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Colons et Palestiniens : humaniser l’autre et jouer cartes sur table

Vianney Buguet
11 juillet 2024
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Des divergences, une conviction - Rabbi Hanan Schlesinger, à gauche, et Khaled Abu Awwad, respectivement directeur et co-directeur de l’association Friends of Roots, s’expriment devant un groupe de visiteurs (étrangers ou israéliens le plus souvent) et partagent leurs convictions. “Mon peuple a sa place ici et le vôtre a sa place ici”, résume Khaled Abu Awwad. © Friends of Roots

Les efforts de dialogue sont parfois là où on les attend le moins.
Des colons israéliens en Cisjordanie désireux de rencontrer leurs voisins musulmans ? C’est l’entreprise un peu folle de l’association Friends of Roots (Amis des racines). Entrée dans sa dixième année en 2024, elle essaie de survivre au tsunami du 7 octobre et aux vagues de violence qui n’en finissent plus de s’abattre sur Gaza et dans les Territoires palestiniens.
Terre Sainte Magazine a rencontré Rav Hanan Schlesinger, membre du conseil d’administration, pour faire le point sur la situation de l’association.


M. le rabbin Schlesinger, pouvez-vous présenter dans un premier temps les principes et les actions de l’association ?
Les principes fondamentaux de notre activité sont la non-violence et le changement. Nous rassemblons Israéliens et Palestiniens qui vivent en Cisjordanie. Avant le 7 octobre, nous avions des activités quotidiennes : dialogue interreligieux, atelier photographie, activités sportives et rassemblements de jeunes. L’idée n’est pas seulement d’humaniser l’autre mais aussi de mettre sur la table nos identités et nos narratifs contradictoires. De cette façon, l’autre n’est pas seulement accepté comme un humain mais aussi comme un Palestinien, un juif ou un sioniste. L’identité est au cœur du conflit, nous ne pouvons pas esquiver la question. Notre ambition n’est pas de rassembler juifs et Palestiniens progressistes, mais de faire dialoguer des Palestiniens et des Israéliens conservateurs et religieux. Le but est qu’ils comprennent que la souffrance n’est pas exclusive à une seule communauté mais que l’autre aussi souffre.

Quelle est votre méthode pour convaincre Palestiniens et Israéliens de Cisjordanie de se rencontrer ?
Pour les Israéliens, nous promouvons nos activités sur les groupes WhatsApp et Facebook. Nous essayons aussi de convaincre les leaders religieux. Petit à petit, par le bouche-à-oreille, le nombre d’Israéliens prêts à discuter grandit. Par ailleurs, nous ne communiquons pas sur notre idéologie de façon ouverte. Nous ne voulons pas repousser notre public. Un autre point important est que les juifs religieux ont moins peur de rencontrer des musulmans que des Palestiniens. Le terme “Palestinien” est trop connoté politiquement. Certains colons israéliens refusent même de l’employer car ce serait reconnaître l’identité nationale palestinienne. Pour les Israéliens, le terme “musulman” ne porte pas la connotation terroriste du terme “Palestinien”. En ce qui concerne les Palestiniens, en Cisjordanie, le modèle clanique est très important. Il prime sur le modèle de la famille nucléaire. Nous avons la chance de compter dans notre association des chefs de clans qui peuvent convaincre un nombre important de Palestiniens.

Comment les attaques du 7 octobre et la guerre à Gaza ont affecté votre organisation ?
Deux obstacles se sont présentés à nous. Le premier a été l’assignement à résidence des Palestiniens de Cisjordanie. Cela a duré 6 mois. Ils ne pouvaient pas sortir de leurs villages et nous ne pouvions donc pas poursuivre nos activités. Le second obstacle a été la polarisation et la colère des deux côtés. Cela était déjà présent avant, mais le 7 octobre a catalysé les tensions. Jusqu’à peu, et c’est encore vrai aujourd’hui, l’objectif de l’association est de survivre. Il y avait même des tensions entre les Israéliens et Palestiniens du conseil d’administration. Le plus gros du travail a donc été de faire la paix parmi les faiseurs de paix. Chacun a dû reconnaître la peine et la souffrance de l’autre, ça a été très difficile. Il y a un mois, nous avons organisé la première rencontre importante entre Israéliens et Palestiniens depuis le 7 octobre. À côté de ça, on organise toujours des réunions “non-mixtes” entre Palestiniens et entre Israéliens. Il y a aussi des rencontres par Zoom entre Israéliens et Palestiniens. Nous tentons de préparer l’après-guerre, mais c’est très difficile car l’avenir est incertain.

Êtes-vous actifs auprès des Arabes-Israéliens ?
Très peu, nous avons un programme d’éducation pour les bédouins dans le Néguev.
Ils nous rendent visite une fois par an. Quelques leaders politiques Arabes-Israéliens nous rendent aussi visite de temps en temps. Deux membres de l’association sont Arabes-Israéliens. L’une vient d’Israël, l’autre vient de Jérusalem-Est. L’avantage est qu’elles parlent couramment l’anglais, l’hébreu et l’arabe. Elles ont les codes des deux cultures et constituent des ponts entre Arabes et Israéliens. On essaye de mettre à profit ces compétences.

