
“La Terre Sainte, un cinquième évangile”. On prête traditionnellement l’expression à Paul VI. Frère Diego Dalla Gassa la reprend à son compte. Il est un de ces nombreux frères qui vit dans les Lieux saints pour les garder et peut-être pour être gardés par eux, entre écoute de la Parole de Dieu, adoration et incarnation.
Franciscain de la Province de Vénétie (1), j’ai demandé à venir en Terre Sainte après avoir écouté un jour, un quart d’heure, en Italie, Pierbattista Pizzaballa [alors custode] parler de la mission sur place.
J’ai été comme foudroyé : j’ai retrouvé l’étincelle qui avait décidé de ma vocation sous le ciel étoilé de Mogadiscio, la fascination pour le Moyen-Orient, pour l’Autre avec un grand A. Au Moyen-Orient, on respire quelque chose que j’avais déjà “goûté” en Somalie durant mon service militaire. C’était la guerre. Ce dont j’étais le témoin suscitait beaucoup de questions en moi dont celle-ci : existe-t-il quelqu’un en qui je puisse investir mon temps, ma force, ma vie, mon énergie, tout mon être, y compris mon corps et mon intelligence, et qui ne me décevra pas ?
Lire aussi → Comment on devient franciscain de la Custodie ? Témoignage de frère Diego
Je suis arrivé le jour même du Transitus – le passage à Dieu – de saint François, le 3 octobre 2010.
Dans la lettre adressée à mon provincial pour demander à venir, l’un de mes motifs était de connaître les lieux où Jésus avait vécu. Je ressentais le besoin de voir, de toucher, de percevoir la personne de Jésus.
Habiter un Lieu saint transforme la manière de lire l’Évangile et de suivre le Christ. Au contact du lieu, on acquiert cette perception concrète : “Ici, il est venu ; ici, sur cette montagne.” Ça n’est pas rien.
Façonné par un lieu
Le lieu est le cinquième Évangile. On pourrait presque parler d’une sacramentalité : on touche le lieu, le ciel, les circonstances dans lesquelles l’événement s’est produit, même si les époques s’y sont superposées.
Je suis au Thabor depuis octobre 2025. Bien que j’aie déjà visité plusieurs fois la basilique, j’ai attendu plus d’une semaine avant d’entrer dans la crypte. J’avais conscience d’entrer dans le lieu de la Transfiguration. Celle-ci s’est déroulée en plein air, mais ici, on entre aussi en contact avec une multitude de personnes venues prier au cours des siècles. Le lieu devient mémorial. Les pierres, le pavement, les marches sont devenus luisants sous les pas et les prières de tant de chrétiens.
Cela me fascine et me façonne. Le Thabor est le lieu où le Père se manifeste et où sa voix se fait entendre. C’est comme s’il disait : “Je te donne un visage auquel te référer : écoute-le.” Un Lieu saint interprète aussi les autres Lieux saints. De même que l’Écriture s’interprète elle-même, les Lieux saints s’éclairent mutuellement.
Pour autant, lorsqu’on vit longtemps dans un Lieu saint, on peut ne plus le voir. Comme dans toute relation, l’amour peut s’éteindre. Le risque de l’accoutumance existe, tout comme celui de vivre sans passion. Il concerne tout le monde, y compris ceux qui ont reçu la mission de le garder.
Il faut beaucoup d’humilité. Dans ce domaine, il faut reconnaître que les pèlerins nous aident : leur émotion devient aussi la nôtre. Leur accueil fait partie de notre mission ; il nous réveille et nous stimule. Mais le danger de devenir des employés des Lieux saints est bien réel. Les lieux et le monde peuvent nous user. Je m’efforce et j’essaie avec mes frères de faire en sorte que nous retrouvions toujours notre premier amour.
Lire aussi → Une récolte des olives sous le signe de l’unité à Gethsémani
En l’absence de pèlerins
Quand les pèlerins sont nombreux, il faut trouver un équilibre : fixer des horaires, préserver le temps donné au Seigneur, à la fraternité et au repos. Aujourd’hui, leur absence nous fait redécouvrir les habitants du pays qui continuent de visiter le sanctuaire. Leur présenter ce lieu, en hébreu parfois, devient une évangélisation qui construit des ponts plutôt que des murs.
Mais fondamentalement, l’amour pour un lieu saint s’entretient dans la Parole de Dieu, le silence, la prière quotidienne et la lecture de l’Évangile. Tout cela aide à demeurer petit devant le mystère, à conserver la braise allumée en retirant la cendre. Au fond, nous ne nous éloignons pas de ce que l’Église nous a toujours transmis : la prière et la fidélité dans les petites choses.
Cette fidélité nous permet aujourd’hui, même en l’absence de pèlerins, de conserver une vie humble et laborieuse. L’effondrement du tourisme a privé les sanctuaires et les maisons de pèlerins du soutien dont ils disposaient. Nous sommes appelés à habiter cette situation autrement. Habiter réellement un lieu, c’est ne pas y demeurer comme quelqu’un d’extérieur, mais prendre part à ses petites réalités quotidiennes.
Après quinze années à l’ermitage de Gethsémani, où le monde venait jusqu’à moi pour prier, je suis désormais au Thabor. Le custode m’a confié la formation(2) au sein de la Custodie. Je suis appelé à porter au-dehors la beauté de Dieu et sa lumière. Je ne me sens pas à la hauteur : ce service est beaucoup plus grand que moi. Mais je découvre la beauté de l’Évangile et celle des Lieux saints comme celle d’un corps et de ses membres. Leur diversité appartient à un corps plus vaste. Garder un Lieu saint, c’est peut-être cela : l’habiter assez humblement pour qu’il continue de nous garder.
1. Devenue Province Saint-Antoine de Padoue, au nord de l’Italie.
2. Depuis septembre 2025, le Thabor est le lieu d’accueil des jeunes aspirants à la vie franciscaine dans la province de la Custodie.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 15:36

