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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Le mystérieux Tombeau des Rois

Louise Couturaud
3 septembre 2013
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Avec le Tombeau des Rois, Terre Sainte Magazine clôt sa série sur les quatre domaines nationaux que possède la France à Jérusalem. Si les trois premiers (la basilique de Sainte-Anne, l’Éléona ou Carmel du Pater et la basilique d’Abou Gosh) sont chrétiens et connus des touristes et pèlerins, le troisième est juif et interdit au public. À ce jour, il demeure pour les scientifiques un objet d’études.


 

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Drôle d’expérience que de descendre pour la première fois au Tombeau des Rois. D’abord parce qu’on ne se doute pas un instant qu’un monument de Jérusalem quasiment inconnu du grand public puisse être à ce point gigantesque. Ensuite parce que l’aspect brut du lieu est déroutant. Tout le complexe est taillé dans la roche, il est démesuré. Enfin parce que la seule inscription explicative qu’on y trouve “le Tombeau des Rois de Juda” est trompeuse… Pour percer ses mystères, il serait bien ambitieux de s’y engager seul. Terre Sainte Magazine, pour vous faire découvrir cet hypogée aux confi ns du mythe, remonte dans le temps et emboîte le pas à l’archéologue qui l’a rendu célèbre. Un archéologue controversé à son époque, aujourd’hui dépassé mais passionnant, dont la figure est associée au monument : Félicien de Saulcy.

Fervent croyant, Saulcy décide, après la mort de sa femme, d’entreprendre un voyage autour de la mer Morte avec son fils et une équipe de savants. Certes, il vient en Terre Sainte comme fidèle, il est même d’une simplicité touchante lorsqu’il relate ses émotions religieuses en visitant les lieux saints. Mais il vient surtout comme savant et explorateur. Il fuit les sentiers battus, et c’est tout naturellement qu’il s’intéresse au Tombeau des Rois qu’il explore dès la fi n de l’année 1850, une fois arrivé à Jérusalem. Le Tombeau des Rois est un lieu proche du mythe : ses nombreux visiteurs ne s’accordent pas sur son identification. Son architecture à la limite du prodigieux fait naître bien des suppositions. En 1601, Radziwill, prince lituanien, écrivait : “Dans les chapelles (chambres funéraires), se trouvent des sarcophages de pierre bien trop grands pour être introduits par les portes. Ils ont été taillés à l’intérieur même de la roche”. La porte qui ouvre le tombeau suscite aussi beaucoup d’étonnement, car elle paraît s’ouvrir seule : “On dirait qu’il serait impossible à homme mortel d’avoir fait un tel ouvrage si industrieusement, digne vraiment de tombeaux d’empereurs et de roys” affirme un certain Castela en 1601. Pour de nombreux voyageurs qui le visitent, le tombeau est indéniablement une des merveilles du monde. Selon Boucher, venu en 1615, ces sépultures sont “magnifiques et superbes” et “quiconque les aura bien considérées nommera cet édifice la huitième merveille du monde. Car je ne crois pas qu’en matière de bâtiment, on puisse voir rien de plus admirable”. Depuis de nombreux siècles, les trois pyramides qui ornaient la façade de l’hypogée et dont témoignait Flavius Josèphe avaient disparu. Le site restait toutefois splendide. Mais au fi l des ans et avec l’aide des pilleurs, le tombeau avait beaucoup perdu en magnificence. Flaubert ne lui manifesta, lors de son passage en août 1850, que du dédain : “Cela n’a rien que de très médiocre ; c’est un travail de carrier assez habile, voilà tout”. Ce désintérêt croissant des curieux de passage permit à Saulcy d’étudier de manière approfondie le monument. Ce qui eut pour effet immédiat de susciter un regain d’intérêt du monde archéologique occidental.

UN TOMBEAU, DES MYSTÈRES  

Lorsqu’il fouille pour la première fois le tombeau, connu sous le vocable arabe de Qbour fait envoyer au Louvre, les fragments d’un sarcophage qu’il identifie comme celui du roi David. Une fois rentré en France, il publie l’ouvrage Voyage autour de la Mer Morte et réveille une vieille polémique en affirmant ce que d’autres avant lui avaient assuré ou contredit : ce tombeau est celui des rois David et Salomon. L’ampleur de la bataille archéologique qu’il suscita est croquée en une caricature : on y voit Saulcy allumant la mèche d’un canon. Archéologue et numismate de 43 ans, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles lettres, il était aussi un ancien artilleur. Pendant dix longues années, le débat piétine et Saulcy compte peu de partisans dans ses rangs.

Pour prouver définitivement ses allégations, il mène une seconde expédition en 1863 au Tombeau des Rois. Méticuleux, il explore et sonde tous les recoins de l’hypogée. Son travail consciencieux et systématique fi nit par payer: il découvre dans une chambre funéraire une parcelle de sol en mortier. Restant dans les chambres hautes du tombeau, il demande à faire sauter la paroi et attend le résultat qui ne tarde pas… Laissons-le parler : “Un sarcophage intact et une inscription ! C’est le plus beau fleuron de votre couronne ! À ces mots, je perdis un instant la tête, je plantai là tout mon monde et me précipitai vers le caveau ou je descendis en toute hâte”. Félicien de Saulcy vient de mettre au jour une chambre funéraire inviolée. Il poursuit son récit, publié en 1865 sous le nom de Voyage en Terre Sainte : “J’ai déjà dit que j’avais un peu perdu la tête. En voici la plus magnifi que preuve. Au moment où Gélis (un archéologue) allait descendre au caveau, je lui remis un pistolet de poche en lui recommandant de s’en servir contre le premier indiscret qui viendrait déranger. Gélis me rit au nez, mit le pistolet dans sa poche, et disparut. Aujourd’hui, je crois très sincèrement que j’ai eu là un moment d’aliénation mentale.”

