Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

La Parole est nourriture

Claire Burkel, Enseignante à l’École Cathédrale-Paris
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Nourriture de fête - Des hommes juifs ultra-orthodoxes partagent un repas de seder à la veille de Tou Bichvat, la fête juive appelée “Nouvel An des arbres”, autour d’une table garnie de fruits et de noix, traditionnellement consommés à cette occasion. © David Cohen/Flash90

“L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu” déclare Dt 8, 3, rappelé en Mt 4, 4 par Jésus au Satan dans l’épisode inaugural des Tentations.
Par quel cheminement spirituel l’auteur du Deutéronome, mais aussi les évangélistes Matthieu et Luc, peuvent-ils soutenir cette affirmation ? Remontons dans les textes.


Le peuple d’Israël, qui avait connu au désert l’expérience de la manne, nourriture à la fois insipide et gratuite, mais essentiellement salvatrice, a longuement médité sur ce don du ciel. Un des livres bibliques les plus récemment rédigés avant le Nouveau Testament, le livre de la Sagesse qui ne date que du siècle précédant le Christ, en a tiré une profonde réflexion : “Ce ne sont pas les diverses espèces de fruits qui nourrissent l’homme, mais c’est ta parole qui conserve ceux qui croient en toi.” -Sg 16, 26.


Il est plusieurs récits qui mettent en évidence le rôle actif de la parole lorsqu’elle est échangée. Le long texte de Gn 24, par exemple, raconte, sans aucune mention explicite de nourriture ni même du fait de manger, un repas qui créée un événement. Sans crainte des répétitions (on lira quatre fois le déroulement de l’action, elle-même assez brève), l’auteur annonce d’abord un projet en pensée, sa réalisation concrète et ce qu’une famille en fait. Ici, c’est une noce qui se prépare, celle de Rebecca la Mésopotamienne avec Isaac, lointain cousin et fils tant attendu par Abraham et Sara. Le patriarche souhaitait pour son héritier une épouse de sa parenté et a envoyé son serviteur à sa recherche.

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Ailleurs on lira d’autres repas qui seront révélateurs d’intentions trompeuses, ou d’angoisses. Ésaü est parti chasser pour son père Isaac, et pendant son absence, le cadet Jacob offre au vieux père devenu aveugle, un chevreau rôti afin de s’approprier la bénédiction paternelle – Gn 27, 1-31. Le rusé a agi pour tromper. Le thème se retrouve lorsque Jésus, attablé lors de la Cène avec les Douze, révèle à Judas par avance ce que ce dernier se prépare à accomplir : “Celui qui mange mon pain a levé contre moi son talon” – Jn 13, 18. Faisant référence au Ps 41, 10 : “Même le confident sur qui je faisais fond et qui mangeait mon pain, a haussé contre moi son talon”, Jésus s’appuie sur l’Écriture, Parole de Dieu, et use de l’assimilation talon-ruse qui est justement le propre de Jacob, lui qui, en naissant, tenait le talon de son jumeau né en premier ; dans la racine verbale du nom de Jacob en hébreu se trouve en effet le mot de “talon” qui est l’organe de la malice. Cette prophétie à court terme, prononcée par le Christ lors de son dernier repas, est l’ultime moyen de faire comprendre à Judas qu’il est encore temps pour lui de ne pas commettre l’acte qu’il a en tête.


On verra le roi David qui invite à sa table un de ses soldats, Urie le Hittite, dont il a récemment chipé la femme, Bethsabée. Comme celle-ci lui a annoncé qu’elle était enceinte de ses œuvres, le projet du roi est d’énivrer son mercenaire afin qu’il “descende chez lui”, retrouve sa femme et puisse endosser la paternité adultérine -2S 11, 12-13. Voilà un repas de fourberie.


Des repas où affleure la jalousie


L’évangéliste Luc décrit un repas de fête pour un fils “qui était mort”, ce qui va révéler une jalousie de la part de l’aîné. Cela parce que la parole forte prononcée par le père tout heureux de retrouver vivant le prodigue parti au loin, parole qui donnait sens, a été modifiée par les serviteurs qui n’ont pas compris l’enjeu ; ils ont transmis : “Ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a recouvré en bonne santé”, affirmation qui n’est évidemment pas du même poids que : “Mon fils qui était mort est revenu à la vie”. Le père va devoir, en dehors de la salle du banquet, réconcilier le fils aîné avec lui et avec son cadet, après avoir entendu son reproche amer : “À moi tu ne m’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.” -Lc 15, 11-32. Jésus, de même, devra enseigner les pharisiens de Capharnaüm qui manifestent incompréhension et reproches jaloux. Dans la joie de sa conversion, l’ancien collecteur d’impôts Lévi-Matthieu devenu disciple de Jésus, offre un repas auquel sont conviés “beaucoup de publicains et de pécheurs”, ses anciens collègues. Mais pour ceux qui se prétendent observants rigoureux de la Loi, les préceptes de pureté et de séparation d’avec les païens et leurs valets sont plus importants que les gestes de l’hospitalité et de l’accueil -Mt 9, 10-13. Joie profonde des uns, jalousie des autres…


