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Frère Rodrigo : quand la liturgie devient épiphanie

Marie-Armelle Beaulieu
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Enfant, au Brésil, Rodrigo rêvait de théâtre. L’emprunt d’un habit franciscain pour les besoins d’une représentation a changé le cours de sa vie. Devenu franciscain, vivant dans une favela, il est envoyé en Terre Sainte pour finir ses études. Il y est reste par amour de la liturgie dans les Lieux saints.


Il voulait un vrai habit. Pas une vague tunique marron cousue pour les besoins du spectacle paroissial. À l’époque, Rodrigo est encore un adolescent brésilien passionné de théâtre. Un vieux prêtre de l’œuvre sociale connaissait un franciscain prêt à lui en prêter un. Rodrigo partit le chercher au cœur de la favela. La maison des frères “n’avait ni enduit ni faux plafond. Une ampoule pendait au bout d’un fil” se souvient-il. Tout y était pourtant propre, ordonné, impeccable. “Une pauvreté plus grande encore que celle de la maison de mes parents”. Le frère préparait le repas. Avant même de parler du vêtement, il lui mit des tomates dans les mains. Après l’avoir retenu à dîner, il lui confia le fameux habit et ajouta deux livres : la Légende des trois compagnons et les Écrits de saint François.

Rodrigo brûlait d’arriver chez lui. Il enfila le vêtement et se mit à déambuler dans les pièces. Quant aux livres, il les lut dans le bus en allant à l’école. “À chaque page, quelque chose pénétrait plus profondément dans mon cœur. Le théâtre ne suffisait plus.”

L’année suivante et malgré le déchirement familial, il entrait chez les Frères mineurs.

Ce qui l’avait attiré tient en peu de mots : des hommes ordinaires ayant tout laissé par amour de Jésus-Christ vivaient simplement, en famille.

Une vocation de liturge

Une autre expérience allait façonner sa vocation. Pendant ses études de philosophie, Rodrigo travaillait chaque jour dans une œuvre sociale auprès d’enfants et d’adolescents. “Si je n’avais pas vécu cette expérience, je ne serais pas le Rodrigo que je suis aujourd’hui.”

Lui-même avait souffert de difficultés scolaires. Pourtant, lorsqu’on demanda un jour quels frères seraient intéressés par la Terre Sainte “où on envoyait étudier les plus brillants”, il leva les deux mains rêvant de vivre les célébrations solennelles vues sur Internet. Son amour de la liturgie remontait à l’enfance. Un frère était venu préparer la Semaine sainte dans sa paroisse. Il avait réuni catéchistes, chantres, servants et personnes chargées des fleurs et leur avait expliqué le Triduum célébration après célébration : ce qu’il fallait préparer, le sens des gestes, ce qui se passait réellement. Le cœur du jeune passionné de théâtre s’était mis à battre.

Rodrigo refuse de réduire la liturgie. “C’est le lieu où le mystère se rend visible. C’est beaucoup plus que de l’esthétique.” Le théâtre lui avait appris qu’un geste, une lumière, un mouvement ou un chant permettent à tous, aux plus simples comme aux plus cultivés, de comprendre ce qui advient. Il faut tout soigner. “À qui plaît la pauvreté ? Aux intellectuels. Au pauvre plaît la beauté.” Et il précise aussitôt : la beauté n’est pas la richesse, encore moins le luxe.

En 2013, Rodrigo fut envoyé à Jérusalem pour étudier la théologie. Après son ordination en 2016, il resta au service de la Custodie et devint cérémoniaire. La fonction semble taillée pour l’enfant qui rêvait de décors et de costumes. Mais ce serait mal comprendre son chemin.

Avant toute célébration, frère Rodrigo lit les textes, étudie le mystère et cherche à comprendre ce que l’Église célèbre dans ce lieu précis. Vient ensuite le travail concret avec les chantres, les sacristains, les servants et les responsables. Puis la célébration commence. “La Parole prend forme, le chant lui donne forme, le mouvement et le geste rendent le mystère visible.” La beauté devient alors épiphanie. Dieu accepte de se manifester dans les détails.

Richesse et pauvreté

Reste l’objection. Les grandes célébrations de la Custodie sont solennelles, minutieusement codifiées et parfois fastueuses. Comment les fils du Poverello peuvent-ils déployer tant d’ornements, de brocarts, de chants et d’encens ?

Rodrigo revient à François. Le saint voulait ses frères pauvres, mais demanda que le Corps du Christ, les paroles de l’Écriture et tout ce qui servait à l’eucharistie soient traités avec un soin extrême. “François savait distinguer sa pauvreté et celle des frères de la dignité de l’autel.”

Au fil des siècles, rois et souverains ont offert aux sanctuaires de Terre Sainte des calices et des objets précieux. Était-ce pour manifester leur propre puissance ? “Non, répond Rodrigo, mais parce que ce calice contiendrait quelque chose de beaucoup plus précieux que le métal dont il était fait : le sang du Christ.”

“Nous choisissons les choses les plus belles non pour la beauté en elle-même, mais pour ce qu’elle révèle.” La pauvreté franciscaine ne consiste pas à traiter pauvrement ce qui appartient à Dieu. Elle oblige cependant à se demander pour qui l’on célèbre. Pour frère Rodrigo, une grande liturgie ne porte du fruit que si l’on y est préparé et guidé pour la suivre.

L’enfant voulait un vrai habit franciscain. L’homme sait désormais que l’habit, la fonction et même les plus belles cérémonies ne définissent pas le frère. Ils ne valent que s’ils conduisent plus loin qu’eux-mêmes. Vers le mystère rendu visible. Vers Dieu. Et vers ceux qu’il rassemble.

Dernière mise à jour: 20/09/2026 15:55

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