Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

À Saint-Vincent, la tendresse comme langage

Marie-Armelle Beaulieu
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Après la sainteté des lieux et la sanctification des pèlerins, il faut aller à la rencontre des Filles de la Charité pour approcher la sainteté des vies. À la maison Saint-Vincent-de-Paul, dans le droit fil de leur vocation, elles accueillent plus pauvres que les pauvres.


À Aïn Karem, sur le flanc de la colline la plus au sud, la Maison Saint-Vincent-de-Paul ressemble presque à un village. Escaliers, terrasses, couloirs, jardins, bâtiments ajoutés au fil des décennies : l’ensemble épouse le relief accidenté du quartier où, selon la tradition chrétienne, Marie rendit visite à Élisabeth.

Construits au XIXe siècle par les Pères Blancs Missionnaires d’Afrique, les bâtiments – après la guerre de 1948 – étaient en partie abandonnés. La ligne de démarcation entre l’ouest et l’est de Jérusalem rendait difficile leur entretien par les pères. En 1964 ils décidèrent de donner la propriété aux Filles de la Charité. Une religieuse commença alors, presque seule, à “rafistoler les choses”, comme dit aujourd’hui sœur Pascale Jarjour.

60 ans plus tard, la maison accueille près de soixante résidents polyhandicapés âgés de 4 à 38 ans. Ici, tout le monde parle des “enfants”, moins par infantilisation que par affection. C’est aussi une manière de regarder les résidents, qui ont tous une atteinte cérébrale très profonde, comme des personnes fragiles qui ont besoin avant tout de tendresse. “L’affection, c’est leur langage”, résume Pascal un volontaire.Sœur Pascale dirige la maison depuis 2013. Libanaise, elle parle un français au délicieux accent oriental, mais aussi un hébreu courant. Son autorité naturelle impressionne autant que sa chaleur humaine

Avant de venir en Israël en 1978, elle rêvait d’une autre mission. L’Iran peut-être… Certainement pas un foyer pour enfants polyhandicapés. “J’avais peur”, reconnaît-elle aujourd’hui. Elle se souvient encore des récits entendus au Liban sur ces enfants lourdement handicapés. Elle avait refusé une première fois. Puis accepté, presque malgré elle.

“Quand je suis arrivée dans notre maison de Haïfa, j’ai souffert pendant deux ans et demi. J’ai pris un enfant pour lui donner à manger, il a convulsé dans mes bras. Je voulais partir.” Elle avait 29 ans.

Puis quelque chose a basculé. “J’ai trouvé auprès de ces enfants le sens profond de ma vocation, être auprès des plus pauvres.” Depuis près d’un demi-siècle, elle vit au milieu des résidents. Et malgré les années, la souffrance continue parfois de la bouleverser.

Au début de notre entretien, elle évoque le cas d’une jeune femme qui s’automutile. Sa voix se casse. “On ressent de la colère contre soi-même parce qu’on n’arrive pas à soulager ce qui la pousse à se faire du mal.”

La maison d’Aïn Karem est reconnue par le Ministère israélien des Affaires sociales. Chaque accident entraîne enquêtes et inspections. “Les structures sont devenues très sévères parce qu’il y a eu des cas de maltraitances dans certains endroits. Les gens ne sont pas préparés à ce type de handicap.” Elle ne critique pourtant pas les inspecteurs. “Ils ont parfois sauvé des enfants.” Mais cette vigilance permanente pèse lourd. Rimas, la jeune femme qui se mutile, est venue à bout de la patience d’au moins sept employées de la maison qui ont démissionné.

Présence quotidienne

Comme d’autres institutions sociales de Terre Sainte, la Maison Saint-Vincent d’Aïn Karem accueille des volontaires. Ils viennent du monde entier, Français, Italiens, Américains etc.

Malgré la guerre, Pascal Landouer, un séminariste français en année de césure, est arrivé pour six mois… Il restera finalement huit. Et il rayonne. Au moment de son arrivée – sœur Pascale sourit en le racontant – “Il n’avait jamais fait le ménage, jamais tenu un foyer, jamais porté un enfant dans ses bras. Comment voulez-vous qu’il arrive et soit capable de donner à manger ou faire une toilette ?”

