
Dans les collines de Jérusalem-Ouest, Aïn Karem semble flotter hors du temps. Ruelles de pierre, cyprès, terrasses agricoles, monastères cachés derrière des murs ocre, cafés aux airs méditerranéens. Le quartier donne l’impression d’un village préservé. Pourtant, derrière la carte postale se cache une histoire plus rugueuse. En un siècle, Aïn Karem est passé d’un village palestinien chrétien et musulman à un quartier israélien prisé, où la mémoire biblique côtoie les fractures de 1948 et les tensions de la gentrification.
Pour les chrétiens, Aïn Karem est d’abord lié à deux épisodes évangéliques. La tradition
y situe la maison de Zacharie et Élisabeth et donc la naissance de Jean-Baptiste. C’est aussi ici que Marie, enceinte de Jésus, est venue rendre visite à sa cousine Élisabeth. L’Évangile de Luc raconte leur rencontre et le tressaillement de l’enfant porté par Élisabeth : “Dès que ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi” (Lc 1, 44).
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Ce que l’on sait du village est qu’il commença de se développer autour de sa source à l’époque cananéenne, à l’âge du Bronze tardif, soit la fin du IIe millénaire av. J.-C. Sur la “Colline de Baal” où se dresse aujourd’hui l’église Saint-Jean-aux-Monts, “les villageois venaient célébrer leurs fêtes et demander aux dieux la fertilité, les fruits de la terre et du troupeau, la santé, la pluie, la paix et la victoire” (1).
“La racine du mot “kerem” (vigne) est très ancienne et d’origine cananéenne ; il est possible que le nom actuel soit un écho de l’époque cananéenne, où l’on y cultivait déjà la vigne.”

Aux Cananéens succédèrent les Hébreux. Ils vécurent comme leurs prédécesseurs de la vigne, des oliviers et de la culture du blé développée sur les parcelles en terrasses.(2) La découverte en 1941-1942 d’un mikvé, un bain rituel juif, par l’archéologue franciscain Sylvester Saller confirma cette présence juive.
Avant que les Byzantins ne christianisent le village, des statues d’Aphrodite et Adonis, trouvées dans les fouilles aux abords de l’église Saint-Jean, tendent à faire penser que les Romains aient pu vouloir faire disparaître un lieu de culte précédent en le remplaçant, comme ils le firent à la même époque à Bethléem et au Saint-Sépulcre notamment.
À partir des IVe-Ve siècles, un cimetière chrétien se développa dans le même secteur autour des tombes vénérées de deux “Martyrs de Dieu” inconnus, mentionnés sur une inscription découverte en 1885. En face de ces tombes Saller trouva les restes d’une chapelle dont le sol est une mosaïque puis une autre chapelle fut ensuite découverte du côté sud.
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À défaut de preuves archéologiques indubitables, la tradition orale situe ici la naissance du Précurseur au point de finalement laisser des traces écrites. Théodose le Cénobiarque (mort vers 530 ap. J.-C.) et qui vécut à Bethléem, mentionne la “demeure de sainte Élisabeth” à environ 8 km de Jérusalem. Au VIIe siècle, Épiphane évoque Aïn Kerem comme le lieu de la demeure familiale de Jean le Baptiste et un antique lectionnaire grégorien du VIIIe siècle mentionne la mémoire de sa mère le 28 août “dans la cité d’Enqarim, dans l’église de sainte Élizabeth”.
Ce sont les Croisés qui reconstruisirent plusieurs lieux de culte au XIIe siècle. Après la conquête musulmane et des siècles d’abandon partiel, les franciscains de la Custodie de Terre Sainte rachetèrent les sites à partir du XVIIe siècle.
L’église de la Nativité de saint Jean-Baptiste, au cœur du village, fut édifiée au XIXe siècle sur des structures plus anciennes. Plus haut sur la colline, le sanctuaire de la Visitation ne prit sa forme actuelle qu’au XXe. L’église, conçue par l’architecte Antonio Barluzzi et consacrée en 1955, domine les vallées environnantes. Sur les murs de son parvis, des traductions du Magnificat en plusieurs langues rappellent que des milliers de pèlerins du monde entier continuent de gravir la pente menant au sanctuaire.
Autour des sanctuaires franciscains s’installèrent d’autres communautés catholiques et orthodoxes : Pères Missionnaires d’Afrique auxquels succédèrent les filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, sœurs de Sion, monastères grecs-orthodoxes, sœurs du Rosaire. Aujourd’hui encore, la présence chrétienne structure fortement l’identité du quartier, même si les chrétiens qui y vivent ne sont plus que des religieux, religieuses ou volontaires étrangers.

