Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Abou Gosh : Un bien joli tas de pierres

Louise Couturaud
30 juillet 2013
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Sur la route en direction de l’aéroport de Tel Aviv, le monastère bénédictin d’Abou Gosh, situé sur un des lieux présumés de l’Emmaüs évangélique est, selon les critères européens, l’une des plus belles églises de Terre Sainte (avec la basilique Sainte-Anne). Comment ce joyau de l’art roman est-il devenu propriété de la France ? C’est le troisième des quatre Domaines nationaux que Terre Sainte Magazine vous invite à découvrir.


“Tenez, le voilà votre tas de pierres !”, c’est en riant que Khalil Pacha, sultan ottoman, signe en 1873 l’acte cédant le domaine d’Abou Gosh à la France. Il s’adresse au marquis Melchior de Vogüé, ambassadeur français à Constantinople, tombé amoureux depuis ses vingt-quatre ans de l’église abandonnée.
C’est en 1871 qu’il saisit l’occasion de la faire acquérir par la France à la faveur d’une violation du Statu quo par les Grecs orthodoxes qui viennent de s’emparer de l’église Saint-Georges de Lydda (Lod voir pages 46sq). Le marquis de Voguë insistait alors régulièrement auprès de l’ambassadeur ottoman : “Vous devriez nous donner ce tas de vieilles pierres dont vous n’avez pas l’usage…”. Il finit par l’emporter ! Au nom de la Sublime Porte, le monastère d’Abou Gosh fut donné à la France en compensation de la perte de l’église Saint-Georges.
Ce don souverain, sans restriction ni condition, a fait du monastère un des quatre Domaines nationaux français en Terre Sainte. En 1901, une communauté de bénédictins de l’abbaye de Belloc, arrivée depuis quelques années signe un accord avec la République française qui formalise son installation sous condition notamment de célébrer “les offices religieux avec toute la solennité requise, pour la prospérité de la France et de l’Église”. C’est eux qui construisirent le monastère où ils demeurèrent jusqu’en 1953. Car la congrégation de Subiaco – dont dépendait Belloc – ne pouvant plus assumer cette implantation, laissa la place aux pères Lazaristes. Ceux-ci, venus pour une durée limitée et dans l’espoir de développer une activité agricole – ce qui s’avéra impossible – partirent à leur tour. Quelques vicissitudes locales plus tard, le 1er mai 1976, trois moines bénédictins de l’abbaye normande du Bec-Hellouin (congrégation du Mont-Olivet) arrivèrent pour faire revivre l’église médiévale, suivis en 1977 par trois moniales du Bec-Hellouin.
En 1981 la communauté fut érigée de manière autonome et devint abbaye en 1999 sous le nom de “Sainte Marie de la Résurrection”. (Lire page 24 sq).

