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Chypre : Sur les traces de Barnabé

Beatrice Guarrera
15 septembre 2022
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Chypre : Sur les traces de Barnabé
À quelque 200 m du monastère, une tombe en arcosolium est tenue pour le lieu de la sépulture de saint Barnabé. © Dudlajzov | Dreamstime.com

Un modeste mausolée près de l’ancienne Salamine, sur la côte est de Chypre, aujourd’hui contrôlée par les Turcs, abrite les restes du plus célèbre des chrétiens chypriotes. Fondateur, avec saint Paul, des premières communautés chrétiennes d’Asie Mineure.


Près des vestiges de l’antique Salamine, la tombe de l’apô­tre Barnabé a résisté à des siècles de bouleversements et de conquêtes. Après la mort du saint, probablement survenue en l’an 61, le lieu de sa sépulture est resté inconnu jusqu’en 468 lorsque, selon la tradition, Barnabé lui-même apparut en rêve à l’évêque de Salamine, Anthemios. Lorsqu’il parvint à l’endroit qui lui avait été indiqué, l’homme d’Église trouva la dépouille du saint avec, à ses côtés, une copie de l’Évangile de Matthieu. L’évêque apporta les reliques à Zeno, empereur de Byzance, qui déclara l’Église de Chypre indépendante et fondée sur ses racines apostoliques.

L’icône de saint Barnabé est particulièrement mise en valeur dans cette église du XVIIIe siècle. © Steve Allen | Dreamstime.com

Sur le site, un petit mausolée a été construit en 477, ainsi qu’une église et un monastère à quelques pas de là. La structure actuelle date de la période de l’Empire ottoman, précisément de 1756. Avec l’occupation turque de la partie nord de Chypre, qui a commencé en 1974, l’ensemble du complexe a été transformé en musée. La tombe de saint Barnabé peut encore être visitée aujourd’hui, à environ 150 m du monastère qui lui est dédié, situé à une dizaine de kilomètres au nord de l’actuelle ville de Famagouste. Quelques marches plus bas mènent à une tombe souterraine de l’époque romaine, composée de deux arcosoliums, à l’intérieur desquels se trouve un sarcophage décoré.

Aujourd’hui, en raison de la situation politique, aucune communauté religieuse ne peut résider en permanence dans le monastère, mais celui-ci reste un lieu de pèlerinage et de dévotion pour la population locale. “Chaque année, nous venons ici pour célébrer la liturgie du Vendredi saint devant la tombe du saint patron de l’île”, explique le vicaire pour Chypre du patriarche latin de Jérusalem, le frère Jerzy Kraj, qui réside dans la paroisse de la Sainte-Croix à Nicosie. “Aujourd’hui encore, ici, il est possible d’identifier quelques fragments orientaux de l’abside de l’église d’origine”.

Ce que l’on sait de Barnabé

Comme Paul, Barnabé est appelé “apôtre”, bien qu’il ne soit pas l’un des Douze mentionnés dans les Évangiles. Son nom hébreu était Joseph. Il descendait d’une famille de souche lévitique. Lorsqu’il est devenu chrétien, il a été surnommé Barnabé, c’est-à-dire “fils de l’exhortation” (comme le rapportent les Actes des Apôtres 4, 36). Son histoire est liée à celle de saint Paul quelque quinze ans après la mort et la résurrection de Jésus.

Après 1974 le monastère et l’église sont restés ouverts tant qu’il y eut des moines. Les derniers partirent en 1976 et le monastère fut transformé en musée en 1991.

Barnabé, en effet, a été le premier à accueillir Paul à Jérusalem après sa conversion sur le chemin de Damas, alors que beaucoup doutaient encore de lui en raison de son passé de persécuteur de chrétiens (Ac 9, 26-28). Avec son cousin Jean – dit Marc – et Paul, l’apôtre s’est consacré, vers 45, à l’évangélisation de Salamine, port florissant et ville importante sur la côte est de Chypre, à quelques kilomètres au nord de Famagouste puis de Paphos, la capitale de l’île sous domination romaine, située sur la côte ouest, jusqu’à ce qu’il atteigne l’Asie Mineure (Ac 13, 1-12).