Pour lui, comme pour tous les volontaires, les débuts furent progressifs. “Les volontaires ne sont jamais seuls. Jamais”, insiste la sœur qui ne transige pas avec la sécurité. “Le ministère autorise leur présence, mais dans un cadre très strict. Ils accompagnent les professionnels sans assumer de responsabilité. Le premier mois leur sert surtout à observer”. “C’était frustrant, reconnaît Pascal, j’avais envie d’aider tout de suite.” Mais il comprit ensuite pourquoi cette prudence était indispensable. “Le bain est ce qu’il y a de plus difficile. Certains corps sont extrêmement rigides. On peut faire mal sans le vouloir.”

“Le quotidien de la maison commence vers 6 h 30” raconte-t-il en faisant la visite des locaux. “Douches, habillage, petit-déjeuner. Certains des enfants partent ensuite à l’école spécialisée, les autres restent dans les salles d’activités”. Salle de soin, chambre de Snœzelen, une approche multisensorielle visant la détente. Les chambres sont spacieuses et équipées de rails au plafond qui desservent chaque lit avec le lève-personne.

“Les volontaires apportent surtout du temps, explique Pascal, les employés font un travail extraordinaire, mais nous, on peut davantage prendre le temps de parler, de jouer, de communiquer.” Car ici, la communication ne passe pas seulement par les mots. “Certains enfants comprennent les phrases basiques en six langues mais la plupart ne parlent pas. Alors les regards, les gestes, les caresses disent énormément.” Dans la maison, on entend tour à tour de l’arabe, hébreu, anglais, français. Les enfants, eux-mêmes sans mots, savent se faire comprendre. “Les yeux comprennent”, résume sœur Pascale.

Enfants, adultes et familles

Bien que la congrégation des Filles de la Charité compte moins de religieuses – “Il faudra s’adapter sous peu, faisons confiance à l’Esprit saint” commente sobrement sœur Pascale – elle continue d’investir dans la maison.

Pendant longtemps, n’étaient accueillis que des enfants.

Puis ils ont grandi et certains résidents ont dépassé les trente ans. Le Ministère israélien des Affaires sociales demande normalement leur transfert vers des institutions pour adultes. Sœur Pascale refuse cette logique. “Les transférer, ce serait les arracher au lieu où ils ont grandi, à tous leurs repères affectifs.” Alors la maison a lancé un projet ambitieux : transformer deux anciens bâtiments désaffectés en petits appartements adaptés. Ce bâtiment a ouvert courant juin pour accueillir les résidents les plus âgés. “Ce ne sont pas des jeunes qui peuvent sortir prendre l’air seuls, explique la religieuse, il leur fallait un lieu qui reste familial.” Les appartements sont magnifiques. Mobilier neuf, espaces lumineux, salles de bain adaptées, vue sur le jardin. Ils ont été financés par des bienfaiteurs, dont les Chevaliers et Dames de la Lieutenance de France.

La maison pense aussi aux familles. Un espace spécifique a été aménagé pour qu’elles puissent rencontrer leur enfant en privé. “Avant, les parents restaient au milieu de tout le monde. Il n’y avait pas d’intimité pour les larmes ou les émotions.”

À Saint-Vincent, juifs et arabes vivent ensemble. Le personnel, comme les résidents. “Notre présence est un témoignage d’Église”, affirme sœur Pascale. “Beaucoup nous disent : “Il n’y a que vous qui pouvez accueillir tout le monde ensemble.”” La souffrance, c’est ce que les familles ont en commun et elle finit par effacer les frontières.

Le soir, quand la maison se calme enfin, sœur Pascale fait encore sa tournée. “Si je n’entends aucun cri, je sais qu’ils sont bien.” Puis elle s’arrête un instant. “Ils ne sont pas différents de moi. Ils ont seulement des limites.”

Et après 48 ans passés auprès de ces personnes “aux besoins spéciaux”, où puise-t-elle
sa joie ? La réponse vient immédiatement. “Les rendre heureux.”

Dernière mise à jour: 20/07/2026 18:51