Un des trois Emmaüs

Avec trois autres sites (1), Abou Gosh se dispute l’honneur d’être l’Emmaüs évangélique, le bourg ou le Christ ressuscité s’entretint avec deux disciples qui le reconnurent à la fraction du pain.
L’Ancien Testament déjà avait donné ses lettres de noblesse au village alors appelé Kyriat Yearim, c’est-à-dire Ville des forêts en hébreu, où l’Arche d’Alliance demeura vingt ans, entre sa restitution par les Philistins (1S 6, 21 – 7, 2) et son transport à Jérusalem par David (2S 6).
Au Ier siècle ap. J.-C., sous le règne de Vespasien (69-79), le village quitte la colline pour s’établir dans la vallée. Un détachement de la Xe légion, qui y tenait garnison depuis l’an 71, construisit sur la source un réservoir. Il fut incorporé à un caravansérail arabe au milieu du IXe siècle, lorsque les califes omeyyades reprirent et restaurèrent le réseau routier byzantin. Passage obligé entre Jérusalem et Jaffa, muni du point d’eau indispensable pour les voyageurs, le lieu, rebaptisé Kariat el-Enab soit Ville du raisin en arabe, prit une importance croissante. C’est tout naturellement que les croisés, comptant 60 stades comme dans l’Évangile soit 11,5 km à partir de Jérusalem, identifièrent comme Emmaüs le village de Kariat el-Enab qui, sans les aménagements romains puis arabes, serait sans doute passé inaperçu.
Les franciscains auraient résidé à Kariat el-Enab dès les débuts de leur arrivée en Terre Sainte, dans les années 1220 (2).
Mais en 1490, les neuf religieux alors présents seraient morts en martyrs. Le couvent aurait alors été pillé, saccagé et ne fut pas relevé ; les frères n’y revinrent pas. Le sanctuaire resté presque intact fut utilisé pour des usages domestiques. Les Mamelouks ne modifièrent pas l’église mais construisirent une mosquée à côté d’elle. Le couvent fut transformé en caravansérail qui ferma ses portes à la fin du XVe. À partir du XVIe siècle, le sanctuaire était connu dans le monde occidental sous le vocable de Saint-Jérémie. En 1957, le Consulat français de Jérusalem et le quai d’Orsay le désignaient encore ainsi.
Quant au nom d’Abou Gosh pour le village qui signifie “Père de discorde”, ou “Père d’iniquité”, il vient de ce qu’un bandit devenu célèbre régna en maître sur la route empruntée par les pèlerins qui allaient de Ramleh à Jérusalem. “Pendant une cinquantaine d’années, nul pèlerin n’alla prier aux lieux saints de Judée sans la permission d’Abou Gosh.” (3) Ibrahim Pacha, vice-roi d’Égypte (1789-1848) condamna Abou Gosh aux galères, dont on dit qu’il revint assagi.


Rencontre de Lamartine et d’Abou Gosh en 1832

“Une petite vallée, de cent pas de large s’ouvrait à notre droite : c’est là que commence la domination des Arabes, brigands de ces montagnes. Le célèbre Abou Gosh tient la clé de ces défilés qui conduisent à Jérusalem. Son quartier général est à quelques lieues de nous, au village de Jérémie. Aussitôt que les Arabes nous aperçoivent, ils descendent de la terrasse, montent à cheval et s’avancent au petit pas vers nous. Le fameux Abou Gosh s’avance seul avec son frère au devant de moi. Après les saluts d’usage et les compliments interminables qui précèdent toute conversation avec les Arabes, Abou Gosh me demanda si je n’étais pas l’émir franc que son amie, Lady Stanhope, reine de Palmyre, avait mis sous sa protection. Je répondis que j’étais en effet l’étranger que cette femme illustre avait confié à la générosité de ses amis.
À ces mots, il descendit de cheval, ainsi que son frère. Il appela quelques cavaliers de sa suite et leur ordonna d’apporter des nattes, des tapis et des coussins. Nous eûmes une longue conversation. ‘Connaît-on mon nom en Europe ?’ me demanda-t-il. ‘Oui, lui dis-je ; les uns disent que vous êtes un brigand, pillant et massacrant les caravanes, emmenant les Francs en esclavage, et l’ennemi féroce des chrétiens ; les autres que vous êtes un prince vaillant et généreux, réprimandant les brigandages des Arabes des montagnes, assurant les routes, l’ami de tous les Francs qui sont dignes de votre amitié’…”
(Notes d’un voyageur, Paris, 1835)


 

(1) Voir “L’énigme d’Emmaüs” par Rosario Pierri in La Terre Sainte, Sept Oct 2009.
(2) In Les Frères Mineurs à Kiriet-el-Anab, La Terre Sainte, 15 octobre 1927, p 239.
(3) In Quatre-vingts siècles d’histoire à Abou-Gosh, l’Emmaüs des croisés / Englebert Omer – Paris : Albin Michel, 1968

Dernière mise à jour: 30/12/2023 19:17