Et son histoire récente
Au début du XXe siècle, Aïn Karem est un gros village palestinien de la périphérie de Jérusalem. Sous le Mandat britannique, la population dépasse les 3 000 habitants. La majorité est musulmane, mais les chrétiens représentent une minorité importante et visible.
La guerre de 1948 bouleversa cet équilibre. Après le massacre de Deir Yassin, bourg palestinien situé à quelques kilomètres, la peur gagna les villages arabes de la région. Une partie des habitants d’Aïn Karem s’enfuirent dès le printemps. En juillet 1948 les forces israéliennes prirent le contrôle du village. Les derniers habitants partirent à leur tour.
Contrairement à d’autres localités systématiquement détruites par l’armée israélienne, les maisons restèrent largement intactes. Mais leurs habitants ne purent pas revenir. Beaucoup s’installèrent à Bethléem, Beit Jala ou dans le camp de réfugiés de Dheisheh. D’autres partirent à l’étranger. Pour tous, le fait que leurs demeures ancestrales soient toujours debout, mais occupées par d’autres, rend l’exil plus douloureux encore.
Après 1948 Israël intégra Aïn Karem à la municipalité de Jérusalem-Ouest. Les maisons abandonnées accueillirent alors des immigrants juifs venus d’Irak, du Yémen, d’Égypte
ou du Maroc. Ces familles mizrahim (orientales) arrivèrent après avoir elles-mêmes connu des départs douloureux du monde arabe.
Le quartier devint un espace populaire et périphérique. Les nouveaux habitants occupèrent des maisons parfois délabrées, sans toujours connaître l’histoire de ceux qui y vivaient
auparavant. Plusieurs témoignages évoquent une forme de malaise silencieux : ces maisons n’étaient pas les leurs, mais elles représentaient aussi leur premier refuge. Dans les années 1960 la construction du centre hospitalier Hadassah et du campus médical de l’Université hébraïque transformèrent progressivement le secteur. Médecins, universitaires et artistes commencèrent à s’intéresser à ce “village” aux allures méditerranéennes, encore éloigné de l’agitation du centre-ville. À partir des années 1980-1990, Aïn Karem devint l’un des quartiers les plus recherchés de Jérusalem. Des maisons palestiniennes anciennes furent rénovées. Des galeries, cafés et chambres d’hôtes apparurent dans les ruelles. Le quartier acquit une réputation de refuge bohème, mêlant artistes, professions intellectuelles et classes moyennes supérieures.
Mémoires superposées
Cette évolution s’accompagna d’une forte hausse des prix de l’immobilier. Certaines familles installées depuis les années 1950 quittèrent progressivement le quartier, incapables de suivre la flambée des loyers et du foncier. À leur tour, elles éprouvèrent le sentiment d’être déplacées par une nouvelle population plus aisée.
Aujourd’hui, Aïn Karem compte peu d’habitants à l’échelle de Jérusalem, mais son influence symbolique dépasse largement sa taille. Les pèlerins chrétiens continuent d’y affluer. Les institutions religieuses emploient Israéliens et Palestiniens venus de Bethléem ou de Jérusalem-Est. Le quartier attire aussi des visiteurs israéliens du cœur de Jérusalem.
Le passé palestinien d’Aïn Karem reste peu visible dans le récit touristique dominant. Néanmoins, des associations israéliennes et palestiniennes organisent parfois des visites rappelant l’histoire du village avant 1948. Des descendants d’anciens habitants reviennent discrètement voir la maison familiale. Certains habitants juifs du quartier reconnaissent eux-mêmes la complexité du lieu, conscients que leur propre histoire d’exil s’est inscrite dans celle d’un autre peuple déplacé.
Cette superposition de mémoires fait d’Aïn Karem un concentré des contradictions de Jérusalem : un lieu biblique devenu quartier branché, un paysage palestinien transformé en décor touristique israélien, un espace chrétien international sans communauté chrétienne locale.
Au coucher du soleil, quand les cloches des couvents répondent aux voix des cafés et aux groupes de pèlerins descendant de la Visitation, Aïn Karem continue pourtant de donner l’illusion d’un village immobile. Mais sous les pierres blondes et les glycines, l’Histoire demeure partout présente.
1. In Ein Kerem – Masa el ha-Kfar ha-Kasum, en hébreu uniquement, “Ein Kerem, voyage au village magique” de Moshe Amirav, David Harel, Benya Ben-Nun, 2004.
2. Voir l’article in TSM 670 de novembre-décembre 2020 “Ein Karem, la vigne de Juda”.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 17:39

