une malédiction, mais comme une entrée dans la vie en Dieu. Ayant recouvré la vue juste sur Jésus, ils ne voient plus sa personne, elle ne leur est plus nécessaire, tout leur est donné au cœur pour la joie.

Le fonctionnaire éthiopien est dans un aveuglement spirituel par méconnaissance. Luc a pris soin de mentionner qu’il est midi, l’heure de la pleine lumière. Cependant l’obscurité n’est pas levée face au mystère de l’Écriture. Lorsque tout deviendra lumineux, l’Éthiopien, lui non plus n’aura plus besoin de voir son compagnon d’un jour. La joie d’être au Christ lui suffit.
Paul est dans un aveuglement encore plus profond, parce que volontaire. Il ne veut pas voir dans les disciples de Jésus des croyants et il épaissit son refus avec de la haine et de la violence. Un vrai sclérocardiaque ! (“cœur endurci” selon le grec). Sur la route de Damas l’aveuglement qu’il subit, par une lumière plus forte que celle de midi (c’est le texte parallèle en Ac 22, 6 qui fait mention de l’heure), est la manifestation de l’opacité forcenée qu’il a maintenue entre sa lecture pharisienne des Écritures et ce que proclament les disciples de celui qu’il combat. Trois jours d’obscurité et de jeûne vont lui permettre de faire la vérité en lui.
Joyeuse compréhension

Les disciples quittent Emmaüs et s’en retournent en hâte, la joie au cœur, à Jérusalem pour transmettre la bonne nouvelle de cette rencontre au groupe des Onze, claquemurés peureux dans la chambre haute.
L’Éthiopien poursuivit son chemin tout joyeux et Philippe continuera d’évangéliser dans le même état d’esprit.
Paul retournera plus tard à Jérusalem et rencontrera lui aussi les apôtres afin de recevoir un enseignement plus complet et direct sur Jésus.
Pour qui veut suivre le Christ il ne faut pas attendre de se mettre en route. On peut se tromper de chemin, mais on est sûr de se tromper si on ne se met pas en marche.
Les trois récits font aussi place à la vie sacramentelle. Les disciples dans l’auberge d’Emmaüs partagent avec Jésus le pain rompu, une eucharistie. L’eunuque éthiopien et Paul de Tarse sont baptisés dans l’eau et l’Esprit saint. C’est déjà l’essentiel de la vie chrétienne offert à ceux que la Trinité appelle à travers l’Évangile.

Les “yeux ouverts” nous font immanquablement penser aux yeux ouverts de l’homme et de la femme après qu’ils ont mangé le fruit dans le jardin d’Éden : “Leurs yeux à tous deux furent ouverts et ils connurent qu’ils étaient nus.” -Gn 3, 7. Aveuglés par le désir de toute-puissance qu’ils ont cru obtenir, ils ne peuvent plus voir que leur pauvreté. La nudité sans honte du premier jour, qui était émerveillement de la communion possible, de la sexualité échangée dans le bonheur, n’est plus maintenant que défiance et jalousie. Leurs yeux n’ont pourtant été ouverts que sur ce qu’ils désiraient, la captation des dons de Dieu et, pourquoi pas, l’emprise sur Dieu telle que le serpent malin la laissait entrevoir ?
Grâce aux disciples d’Emmaüs l’humanité recouvre enfin les yeux ouverts sur ce qui est juste et vrai ; Dieu n’est pas à prendre, il se donne.

