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Les chrétiens palestiniens optimistes, malgré un siècle d’émigration ininterrompue

Nizar Halloun
30 mars 2018
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Les chrétiens palestiniens optimistes, malgré un siècle d’émigration ininterrompue
Une nouvelle jeunesse émerge qui ne désire pas émigrer mais qui interroge les Églises sur leurs capacités à les aider à rester.

Mitri Raheb, pasteur de l’Église luthérienne palestinienne,
étudie depuis près de dix ans la sociologie de la communauté chrétienne palestinienne, notamment par le prisme de l’histoire et des mécanismes de ses différentes phases d’émigration.


Ce serait une erreur de voir l’émigration seulement du point de vue actuel. L’émigration chrétienne est une ancienne plaie qui ne cesse de saigner. C’est un mouvement qui va de pair avec l’expulsion de 1948.” Dans son bureau, entouré de livres entassés dans un savant désordre, le Dr. Mitri Raheb pose le sujet. Président de l’Université Dar al-Kalima (littéralement la Maison de la Parole), située à Beit Jala en Cisjordanie, ce pasteur de l’Église luthérienne palestinienne vient de rendre public les résultats de la quatrième enquête qu’il a fait conduire par son université sur la question de l’émigration palestinienne.
C’est en 2009 que Raheb a initié ce travail de recherches sur ce sujet précis de l’émigration. La première étude fut consacrée aux chrétiens de Cisjordanie. La deuxième, en 2011, portait sur les chrétiens palestiniens à l’intérieur de l’État d’Israël, la troisième (en 2014) était centrée sur les chrétiens palestiniens en Amérique latine, continent qui accueille le plus gros contingent de la diaspora.

 

Mitri Raheb
Pour ce pasteur protestant, étudier le phénomène de l’émigration c’est chercher les raisons d’espérer et de croire qu’une vie digne en Palestine est possible.

En décembre 2017, il livrait sa dernière enquête qui s’appuie sur les recensements officiels et fiables des périodes ottomane, britannique, jordanienne et israélienne. “Nous nous adressons dans cette étude à ceux qui s’intéressent vraiment aux chrétiens palestiniens, explique le pasteur. Aucune intervention ne peut être faite sans qu’il n’y ait des études approfondies et claires, excluant tout sentimentalisme et improvisation dans les chiffres.”
Le rapport balaie 100 ans d’émigration palestinienne, laissant apparaître qu’elle a connu quatre vagues distinctes. De 1895 à 1917, soit en quelque 20 ans, la moitié des habitants de Bethléem et un tiers des habitants de Beit-Jala ont émigré pour l’Amérique latine. Aujourd’hui on compte un demi million de chrétiens originaires de ces deux villes en Amérique du Sud principalement au Chili. “La deuxième vague est celle de 1948, enchaîne le révérend Raheb. Il ne s’agit plus alors d’une émigration volontaire mais d’une expulsion avant et après l’établissement de l’État d’Israël et la destruction de plus de 500 villages palestiniens. Au milieu du XIXe, poursuit-il, le pourcentage de chrétiens a chuté de 11 % à 8 % avant la Nakbah (Catastrophe NDLR). Puis de 8 % et à 2,8 % après l’exode palestinien dû à la guerre. L’étude montre que c’est indéniablement l’événement le plus dévastateur pour les chrétiens palestiniens. Une chose dont on ne parle pas en Occident, parce qu’on ne veut pas en faire porter la responsabilité à Israël.”
“La période jordanienne, de 1949 à 1967, est caractérisée par le “dé-développement” ou arrêt du développement de la Palestine, poursuit le révérend Raheb. Les efforts se sont concentrés sur la construction de la capitale jordanienne Amman où une partie des Palestiniens s’était repliée. La découverte du pétrole dans de nombreux pays arabes a provoqué l’émigration du capital intellectuel palestinien de la région de Jérusalem et des villes avoisinantes. La quatrième vague est celle de 1967, reprend-il. Elle se poursuit jusqu’à aujourd’hui et est motivée par l’occupation israélienne et le manque de libertés.”

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Des raisons communes

Le rapport compare l’émigration des chrétiens et des musulmans. “Dans le passé, on traitait seulement de l’émigration chrétienne. Or cela contribue à donner une image faussée de la réalité. Un angle étriqué comme celui-ci revient à dire que seuls les chrétiens émigrent. Le sondage que nous avons conduit a démontré que ce qui pousse les chrétiens et les musulmans à émigrer sont les mêmes facteurs.”
Et le rapport de développer les deux causes majeures de l’émigration actuelle : l’occupation israélienne et les restrictions des libertés d’une part, la conjoncture économique d’autre part. Comparée à la communauté musulmane, dont une partie vit toujours dans les villages, la communauté chrétienne, principalement urbaine, est plus exposée à la culture consumériste. Elle recherche davantage une qualité de vie. La seconde raison est la politique de l’Autorité palestinienne sous Salam Fayyad (Premier ministre palestinien de 2007 à 2013 NDLR) qui a noyé le marché dans les crédits bancaires. L’aspect politico-économique est devenu un fardeau supplémentaire pour le citoyen. Il faut noter aussi le paradoxal facteur de l’éducation. Une épée à double tranchant. Les chrétiens se voient dispensée la meilleure des éducations dans les institutions chrétiennes. Ils y apprennent plusieurs langues et poursuivent des études supérieures. Ce niveau et cette qualité d’éducation les exposent plus encore à l’émigration.
“Contrairement à ce que disent les médias, les chrétiens palestiniens n’émigrent pas à cause des musulmans. L’hypothèse a été totalement réfutée par l’étude qui indique que le pourcentage de personnes qui émigrent à cause de l’islam est inférieur à 5 %. Quand les médias européens accusent les musulmans d’être responsables de l’émigration, ce n’est pas par amour pour les chrétiens palestiniens mais c’est parce que c’est tendance aujourd’hui en Europe, avec l’arrivée d’une certaine droite au pouvoir. On projette sur les chrétiens palestiniens – pour une raison ou une autre – une peur de l’islam. Pour trouver un remède il faut savoir quelle est la maladie. Pour les chrétiens palestiniens le diagnostic est clair : sans la fin de l’occupation et la paix au Moyen-Orient, il ne restera plus de chrétiens en Terre Sainte ni dans la région, ou très peu.”

