Dans l’univers des militants de la paix, on entend moins la voix des arabes. C’est que le brassage entre juifs, chrétiens et musulmans n’existe qu’en Israël. En Cisjordanie, les juifs sont soit l’armée d’Occupation soit les colons. En Israël, les arabes sont une minorité, ne représentant que 20 % de la population.
Alors la voix d’une femme palestinienne d’Israël, qui plus est musulmane, est d’autant plus précieuse. Rencontre avec Ghadir Hani.
Ghadir (se prononce “Radir”, le gh étant guttural en arabe) a une voix douce, posée. Elle reçoit dans le salon de la maison familiale autour d’un café. Elle parle vite. On sent qu’elle n’a pas de temps à perdre. D’ailleurs, la rencontre n’a été acceptée qu’à la condition de la conduire à son prochain rendez-vous en début de soirée. Ce sera une réunion pour promouvoir un livre, l’aboutissement d’un long travail mené avec des femmes. Nous plongeons dans le vif du sujet.

“Les femmes sont une force de paix et elles ont un grand rôle à jouer dans le processus qui doit y conduire”, dit Ghadir avec force. C’est cette conviction qui motive la plupart de ses actions pour “faire résonner leurs voix”.
Comme toutes les personnes qui ont à cœur de construire des ponts entre Israéliens et Palestiniens, il y a pour Ghadir un avant et un après 7-Octobre 2023. Le livre qu’elle s’apprête à présenter, titré Les femmes écrivent l’espoir, est un des fruits de cette funeste journée. Ce jour-là, Ghadir a perdu une de ses amies proches, Vivian Silver, militante pour la paix et cofondatrice du mouvement Les Femmes font la paix (Women Wage Peace).
Le souvenir de Vivian et ce qu’elles avaient vécu ensemble a poussé Ghadir à encourager des femmes, dans des villes mixtes, à continuer de se rencontrer et dialoguer. En participant elle-même à certaines de ces rencontres et en écoutant “leurs histoires incroyables”, Ghadir eut l’idée de les mettre par écrit. Après s’en être ouverte à des amis, son projet prit une nouvelle tournure : ce n’est pas elle qui prendrait la plume, mais ces femmes raconteraient elles-mêmes leurs histoires. Ghadir organisa alors des sessions pour préparer les participantes. Elles se rencontrèrent pour s’interviewer les unes les autres, puis pour écrire ce qu’elles avaient partagé. Leurs récits devaient être publiés sur un site Internet mais les participantes insistèrent pour avoir un livre “qu’on peut tenir dans les mains”. C’est ainsi que vingt-et-un portraits ont été publiés en hébreu à compte d’auteur. Très rapidement, une version anglaise fut imprimée. Ghadir et son partenaire pour le projet, Dror Rubin, cherchent maintenant les fonds pour une traduction en arabe. Une version italienne est à l’étude. Tout le processus a pris moins d’un an. La version anglaise du livre a été récompensée en juin 2025 par le “Prix de la paix de Luxembourg”.

Entre autres activités, Ghadir est donc devenue l’ambassadrice, non pas d’un livre, mais de ces femmes et de toutes celles qui dans l’ombre travaillent inlassablement à tisser des liens. Elle sait que les femmes de sa communauté sont sous-représentées. Elle évoque deux raisons : le caractère traditionnel de la société arabe musulmane et la violence qui dévaste la société palestinienne en Israël. (Au moment de notre entretien, elle a déjà fait 230 morts en 2025.) “Ce sont les jeunes hommes qui se font tuer le plus souvent, mais leur entourage, spécialement les femmes et les enfants, souffre énormément.” D’après Ghadir, les femmes devraient avoir un plus grand rôle à jouer pour trouver des solutions à ce problème. Mais comment arriver à leur donner plus d’influence ?
Musulmane avec des juifs et des chrétiens
Ghadir n’a pas attendu qu’on lui donne la parole. Elle estime tenir sa légitimité à parler et agir de son enracinement dans le pays. Sa famille vit à Saint-Jean d’Acre depuis plusieurs générations. Une grande partie de la population arabe qui habitait là avant la création de l’État d’Israël est maintenant au sud du Liban. Pour elle, l’enracinement dans la langue, la culture et la terre est très important. Les larmes lui montent aux yeux quand elle se souvient de cette jeune femme, palestinienne israélienne, qui ne connaissait pas du tout l’histoire de sa famille. “Elle n’avait aucune idée du village d’où étaient originaires ses grands-parents”. “Si on ne sait pas d’où l’on vient, ce qui nous lie à cette terre, alors on ne comprend pas non plus pourquoi il y a conflit. Il devient absurde au point que la génération des jeunes Palestiniens en Israël ne croit plus en la paix”.
Si le sens de l’Histoire compte, la foi aussi. Ghadir trouve dans un verset du Coran la force et le courage de continuer à militer dans les circonstances actuelles : “Humains, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c’est en vue de votre connaissance mutuelle.” [1].
“Dieu a créé tous les humains égaux, souligne-t-elle, Il a créé différents groupes pour que les humains soient en lien les uns avec les autres.” “Certes, ajoute-t-elle, il y a des extrémistes dans toutes les communautés religieuses, mais ils ne représentent pas les religions. Ils font du tort à leur propre groupe, où qu’ils se trouvent.”
Quand elle évoque les chrétiens, Ghadir mentionne l’évêque grec-orthodoxe Atallah Hanna. “Il met constamment son identité palestinienne en avant. Il en fait un atout pour son témoignage chrétien.” Elle continue en soulignant que chrétiens et musulmans ne doivent pas être séparés. “Traditionnellement la société palestinienne est une société mixte dans laquelle les deux traditions religieuses cohabitent. Aujourd’hui, les deux communautés font face aux mêmes problèmes en ce qui concerne l’accès aux Lieux saints.” Mais s’agissant des chrétiens, elle répète à plusieurs reprises : “Les chrétiens palestiniens ont un rôle important à tenir dans la région comme ouvriers de paix”.

