Sais-tu ce que signifie son nom de famille en hébreu ? Totah : le canon”. Quiconque connaît sœur Mouna Totah sourit à cette évocation. Sr Mouna – le désir, le souhait en arabe – c’est de l’énergie à l’état pur. La rencontrer vous expose à un souffle de joie.
Il y a son sourire, son incroyable sens de l’accueil et sa générosité en tout. Pour vous offrir une douceur, pour vous expliquer quelque chose, pour vous faire visiter son lieu de vie.
À ses côtés, vous pourrez apprendre tout le répertoire de la “langue des signes” palestinienne, ou l’art de parler avec les mains comme un Palestinien.
De Ramallah à Ramleh
Si Sr Mouna n’était pas entrée chez les sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition – une congrégation française sans plus de religieuses françaises dans la province de Terre Sainte – elle aurait pu faire du théâtre. Non seulement elle a un visage incroyablement expressif mais elle n’a pas son pareil pour conter une histoire et vous faire passer du rire aux larmes.

C’est à Ramleh qu’elle vous accueille, dans l’école primaire que gère sa congrégation et dont elle est la directrice depuis 10 ans.
“Quand la provinciale m’a dit qu’elle m’envoyait à Ramleh, en Israël !… Wallah, mon Dieu, j’ai pleuré une semaine.” Ses mains entourent encore son visage en signe d’affliction. “Tu comprends, je suis la fille de l’intifada.” enchaîne-t-elle avec la fierté d’un ancien combattant. Originaire de Ramallah en Cisjordanie, Sr Mouna a 17 ans quand le deuxième soulèvement palestinien éclate et cette passionnée de sa terre, de sa langue, de ses traditions n’est pas la dernière à manifester.
“Comment pourrai-je vivre au milieu des juifs ?” s’est-elle demandé d’abord. Ses sourcils passent à l’oblique en signe de détresse. “Mais qu’est-ce qui a pris au Bon Dieu ?”
Avant d’arriver à Ramleh composée à 80 % de juifs et 20 % d’arabes, Sr Mouna n’a jamais rencontré d’autres juifs que des soldats. “Et sinon, j’ai vu des ultra-orthodoxes dans la rue à Jérusalem.”
“Durant mes deux premiers mois ici, j’ai été incapable de sortir de l’école.” Aussi désemparée qu’elle ait été, l’esprit de foi conjugué à celui d’obéissance lui ont permis de prendre sur elle. “J’ai demandé à Sr Bishara de m’accompagner au marché”. En se rendant au marché à une centaine de mètres du couvent, c’est le plongeon dans le grand bain. “Sur le chemin on croisait des juifs, des juifs, des juifs, un arabe, des juifs, des juifs, des juifs.” Puis, dans les allées du marché couvert, c’est tout à coup la surprise : des juifs parlaient arabe !
Le choc est tel que Sr Mouna en oublie sa peur et s’adresse à un commerçant : “Mais, comment se fait-il que vous parliez arabe ?”. “Nous sommes des juifs du Yémen, de Syrie, d’Irak, d’Égypte”, s’entend-elle répondre.
De l´art de la rencontre
“Toute la tension qui me tétanisait a disparu. Je suis retournée faire les courses, encore et encore. Le mois d’après j’étais devenue amie avec tous les commerçants.”
À leur question sur son origine, elle répondit qu’elle était de Ramallah. “Ah, sympa !” commentent-ils simplement. C’est le maire de Ramleh, venu en visite à l’occasion des fêtes de Noël, qui l’incita à apprendre l’hébreu. Cela s’imposait pour une directrice d’école en Israël. Il lui donna la permission de joindre l’oulpan, la classe d’hébreu pour les nouveaux immigrants (juifs) de la ville.
“Apprendre l’hébreu, cela a été un nouveau pas difficile à franchir. J’ai prié.” Rien à voir avec l’acquisition d’une nouvelle langue, mais l’apprentissage de cette langue en particulier. Elle grimace et son visage s’illumine de nouveau. “Quelle expérience ! J’étais avec des Russes, des Éthiopiens… Aujourd’hui, poursuit-elle fièrement, je le parle, je le lis, je l’écris.”
“L’enseignante était orthodoxe. Elle savait que j’étais chrétienne. Quand elle m’a demandé d’où je venais, j’ai répondu de Jérusalem. Au bout de trois mois, je me suis sentie suffisamment en confiance avec elle pour lui confier que j’étais de Ramallah. Elle a dit ‘Waou’ de surprise et a ajouté : ‘C’est formidable !’ Et m’a demandé, en guise d’exercice pratique, de me présenter à la classe. Je l’ai fait. Nous sommes devenues amies. C’est comme ça que petit à petit mes peurs se sont évanouies. J’ai commencé à faire confiance aux gens et à les regarder tels qu’ils sont. Ils ne sont pas le gouvernement israélien avec lequel j’ai toujours du mal. Ce sont des gens qui eux aussi veulent vivre en paix.”
Depuis, et malgré les soubresauts de la politique, Sr Mouna en est convaincue. “Nous devons bâtir des ponts entre nous, des ponts pour la paix. Et elle s’y attache et on sent de la jubilation, une libération. Elle s’arrête. L’air sérieux et décoche dans un sourire magnifique : “En vrai, les juifs, ils sont trop comme nous !”
Dernière mise à jour: 18/05/2026 09:51


