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Farid Jubran : “Il faut se souvenir des communautés oubliées, celles d’Israël“

Par Marie-Armelle Beaulieu
23 janvier 2026
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Farid Jubran, de l’art d’être un Palestinien-Israélien serein ©MAB/TSM

Farid Jubran est une figure de la communauté chrétienne de Ramleh. Avocat, il fait partie de ceux qui “ont réussi”. Sa réussite, il l’a mise au service de l’Église et de la communauté chrétienne arabe en Israël dont il a la passion.


Farid Jubran, si vous deviez vous présenter à des Français, que diriez-vous ?

Je me présenterais comme un citoyen palestinien chrétien d’Israël. Ma famille est profondément enracinée dans la région de Ramleh et de Lod. La moitié de ma famille est réfugiée au Liban ou vit au Canada, aux États-Unis et en Australie. Mon grand-père et son frère vivaient l’un à côté de l’autre dans ce qu’on appelle le « quar-tier de la gare » entre Ramleh et Lod. Quand la guerre de 1948 a éclaté et qu’ils ont entendu parler de ce qui se passait à Jaffa, mon grand-oncle est allé trouver refuge au Liban. Mon grand-père n’a pas voulu quitter sa terre. Nous y sommes très attachés.

Je vis aujourd’hui cet attachement comme citoyen d’Israël. J’ai de nombreux amis juifs. Je suis engagé dans les institutions de ma ville. J’ai été membre du conseil d’administration des centres culturels, j’ai travaillé avec le maire. Je suis avocat, membre du barreau. J’éduque mes enfants à être des membres actifs de la société – loyaux envers l’État, sans jamais saper l’État ni les autorités – mais en gardant leur identité. Nous sommes une minorité, comme chrétiens et comme Palestiniens et je ne vois pas de contradiction à le vivre comme citoyen israélien.

Vous semblez sûr de vous dans cette subtile alchimie identitaire…

Cela m’a pris des années pour construire cette identité. Quand javais 17 ans, je me demandais :
« Pourquoi ne faisons-nous pas l’armée comme tout le monde ? Nous devrions protéger notre pays. » En grandissant, j’ai voulu découvrir mes racines. Je les ai trouvées au pied d’un olivier. Elles sont enfouies dans une ville arabe, palestinienne dont l’histoire remonte au VIII siècle. Je ne peux pas l’effacer. Mais j’ai étudié le droit international et le droit international a placé Ramleh dans l’État juif.

Les juifs que vous fréquentez ne sont-ils pas surpris de vous trouver à la fois Israélien et Palestinien?

Ils le sont. De leur point de vue, Israël a été créé comme la patrie du peuple juif. Mais moi, je ne vois aucune contradiction. Je suis Palestinien. Ma culture, ma langue, ma nourriture, mon ethnicité, mon cœur, tout en moi est palestinien. Mais je suis citoyen israélien. Je respecte mon pays. Quand l’équipe israélienne de basket joue contre l’Italie, la France ou l’Espagne, je veux qu’elle gagne !

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Nous avons rencontré plusieurs chrétiens en ville qui refusaient de se définir comme Palestiniens. Ils se définissent comme arabes d’Israël.

J’ai été de ceux-là pendant long-temps. Je le suis encore de bien des manières. Finalement, notre premier critère d’identification c’est que nous sommes chrétiens. Nous sommes ici parce que nous voulons garder la terre de Jésus.

Est-ce facile d’être chrétien à Ramleh ?

C’est facile quand nous sommes à l’intérieur de l’enclos paroissial. Mais dès que vous sortez dans la rue, vous sentez que vous êtes minoritaire. Dans la vie quotidienne, personne ne remarque que vous êtes chrétien. Mais dès lors que vous êtes identifié comme tel, cela devient plus difficile. Lors de la procession des scouts du dimanche des Rameaux il y a deux ans, des juifs extrémistes ont perturbé la fanfare. Ils sont arrivés avec des mégaphones, se sont arrêtés au milieu du défilé et ont gâché la marche. Voilà la réalité. Des chrétiens ont été victimes d’infractions criminelles perpétrées par la mafia, parce qu’ils sont les cibles les plus faciles, ne cherchant pas à se protéger par la force. Il y a des membres de la municipalité qui se plaignent du son des cloches…

Vous pouvez en parler avec le maire?