Le clivage du 7-Octobre
Quant à ce qui est reproché aux musulmans palestiniens, Ghadir condamne, au nom même de l’islam, les actes commis le 7-Octobre. “Notre religion demande le respect des enfants, des femmes et ordonne de ne pas faire de mal.” C’est sans équivoque de la part de celle qui condamna les atrocités du 7-Octobre le jour même et qui continue de le faire encore et encore. Avant cette date, Ghadir avait tissé des liens avec les habitants des kibboutz proches de Gaza. “Nombreux sont ceux qui collaboraient pour la paix et les droits de l’homme”. C’est donc naturellement que les familles des disparus l’ont inclue dans les groupes de messages créés aux premières heures de l’événement lorsqu’ils cherchaient à savoir ce qui était arrivé à leurs proches. “Dans les journées qui ont suivi, on ne savait pas si les personnes disparues avaient été kidnappées ou étaient décédées”. Les familles recherchaient leurs proches sur des vidéos postées sur Internet et demandèrent à Ghadir de traduire ce qui était dit en arabe. C’est le contexte dans lequel elle visionna toutes les vidéos faites par les terroristes et fut témoin de la violence extrême de cette journée tout en essayant d’aider des amis à retrouver les leurs.
“Quand j’entends des jeunes de la communauté arabe dans le monde qui nient les horreurs du 7-Octobre !…” Lors d’un voyage effectué aux États-Unis avec un prêtre orthodoxe et un rabbin dans le cadre de l’organisation l’Esprit de la Galilée [2], leur groupe devait être reçu dans une mosquée. Les jeunes ont refusé de les recevoir, car elle, musulmane, avait dénoncé les horreurs. La rencontre fut annulée. Mais elle a eu l’opportunité de rencontrer le fils de l’imam en privé pour parler. “Notre religion ne justifie pas de tels actes” et elle ajoute, “si les autres nous font du mal, doit-on devenir comme eux ?”

Elle se souvient aussi du jour des funérailles de son amie, Vivian Silver, militante pour la paix tuée dans l’attaque du 7-Octobre, mais identifiée parmi les morts cinq semaines plus tard. Ghadir fut invitée à parler à ses funérailles en tant qu’amie proche. “Certains juifs se sont étonnés, pour ne pas dire choqués, qu’une arabe soit invitée à prendre la parole. Dans le monde arabe également, des gens ne comprennent pas qu’une femme arabe puisse avoir une amie juive.”
Quand elle évoque le 7-Octobre et ses conséquences, Ghadir répète que les deux côtés doivent mieux faire. “Ce pays est le mien comme il est, avec sa population juive. Je suis née ici, je ne quitterai pas ma ville, je ne laisserai pas ma maison. Les juifs non plus, eux aussi, n’ont pas d’autre endroit où vivre”.
Ghadir a une vision pour la paix : “Je vois la paix de manière très simple. J’imagine les enfants qui vivent à Jénine et à Naplouse aller à la plage à Jaffa. J’imagine les juifs qui aiment Abraham aller prier au caveau des Patriarches à Hébron. J’imagine une liberté de mouvements pour tous, partout, sans check-points. J’imagine que les enfants puissent jouer ensemble sans penser que l’autre est un ennemi. J’imagine qu’avoir des amis qui ne nous ressemblent pas soit possible.”
C’est cette petite voix, que Ghadir entend porter au nom et avec toutes les femmes dont elle sait qu’elles rêvent de cette même paix.
[1] Coran, sourate 49, verset 13 ; Traduction de Jacques Berque, Albin Michel.
[2] Voir TSM 699, Septembre-Octobre 2025, ‘L’Esprit de la Galilée’ souffle sur le monde