Des révélations qui libèrent


Après bien des tribulations, Joseph, le frère rejeté par ses dix aînés envieux, reçoit en Égypte ceux qui ont cherché à se débarrasser de lui et qui ne le reconnaissent pas ; d’abord parce qu’ils le croient mort et que bien des années ont passé. Joseph n’est plus le petit dernier de la famille disparu depuis longtemps, mais le vizir de Pharaon, l’intendant des biens du pays où ils sont venus acheter des céréales, car ils ne trouvent plus assez de nourriture dans les pâturages de l’est. Et Joseph va jouer de leur aveuglement bien naturel pour connaître ce que ses frères ont au fond du cœur. “Abats une bête, dit-il à un serviteur, et apprête-la, car ces gens mangeront avec moi à midi.” -Gn 43, 16. Plus tard viendra le repas de la réconciliation familiale avec force larmes d’émotion et de joie et l’explication de cette tribulation qu’est capable de révéler Joseph : “Ne vous fâchez pas de m’avoir vendu ici, car c’est pour préserver vos vies que Dieu m’a envoyé en avant de vous… Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est Dieu” – Gn 45, 5-8. Parole qui libère. C’est le même sentiment qui saisit le percepteur de Jéricho, Zachée, lorsqu’il reçoit Jésus “avec joie” parce que celui-ci est descendu manger chez lui ! -Lc 19, 1-10. Encore faut-il savoir l’exprimer avec des mots !

Décoration – Un Samaritain dans la soucca qu’il a décorée de fruits et de légumes. Ainsi est vécue la fête des Tentes, sur le mont Garizim, près de Naplouse. ©Nasser Ishtayeh/Flash90


Dans une lettre de conseils à ses paroissiens de Corinthe, Paul fait un long développement sur les viandes consommées par les Corinthiens ; toutes sont licites à ses yeux, même celles revendues par des prêtres païens, qui sont donc des viandes qui ont été auparavant immolées à des idoles. Mais des esprits peu avertis, attachés à la matérialité des choses, pourraient en être choqués et ne plus faire la différence entre les sacrifices offerts à la vanité des Dieux païens et cette religion nouvelle qui ne demande plus aucun sacrifice sanglant. “C’est pourquoi, si un aliment doit causer la perte de foi de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais pour ne pas causer la chute de mon frère.” -1Co 8, 4-13. Beaux exemples de charité fraternelle.


Des gestes et des paroles


Quant au geste vu à l’auberge d’Emmaüs, il reste le plus révélateur : chaque fois qu’il rompait le pain lors d’un repas, Jésus le faisait certainement d’une manière particulière, bien connue de ses proches qui ont tant de fois mangé avec lui. Ces deux disciples, qui ont tourné le dos à Jérusalem après la mort en croix de Jésus et sa mise au tombeau, n’étaient pas présents à la Cène, ne faisant pas partie du groupe des Douze, mais ils ont souvent été à table avec Jésus, et cette manière de faire bien à lui ils ne l’ont pas oubliée. -Lc 24, 25-27- Un geste de reconnaissance. C’est d’ailleurs le terme de “fraction du pain” qui marquera, dans les débuts de l’Église, ce que nous appelons l’eucharistie : “Les disciples se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières… ils rompaient le pain dans leurs maisons.” -Ac 2, 42 ; 46.


Ce récit bien connu du seul évangéliste Luc, a aussi son double inversé : les deux disciples ont entendu sur la route de la bouche de Jésus une longue et patiente explication des Écritures, puis ont entamé un repas avec le Ressuscité.


À Jérusalem, c’est d’abord un maigre repas de poisson grillé que partagent le Christ et les Onze, auxquels se sont ajoutés les deux marcheurs revenus à la hâte, qui sera suivi d’une autre exégèse de la Loi de Moïse et des Prophètes, c’est-à-dire de tout l’Ancien Testament. Parole et repas sont liés, alimentations pour le corps et pour la vie de la foi.


Déjà pour le prophète du VIe siècle av. J.-C. Ézéchiel, sa nourriture doit être fortifiante, s’il veut être capable de réconforter le peuple dont il partage l’exil à Babylone. Ce qu’il va annoncer doit être à la fois doux et fort, consolation, réconfort pour l’esprit autant que vraie nourriture : “Mange ce volume et va parler à la maison d’Israël. J’ouvris la bouche et il me fit manger ce volume, puis il me dit : “Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume.”


Je le mangeai, et dans ma bouche il fut doux comme du miel.” -Ez 3, 1-3. Ce “volume” c’est un rouleau de la Parole de Dieu écrite et Ézéchiel en goûtera la force et la douceur.
L’évangéliste Jean pourra offrir à sa communauté et à tous les chrétiens ce magnifique prologue : “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu” -Jn 1, 1. Parole incarnée, vivante et éternelle, qui se donne en nourriture pour que le monde vive !

Dernière mise à jour: 11/07/2026 19:54