Oui, car même s’il est Likoud (le parti du Premier ministre Ne-tanyahou NDLR), à Ramleh, il joue la carte du pluralisme et finalement, nous arrivons à maintenir une forme de coexistence tant que l’on ne parle pas de politique ou de religion. Pour Noël, nous avons fait un spectacle dans l’espace culturel de la municipalité, et l’on a pu parler de Jésus comme Fils de Dieu. Mais si les juifs religieux le savaient ils auraient fait fermer le centre.

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Votre engagement dans l’Église vous donne une vue transversale du christianisme en Israël. Est-ce que les chrétiens en Israël partagent la même identité ?

Je pense que la très grande majorité partage la fierté d’être chrétiens. Même parmi les chrétiens qui ne savent pas à quoi ressemble l’intérieur d’une église ! Sur le plan politique, vous voyez des divisions. Vous pouvez rencontrer des chrétiens nationalistes palestiniens, mais aussi des chrétiens qui servent dans l’armée israélienne, voire des chrétiens qui sont nationalistes extrémistes israéliens. Il y a tout le spectre politique représenté dans la communauté.

Culturellement, vous avez des chrétiens qui vivent comme des juifs – ils mangent, sortent avec leurs amis, parlent hébreu plus qu’arabe. Et vous avez des chrétiens qui, volontairement, parlent arabe et écartent l’hébreu de leur langue quotidienne. Dans ma famille, chaque phrase est composée des deux premiersmots en arabe, des deux mots du milieu en hébreu, et des deux derniers mots en anglais, mes enfants allant à l’école écossaise de Jaffa.

Quels sont alors les défis communs des chrétiens en Israël?

Je pense que la tentation de partir est le plus grand défi. Chypre est devenue la destination phare. L’exode est d’une ampleur extraordinaire depuis le 7-Octobre, sous l’effet conjugué de la guerre et de la violence dans la société arabe et la violence du langage dans la société israélienne juive contre les minorités.

N’est-ce pas un peu frustrant pour les chrétiens en Israël que le monde regarde les chrétiens de Terre Sainte le plus souvent au prisme des chrétiens de Cisjordanie ?

Ça l’est et je range les chrétiens de Jérusalem avec ceux de la Cisjordanie. Je dirais que si la communauté internationale, ou le monde chrétien international, investissait de la réflexion – pas de l’argent, avant l’argent: de la réflexion – dans la communauté chrétienne d’Israël, ne serait-ce que 10% de ce qu’ils investissent en Cisjordanie, nous serions dans une situation bien meilleure. Ici à Ramleh, nous avons chaque semaine 220 jeunes, de 6 à 25 ans, qui se rassemblent le vendredi, qui est le jour le plus problématique de la semaine. Or, la paroisse na pas les infrastructures nécessaires pour eux. Nous avons demandé à la Custodie d’aménager un terrain en sa possession sur lequel il y a des ruines, il est abandonné depuis 1948.

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Avec 1,5 million de shekels (1400 000 €), nous pourrions le remettre en état, pour y rassembler nos jeunes là-bas, pour les répétitions de la fanfare. Cela fait trois ans que j’essaie d’obtenir des fonds, mais les décideurs ne connaissent pas Ramleh et ses besoins. Les activités que nous proposons pour les jeunes sont déterminantes pour l’avenir de la communauté chrétienne. Mais je n’obtiens rien.

Qu’aimeriez-vous dire aux chrétiens européens?

Je leur dirais : nous sommes là. Regardez, ce qui nous unit à vous, c’est que nous croyons, et nous sommes fiers de deux choses: la Croix et la Résurrection. Mais garder vivante la foi dans la terre où elle est née est le plus grand défi du christianisme. Ce n’est pas important de savoir si le christianisme est plus grand aujourd’hui en Europe, en Indonésie ou en Asie – il est important de garder le christianisme vivant partout – mais garder une présence chrétienne vivante en Terre Sainte est crucial. Si vous voulez préserver une présence chrétienne en Terre Sainte, sachez que les habitants de Bethléem, de Taybeh, de Jérusalem ne pourront pas survivre s’il n’y a pas de chrétiens à Haïfa, Nazareth, Ramleh et Jaffa.

Pour maintenir cette communauté vivante, elle doit être présente dans toute la Terre Sainte. Et pour cela, il faut se souvenir des communautés oubliées, celles d’Israël. Permettez-moi de terminer sur un trait d’humour: Jésus est mort seul sur la Croix. Et quand il a fallu s’occuper des choses matérielles, le décrocher, l’ensevelir, ce sont seulement des hommes de Ramleh qui s’y sont collés.

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