Quelle était l’ambiance de la première rencontre depuis le 7 octobre ?
Les gens étaient heureux de se revoir mais surtout heureux d’être capables de se reparler. Nous travaillons également à l’international en envoyant des équipes d’Israéliens et de Palestiniens témoigner dans les écoles à l’étranger. Nous n’avons jamais eu autant de demandes depuis le 7 octobre.

Le 7 octobre vous a-t-il personnellement affecté en tant que militant pour la paix ?
À titre personnel, le 7 octobre m’a profondément affecté. J’ai été traumatisé. J’ai pensé à me procurer une arme, ce que je n’ai finalement pas fait. Plusieurs de mes enfants ont pensé quitter le pays. Concernant les militants pour la paix, de nombreux activistes convaincus ont changé d’avis. Je n’en fais pas partie. Pour moi, si l’opinion d’un militant pour la paix a changé après le 7 octobre, c’est qu’il a un problème avec ses convictions. Les évènements ne m’ont rien appris sur le Hamas ou sur les Palestiniens que je ne savais déjà. Le 7 octobre a simplement montré que le statu quo actuel n’est plus tenable.

Comment votre activité est-elle perçue par les sociétés israélienne et palestinienne depuis le 7 octobre ?
Avant le 7 octobre, nous nagions déjà à contre-courant du discours dominant et la plupart des Israéliens et des Palestiniens refusaient de venir à nos activités. Après le 7 octobre ça a empiré. Pour la première fois depuis 10 ans, nous n’organiserons pas de camp pour les jeunes cet été. C’est très frustrant. L’année dernière, de nombreux Israéliens de mon village ont protesté contre la tenue de ce camp car ils ne voulaient pas que des enfants juifs deviennent amis avec des arabes. J’ai donc proposé au rabbin du village de m’accompagner et de visiter le camp. Quand il a vu 80 enfants, Israéliens et Palestiniens s’amuser et jouer ensemble, il m’a dit : “Je suis de ton côté, je vais te soutenir dans le village et ramener encore plus d’enfants”. C’était en août, il est parti en vacances et à son retour, le 7 octobre est arrivé. Rien de ce qu’il a dit ne s’est produit. Tout est à refaire.

Qu’est-ce qui vous a motivé pour créer Friends of Roots et qu’est-ce qui vous motive pour poursuivre ?
J’ai vécu en Cisjordanie pendant 32 ans sans rencontrer ne serait-ce qu’un seul Palestinien. Il y a 10 ans, j’en ai rencontré et cela a tout changé. Je n’imaginais même pas qu’ils puissent souffrir ou même exister. En fait je n’avais aucune idée de l’endroit où je vivais. Cette rencontre a été le début de Friends of Roots. Depuis 10 ans nous avons rassemblé 2000 Israéliens et 2000 Palestiniens. Cela représente peu, nous devons donc continuer. Depuis la création de l’association, 10 000 Israéliens qui ne vivent pas en Cisjordanie nous visitent pour admirer notre travail. Mais surtout, en 10 ans, 200 000 personnes venues de l’étranger nous ont rendu visite pour voir notre travail. Cela montre qu’une petite initiative peut créer beaucoup d’espoir et que de nombreuses personnes réalisent que la résolution du conflit est urgente. Bien sûr la majorité des habitants de la Cisjordanie sont traumatisés par la guerre et n’ont pas le recul nécessaire pour le voir. C’est cet espoir qui me motive.

Le mot de la fin ?
Aujourd’hui beaucoup d’Israéliens et de Palestiniens ont perdu espoir. La confiance a disparu. Ils croient que le conflit est un jeu à somme nulle et qu’il ne peut y avoir qu’un vainqueur. Ils ont développé un sentiment de fatalité. Je crois que cette vision est fondamentalement erronée. Il n’y a pas de fatalité à la haine. La guerre n’est qu’une décision humaine, elle est loin d’être inévitable. Si chacun découvre et comprend l’autre, une alternative est possible. Nous nous battons pour un avenir meilleur car s’il y a de l’espoir, les gens prendront des responsabilités. Là est le réel objectif de Roots. La fatalité
tue tout espoir et donc toute volonté de prendre des responsabilités.

 

Friends of Roots et le concept de normalisation

Friends of Roots est une association souvent décriée parmi les Palestiniens. Pour certains, en dialoguant avec les colons, on entérine la colonisation elle-même. C’est ce que les Palestiniens appellent la “normalisation” (ou tatbiyah en arabe).
Le concept de normalisation veut s’opposer aux actions et politiques visant à établir des relations normales et courantes avec Israël sans résoudre les principaux points de conflit ou sans obtenir de concessions significatives en faveur des droits palestiniens.
Les Palestiniens voient de la normalisation dans tout acte qui pourrait légitimer l’occupation israélienne des Territoires palestiniens, diminuer la pression internationale sur Israël afin qu’il respecte les résolutions des Nations-Unies, et affaiblir la lutte pour leurs droits nationaux. La normalisation peut inclure une variété d’actions, telles que des accords commerciaux, des collaborations culturelles, des échanges diplomatiques, ou la participation à des événements sportifs avec Israël.
Pour autant la normalisation n’entend pas empêcher que Mohamed soit ami avec David, mais dans un rapport d’homme à homme et non de Palestinien à Israélien.

Dernière mise à jour: 11/07/2024 17:21

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