Pourquoi cet enthousiasme proche du délire ? C’est que Saulcy croit avoir trouvé, dans ce qu’on nomme le Tombeau des Rois de Judée, un sarcophage royal de la famille des rois de Juda, peut-être même celui de David ou Salomon, ce qui aurait attiré bien des curieux… Mais sur le sarcophage, l’inscription en araméen “la Reine Saddan” est sans appel : il s’agit d’une femme. Une fois le sarcophage ouvert, les archéologues tentent de recueillir le squelette qui tombe en poussière. Malgré cette découverte, Saulcy ne se décourage pas et continue à voir dans ce monument funéraire la dernière demeure des rois de Juda.

UN TOMBEAU JUIF 

Aujourd’hui, presque tous les archéologues s’accordent à dire que ce tombeau, situé à 800 mètres au nord des murailles de la Vieille Ville, n’est pas celui des rois de Juda. On pencherait plutôt pour le tombeau de la reine Hélène originaire d’Adiabène, un royaume d’Assyrie. Convertie au judaïsme après la mort de son mari, au premier siècle de notre ère, elle vient s’installer à Jérusalem et y fait construire pour ses enfants un palais. Lors de la chute de Jérusalem en 70, trois palais appartenaient à sa famille, la dynastie des Monobaze. Il est donc probable qu’Hélène ait commandé pour elle et les siens un hypogée royal. Les caractéristiques juives qu’on peut identifier au Tombeau des Rois – on y trouve par exemple deux bassins qui sont sans doute des mikve, des bains rituels juifs – confirmeraient cette hypothèse. Depuis longtemps, le tombeau attirait des pilleurs de sites archéologiques. De nombreux fidèles juifs veillaient aussi d’un œil jaloux sur ce tombeau qui contenait, si ce n’est les dépouilles royales de Juda, au moins des dépouilles juives. Au début de ses recherches, Saulcy est conscient que ses fouilles peuvent en choquer plus d’un. Quand il découvre le sarcophage inviolé, il a alors l’occasion de goûter la méfiance de la communauté juive qui suit ses travaux à distance sans les comprendre. Certains s’émeuvent de voir des kilos d’ossements extraits des chambres funéraires parmi les gravats. Il s’agit de restes des soldats romains, mais pour les juifs assistant au spectacle, ce sont les dépouilles de leurs ancêtres qu’on déshonore : “Je ne fus plus dès lors qu’un affreux profanateur, voué à toutes les malédictions d’Israël”. Les fouilles prennent un air de clandestinité : Saulcy tente de rester discret pour agir le plus librement possible. Malgré tout, l’affaire remonte jusqu’au Gouvernement de l’Empire Ottoman. Le Dr Gaillardot, qui avait participé à la mission, rapporte : “La colonie israélite avait télégraphié à Constantinople, nous accusant de violer les sépultures juives (…). La Porte avait donc donné l’ordre de faire cesser nos travaux et de séquestrer tout ce que nous en avions retiré. Le Gouvernement envoya un courrier à Jaffa pour empêcher l’embarquement du sarcophage, mais le courrier arriva juste à temps pour le voir hissé à bord du bateau”. Fort de cette expérience, Saulcy souhaite mettre le tombeau à l’abri des revendications. Il compte parmi ses amis deux frères d’une riche famille industrielle franco-juive, les frères Péreire. Sur son conseil, ils font l’acquisition du tombeau en 1878. En 1886, les descendants des frères Péreire en font don à la France “pour le conserver à la science et à la vénération des fidèles enfants d’Israël”.

C’est le Gouvernement français qui fi t apposer au Tombeau des Rois la plaque de cuivre frappée des mots Tombeau des Rois de Juda, “véritable hérésie historique” selon l’archéologue qui fouilla le tombeau après Saulcy. Hérésie historique qui a cependant perduré et c’est toujours ainsi que l’on désigne ce monument funéraire. Plusieurs campagnes de fouilles archéologiques ont été menées par l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. L’archéologue qui a mené les fouilles en 2009, le père Jean-Baptiste Humbert est fidèle à la tradition polémique du site. Contrairement à Jean- Sylvain Caillou, qui prolonge sa fouille, et auteur d’un doctorat sur les tombeaux royaux de Judée, il n’adhère pas à l’hypothèse selon laquelle ce tombeau serait la sépulture de la reine d’Adiabène. Il a d’autres hypothèses encore secrètes. La recherche archéologique a encore de beaux jours devant elle au Tombeau des Rois !

Dans les pages de la version papier, de nombreuses photos et des encadrés

Topographie des lieux
Où est la tombe du roi David ?
La vocation du Tombeau des Rois
La France aujourd’hui au Tombeau des Rois
Qui est la reine d’Adiabène ?

POUR EN SAVOIR +

Cet article doit tout à Jean-Sylvain Caillou, archéologue de l’IFPO, qui achève une nouvelle campagne de fouilles au Tombeau et est déjà l’auteur d’une thèse publiée sous le titre Les tombeaux royaux de Judée dans l’Antiquité (de David à Hérode Agrippa II) : essai d’archéologie funéraire, Paris, Geuthner, 2008, 380 p., 20 pl., 13 fi g.

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