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Une école, trois religions, une même cour de récréation

Charlie Deulme
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Au sud de Tel-Aviv, l’école des Frères lasalliens cultive une double singularité : accueillir depuis plus d’un siècle des enfants juifs, chrétiens et musulmans, et enseigner en français. Dans un pays où l’identité est souvent assignée avant d’être choisie, cet établissement unique en Terre Sainte fait le pari, rare, d’un vivre-ensemble possible.


Onze heures approchent, la cloche va bientôt sonner. Les seize adolescents guettent le début de la récréation, dans leur uniforme bleu ou blanc. Les quatre garçons les plus dissipés sont assis au dernier rang, d’où ils ricanent, de plus en plus fort. “Qu’est-ce qu’on a dit au fond, en classe on parle français !” gronde gentiment leur professeur, Michael Sportiche. Car si la langue de Molière règne officiellement en classe, sur les bancs, et entre les interclasses, l’hébreu, l’arabe ou le russe prennent naturellement le relais.

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À quelques pas de la ville ancienne de Jaffa, dans le sud de Tel-Aviv, le collège lasallien des Frères accueille depuis sa fondation en 1882 des élèves chrétiens, juifs et musulmans. D’origines russe, égyptienne, arménienne, camerounaise, ou encore belge, ils partagent le même quotidien. “Nous n’avons pas de cours spécifiques sur la coexistence, la plupart des élèves sont ici depuis l’âge de 3 ans : le vivre-ensemble ne s’enseigne pas, il se pratique !”, déclare fièrement Silva Ghougassian, directrice de cet établissement, où les élèves ont la possibilité de préparer, au choix, un baccalauréat français ou un bagrout israélien. Souvent surnommée “l’école de la paix”, cette structure semi-privée propose à ces jeunes Israéliens un enseignement réputé, au sein d’un environnement multiculturel sans équivalent en Israël.

Des valeurs communes

“Moi je ne sais pas forcément de quelle confession sont les enfants quand je leur parle !”, s’amuse le frère Patxo, chargé de veiller à la transmission des valeurs lasalliennes humaines et spirituelles — mais non confessionnelles. Le collège des Frères est laïc : le port de tout signe religieux y est proscrit. “Tout le monde est pareil ici, il n’y a pas de qui est qui, il n’y a aucune différence”, insiste le frère Patxo. L’école propose néanmoins, en parallèle du programme scolaire conforme à celui des établissements français, des cours religieux distincts — chrétiens ou musulmans — pour les élèves qui le souhaitent. Le judaïsme est, lui, abordé collectivement à travers l’enseignement de l’Histoire.

Esprit lasallien – Frère Patxo Ordonez, qui veille à ce que l’esprit des Frères des Écoles chrétiennes préside à l’enseignement dans leur école de Jaffa. © Photos Capucine Delaby

Si la répartition confessionnelle a évolué au fil du temps, l’école accueille aujourd’hui quelque 720 élèves, du jardin d’enfants à la terminale : 60 % de musulmans, 25 % de chrétiens et 15 % de juifs. Ces derniers, principalement issus de la communauté russe immigrée après la chute de l’Union soviétique, se disent majoritairement peu pratiquants, voire athées. L’intégralité du corps professoral est quant à elle composée d’Israéliens juifs francophones, ayant fait leur aliya il y a plusieurs années.

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“L’idée n’est pas d’inculquer la religion chrétienne à des élèves qui ne sont pas chrétiens. Mais c’est précisément parce que l’école est chrétienne qu’elle parvient à fédérer, autour de valeurs humanistes universelles dans lesquelles chacun peut se reconnaître”, assure Caroline Serek, professeure de philosophie au lycée. L’enseignement en français joue aussi un rôle clé. “C’est une langue commune, qui n’est celle de personne. C’est un puissant facteur d’unité”, affirme le frère Patxo.

Ne parler ni de politique, ni de religion : telle est aussi la règle imposée par la direction pour préserver cette “bulle”, comme la qualifie une grande partie du corps enseignant. Une parenthèse fragile, sous tension permanente, reconnaissent-ils. “Nous ne sommes pas épargnés par ce qu’il se passe autour, notamment depuis 2023. Mais nous avons réussi à maintenir cette bulle, ensemble”, confie Sandra Israël, professeure d’anglais et bibliothécaire. Pour elle, tout se joue dans le quotidien : ne pas seulement partager un espace, mais se rencontrer, apprendre à connaître l’autre, sa famille, son histoire. “Ce ne sont pas seulement les enfants de demain que nous accueillons ici, mais ceux du présent, à qui il faut apprendre à cohabiter chaque jour”, insiste-t-elle.

Dans la cour des lycéens s’activent en riant sur un terrain de basket. Parmi eux, un groupe de quatre amis : une juive, un arabo-musulman, un arabo-chrétien et une adolescente issue d’une famille mixte ; Sarah, 17 ans, est la fille d’une mère russe installée en Israël grâce à la Loi du retour — qui permet à toute personne ayant au moins un grand-parent juif d’immigrer en Israël — et d’un père arabe israélien. “En Israël, la question la plus importante est toujours qui tu es, d’où tu viens. Ici, personne ne nous demande de nous définir. On est juste nous”, confie-t-elle.

Assumer la différence

“Les élèves n’effacent pas leurs différences. Au contraire : parce qu’elles sont assumées, elles cessent d’être un problème”, observe à ses côtés Caroline Serek. Cette coexistence reste toutefois fragile, et certains questionnements rattrapent ses élèves à l’heure des premiers amours adolescents, qui mettent à nu la frontière ténue entre un espace qui tente de rassembler et une société qui continue de séparer. “Il y a quelque temps, j’ai emmené mes élèves au théâtre voir une adaptation de l’histoire d’amour entre un Roméo arabe et une Juliette juive. À la fin, aucun d’entre eux — y compris ceux en couple mixte — ne pensait qu’une telle histoire était possible. “Ça va détruire des familles, à quoi bon ?”, m’ont-ils dit”, se rappelle tristement Caroline Serek.

C’est aussi plus tard, une fois sortis des murs protecteurs de l’école, que certains de ses élèves se sont heurtés à des interrogations identitaires plus brutales. “Tous nos élèves arabes se disent Israéliens. Mais c’est en France, où beaucoup partent après le bac, qu’on les renvoie à une identité palestinienne qu’ils n’avaient pas forcément revendiquée”, raconte l’enseignante.

Pour l’équipe pédagogique, le rôle consiste alors à ramener sans cesse les élèves à une lecture non-manichéenne du monde dans lequel ils grandissent, fidèle à l’esprit lasallien d’ouverture et de coexistence. Ici, à rebours des crispations identitaires qui dominent le pays, on expérimente au quotidien ce qui semble, hors des murs du collège des Frères de Jaffa, devenu presque impossible : rester soi-même, sans cesser d’être ensemble.

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