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De la légende à la réalité : l’épée « de » Godefroy de Bouillon

Benoît Constensoux
9 mars 2022
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De la légende à la réalité : l’épée « de » Godefroy de Bouillon
Durant longtemps, l’épée dite de Godefroy de Bouillon fût exposée à l’entrée de la sacristie franciscaine dans la basilique du Saint-Sépulcre ©Mab/TSM

Dans le récit de son adoubement à Jérusalem, Châteaubriand précise qu’"on tira du trésor du Saint-Sépulcre les éperons et l’épée de Godefroy de Bouillon". S’il est aujourd’hui établi que cette provenance prestigieuse est erronée, cette épée suscite encore bien des curiosités.


Benoît Constensoux est historien de l’art et membre du Comité scientifique du Terra Sancta Museum.


L’épée « de » Godefroy de Bouillon est un insigne objet, le plus ancien et peut être le seul à n’avoir jamais quitté la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem ! Elle y a probablement été placée dès le XVe siècle, et n’en est jamais sortie avant le début du XXIe siècle. Elle rejoindra la section historique du Terra Sancta Museum, le musée de la Custodie de Terre Sainte, en cours de construction dans la Vieille ville de Jérusalem. Les différentes missions des franciscains y seront évoquées comme la Garde des Lieux saints ainsi que les offices qui y sont priés, le soutien aux populations locales et l’accueil des pèlerins et des ambassades. L’adoubement des chevaliers au Saint-Sépulcre n’était pas la moindre de ces prérogatives puisque le custode de Terre Sainte revêtait alors les habits pontificaux.

Le cérémonial des adoubements ne semble pas avoir beaucoup évolué au fil des siècles si l’on en juge d’après les récits des pèlerins. À la fin de leur séjour à Jérusalem, les futurs chevaliers se laissaient enfermer dans la basilique pour y passer la nuit en prière. Ils se confessaient puis assistaient à la messe dans l’édicule de la Résurrection où ils étaient ensuite « armés » chevaliers. Jusqu’au XVe siècle, le custode de Terre Sainte assistait à l’adoubement sans en être le ministre.

Le respecté frère Jean de Prusse

Comme l’a démontré le comte de Gennes dans Les chevaliers du Saint-Sépulcre de Jérusalem, une importante évolution s’opéra pendant la seconde moitié du XVe siècle avec un certain « frère Jean de Prusse ». Son identité exacte demeure inconnue mais il s’agit d’un chevalier, certainement de haute noblesse, puisqu’il est comte et originaire de Prusse, plus précisément de la ville de Dantzig. On sait qu’il s’était retiré à Jérusalem où il prit l’habit franciscain comme tertiaire. Pendant plus de trente-six ans, il fut procureur du Mont-Sion.

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Lorsqu’il est mentionné pour la dernière fois, très âgé, en 1498, il exerce la fonction de collateur depuis une vingtaine d’années. De nombreux récits de pèlerinage contemporains, comme celui du frère Paul Walther de Gugligen en 1482, évoquent ce personnage respecté aussi bien des pèlerins et des franciscains que des élites musulmanes. Même le sultan le connaissait. Sa naissance et sa chevalerie lui permirent d’armer des chevaliers sans que la présence d’un chevalier de haut rang soit désormais nécessaire parmi les pèlerins et, à sa mort, les franciscains se chargèrent des cérémonies.

] C’est le 2 juillet 2017 que l’épée dite de Godefroy de Bouillon fut utilisée lors d’un adoubement à Jérusalem ©Saher Kawas/Patriarcat latin de Jérusalem

 

Frère Jean de Prusse a servi à Jérusalem pendant une période qui connaît de nombreuses mutations. La chute de Constantinople, en 1453, vient bouleverser les itinéraires vers Jérusalem. La route terrestre est désormais fermée et celles maritimes, au départ de Venise et de Marseille, demeurent périlleuses. La chevalerie est déclinante en Occident et le pèlerinage de chevalerie perd peu à peu de son attrait.

Malgré tout, des chrétiens continuent à se rendre en pèlerinage à Jérusalem pour couronner et parachever leur chevalerie qui devient alors spirituelle. Innocent VIII entérine cette évolution en promulguant en 1485, dans le Pontifical romain, l’ordo pour la « Benedictio novi militis ». Puis, probablement en 1499, Alexandre VI donne de nouveaux statuts à l’Ordre du Saint-Sépulcre et accorde aux franciscains le droit d’armer des chevaliers. Désormais, sous l’autorité du pape et par délégation, ce sont les custodes successifs qui assumeront cette charge jusqu’en 1847.

La légende dorée

Les custodes utilisent pour chaque adoubement l’épée dite de Godefroy de Bouillon (1058-1110) qui, en fait, n’est autre que celle pieusement conservée de frère Jean de Prusse ! Moins de cinquante ans après la mort de ce dernier, sa provenance semble avoir été oubliée. Ne fallait-il pas que cette antique épée ait appartenu au plus éminent personnage pour servir aux adoubements et être conservée dans la basilique ? Cela expliquerait la substitution de Jean de Prusse par Godefroy de Bouillon. […]


Retrouvez cet article en entier dans le numéro 678 de Terre Sainte Magazine (Mars-Avril 2022)