Au sanctuaire franciscain de la Visitation, le silence a remplacé le brouhaha des groupes de pèlerins. Depuis le début de la guerre, aucun groupe n’emprunte plus les escaliers qui montent vers le sanctuaire marial. Pourtant, explique frère Rafael Sube Jimenez : “Nous ouvrons les églises chaque jour, mais presque personne n’entre”.
Le religieux vit depuis quatre ans dans ce couvent perché sur les hauteurs du village. Avec deux autres frères, il continue d’assurer la prière quotidienne et l’entretien du sanctuaire. Quant à l’accueil, “Cela fait presque trois ans que nous sommes sans voir de pèlerins, et ils nous manquent”, confie-t-il.
Pour frère Rafael, l’absence des pèlerins touche au cœur même de la vocation franciscaine en Terre Sainte. “Les pèlerins nous maintiennent les pieds sur terre. Ils nous gardent dans la réalité. Vivre à leur contact est vital. Accompagner des pèlerins, les guider, partager leur vie spirituelle, tout cela est très important. Les pèlerins nous apportent énormément.”
L’accueil n’est pourtant pas toujours une sinécure “Mais si l’on met les choses en balance, le positif l’emporte infiniment. Les franciscains sans pèlerins, selon moi, sont incomplets.”
Prendre soin des autres visiteurs
Le fait est qu’au sanctuaire, la vie s’est considérablement ralentie. Les religieux, un Mexicain, un Coréen et un Chinois, assurent le ménage, la cuisine, le jardin et l’entretien des bâtiments. Frère Rafael décrit pourtant une routine devenue monotone : la messe du matin, les vêpres, les repas en commun, puis des heures à veiller sur un sanctuaire déserté. “Les pèlerins donnent du sens à notre journée. Un mot à dire, quelques questions auxquelles répondre, des autels à préparer pour les célébrations eucharistiques.”
L’absence de chrétiens amène les frères à porter plus d’attention aux groupes qui viennent au compte-goutte : des juifs israéliens, des écoles musulmanes ou des familles. Une expérience qui surprend positivement le franciscain. “La grande majorité est très respectueuse. Beaucoup connaissent l’Évangile et nos traditions chrétiennes. Certains posent des questions très profondes. Ce qui me frappe aussi, c’est leur respect des lieux saints. Les femmes juives se couvrent spontanément les épaules. Parfois, avec les pèlerins chrétiens, il faut presque se battre pour l’obtenir…”
Il raconte aussi la visite d’un jeune Israélien préparant un exposé sur le sanctuaire et venu lui poser des questions sur la figure de Jean-Baptiste ; ou encore celle d’un couple de fiancés, juifs également : “La discussion s’est amorcée et ils m’ont demandé de prier pour eux. Je l’ai fait très simplement.”
Dès qu’il le peut, frère Rafael se rend au Saint-Sépulcre : “Les Lieux saints sont ma vie”, affirme-t-il.
Le sanctuaire de la Visitation, qui commémore la rencontre entre Marie et Élisabeth, a également transformé sa propre spiritualité. Lui qui dit avoir eu autrefois “peu de dévotion mariale” affirme avoir découvert ici “une Marie humaine, traversée par le doute, mais fidèle à la Parole de Dieu”.
Cette expérience nourrit aujourd’hui sa manière de vivre la guerre et l’attente. “Nous sommes encore vivants. D’autres sont morts. Alors nous continuons.”
Dans les collines d’Aïn Karem, les frères poursuivent leur mission discrète : maintenir les sanctuaires ouverts, même presque vides, dans l’espoir du retour des pèlerins. t
Deux traditions pour un sanctuaire
Ce n’est qu’au début du XIVe siècle que la Visitation de la Vierge Marie à Élisabeth a été située dans un lieu différent de celui de la Nativité de Jean-Baptiste.
À cet endroit, on commémora d’abord la tradition, rapportée par le Protévangile apocryphe de Jacques, de la cache de Jean durant le “massacre des innocents”.
Le pèlerin russe Daniel, au début du XIIe siècle, le rapporte ainsi : “À une distance d’une demi-verste, on arrive à la montagne vers laquelle accourut Élisabeth avec l’enfant Jean, en s’écriant : “Reçois, ô montagne, la mère et l’enfant.” Obéissante à cette voix, la montagne l’accueillit et les soldats d’Hérode, qui les poursuivaient, arrivant jusqu’à ce lieu, et n’y voyant personne, s’en retournèrent confondus. […] Au-dessous de l’église est une petite caverne, d’où s’écoule une source abondante d’eau vive, qui abreuvait jadis Élisabeth et son enfant, protégés sous l’abri de cette montagne par un saint ange. Ils y restèrent jusqu’à la mort d’Hérode.”
Des reliques de la “terre de la grotte d’Élisabeth et Jean” étaient conservées, déjà au VIIe siècle, dans le trésor du Latran, et dans d’autres lieux. Une pierre, exposée dans la crypte, perpétue aujourd’hui cette tradition.
Dernière mise à jour: 20/07/2026 17:59