 

La guerre de 1948 a entraîné de nouvelles vagues migratoires. En l’absence de résolution du conflit, les mêmes phénomènes créent les conditions des mêmes conséquences.

Que peuvent faire les Églises ? “Premièrement, essayer de créer des emplois et mettre en œuvre des projets de logement. C’est la chose la plus fréquemment demandée. Il y a une différence avec l’étude de 2009 où les chrétiens attendaient de l’Église une aide financière ou matérielle. Aujourd’hui la population vient de moins en moins quémander mais elle a besoin d’emplois pour rester.” Les questions relevant de l’identité sont sous-jacentes à la problématique de l’émigration. Selon Mitri Raheb, le jeune chrétien attend deux choses de l’Église : qu’elle porte une voix politique plus forte et donne un enseignement spirituel plus profond.
Selon le sondage, malgré les souffrances quotidiennes, la moitié des chrétiens et des musulmans demeurent optimistes. “La raison de l’optimisme est assez surprenante : ’Dieu est avec nous’. Malgré la situation extrêmement difficile et l’absence d’horizon de paix, ils voient une lueur d’espoir. Un message qui nous parvient auquel personnellement je ne m’attendais pas.” À la question : qu’est-ce qui vous encourage à rester ici ? 40 % des participants, chrétiens et musulmans, ont donné une réponse patriotique : “Parce que Palestiniens, par devoir de ténacité, une forme de résistance.”
Le soutien et le renfort des institutions chrétiennes en Terre Sainte sont essentiels. “Nous estimons que l’Église est le plus grand fournisseur d’emplois après l’Autorité palestinienne, une hypothèse que nous devons encore prouver. En 2009 nous avons vu que 45 % des organisations non-gouvernementales ont été fondées par des chrétiens ou des Églises, qu’il s’agisse d’ONG de droits de l’homme, d’institutions pour handicapés, d’école etc. C’est un rôle très important qui doit être soutenu et renforcé, parce que sans cette présence institutionnelle la présence chrétienne serait mise en péril.”

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“En dépit des apparences, note Mitri, le regard sur les Églises est plus positif que ce que l’on croirait, malgré les scandales financiers… Seulement l’image rendue, toutes Églises confondues, et je le dis en tant que révérend, est une image vieillie et sans leadership ou structure efficace, elle s’effrite. J’entends et je lis de nombreuses homélies qu’écrivent les révérends et les pères, j’ai l’impression de vivre toujours au Moyen Âge où l’on parle d’histoires populaires qui ne sont plus d’actualité. Aujourd’hui les Églises de Terre Sainte doivent travailler au développement d’une théologie contextuelle palestinienne, proche des questions contemporaines des gens, de leurs vies et des différentes réalités, tout en projetant une vision chrétienne palestinienne arabe contemporaine. C’est la chose la plus importante que nous puissions faire aujourd’hui.”
Selon les spécialistes, dont le pasteur Mitri, il est devenu nécessaire de mettre en place des réseaux d’échange entre citoyens palestiniens, loin des dialogues interreligieux perçus comme bonimenteurs, conduits principalement par des religieux occidentaux. “Nous avons besoin d’un réseau qui puisse réfléchir sur des questions actuelles, poser des questions citoyennes contemporaines et constructives.
En conclusion ce que nous devons faire non pour un avenir lointain mais pour demain est de mettre en place une stratégie en faveur des chrétiens palestiniens pour les cinq ans à venir et l’appliquer. Nous ne pouvons plus rester dans la spontanéité. Il est urgent de faire une estimation des ressources humaines et financières nécessaires et de se consacrer en premier lieu aux problématiques les plus importantes.”♦


Les chiffres du christianisme palestinien

Les chiffres concernant la population palestinienne chrétienne restent approximatifs. On évalue le nombre de chrétiens en Palestine à 52 000, la majorité étant répartie entre Jérusalem-Est et la Cisjordanie, dans les villes et villages du triangle chrétien : Bethléem, Beit Jala et Beit Sahour ; puis Ramallah et ses banlieues, Naplouse, Jéricho et enfin Gaza.
Ils seraient environ 1,5 % de l’ensemble de la population palestinienne. En Israël, le nombre de Palestiniens chrétiens serait de 120 000 soit 2 % a la population totale du pays. Les chrétiens se trouvent surtout dans le nord, principalement dans les villes de Nazareth et Haïfa.

 

Dernière mise à jour: 05/02/2024 14:19

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