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Lors de son pèlerinage à Chypre en décembre 2021, le pape François a mentionné Paul et Barnabé à plusieurs reprises. “Je voudrais cependant insister sur Barnabé et Paul, en mentionnant d’abord Barnabé”, observe le frère Jerzy Kraj. Celui-ci était en effet le chef de la mission avec Paul, choisi par lui pour cette œuvre d’évangélisation. Les deux ont eu des désaccords, ce qui les a conduits à se séparer. Barnabé est ensuite retourné à Salamine avec son cousin Marc. Selon Paul, Marc n’était pas prêt pour la mission, à cause de son inconstance, alors que Barnabé le considérait comme digne (cf. Ac 15, 36-40).

© Vatican Media

Les Actes des Apôtres mentionnent Barnabé 24 fois, mais le nom revient également dans d’autres textes du Nouveau Testament, comme la première lettre aux chrétiens de Corinthe (9, 6) et l’épître aux Galates (chapitres 2 et 4). Après sa séparation d’avec Paul vers l’an 51, on n’en sait pas beaucoup plus sur lui, mais on pense que sa mission s’est poursuivie à Chypre jusqu’à son martyre. Au cours de son travail d’édification spirituelle de l’Église primitive, Barnabé a également rencontré Lazare, l’ami ressuscité par Jésus alors qu’il était déjà couché dans le tombeau de Béthanie depuis trois jours (cf. Jn 11, 1-44). Selon Frédéric Manns, professeur du Studium Biblicum Franciscanum de Jérusalem décédé récemment, Lazare a dû quitter la Terre Sainte parce qu’il était menacé par les juifs après tous les signes que Jésus avait accomplis avec lui.

Barnabé a également rencontré Lazare, l’ami ressuscité par Jésus alors qu’il était déjà couché dans le tombeau de Béthanie depuis trois jours (cf. Jn 11, 1-44).

Selon la tradition des Églises orientales, Lazare, une fois arrivé à Chypre, a été ordonné par Barnabé lui-même évêque de Kition (Cizio), une ville ancienne, située à côté de l’actuelle Larnaca, qui conserve sa tombe. Une autre tradition, rapportée au XIIIe siècle par la Légende dorée de Jacques de Voragine, désigne plutôt Lazare comme évangélisateur et premier évêque de Marseille, en France.

L’église d’origine fut construite en 477 sur la tombe supposée de Barnabé. L’édifice actuel, qui l’intègre en grande partie, fut érigé par l’archevêque Philothéos en 1756. © Dudlajzov | Dreamstime.com

Bien que considérée comme peu fiable par de nombreux historiens, une autre tradition considère saint Barnabé comme le premier évangélisateur de l’Italie du nord, et en particulier de la ville de Milan (dont le premier évêque était le grec saint Anatole). On dit qu’il est venu dans la péninsule dans la suite de saint Pierre et qu’il y est resté quelques années avant de retourner à Chypre.

L’iconostase de l’église où chaque année depuis 2005 est célébrée la fête du saint, le 11 juin. © Milan68l/Shutterstock.com

Comme l’attestent les Actes apocryphes et le Martyre de Barnabé (Ve siècle), son martyre est le fait d’un groupe de juifs de Syrie qui s’opposaient à ses activités d’évangélisation. Il semble que certains disciples, qui ont assisté à sa mort, aient voulu donner à la dépouille de Barnabé une sépulture digne de ce nom dans un creux sous un caroubier à l’ouest de Salamine. On y a également enterré l’exemplaire de l’Évangile de Matthieu que Barnabé avait l’habitude de porter sur lui. Après l’avoir enterré, eux-mêmes s’enfuirent en Égypte, également poursuivis par des persécuteurs.

Entre le mausolée et le monastère sont visibles les fouilles archéologiques. On pense que
la zone faisait autrefois partie de la nécropole de Salamine. © Fritz Hiersche | Dreamstime.com

Un saint pour aujourd’hui

“Saint Barnabé, passant parmi les communautés chrétiennes naissantes, a vu la grâce de Dieu à l’œuvre, s’est réjoui et a exhorté tout le monde à rester fidèle au Seigneur avec un cœur résolu”, a rappelé le pape François lors de sa visite à Chypre, citant les Actes des Apôtres. “Je viens avec le même désir : voir la grâce de Dieu à l’œuvre dans votre Église et sur votre terre, me réjouir avec vous des merveilles que le Seigneur opère et vous exhorter à persévérer toujours, sans vous lasser, sans jamais vous décourager”. Comme l’a rappelé le pape, saint Barnabé, dans sa collaboration avec l’apôtre Paul, a incarné les traits de patience et de fraternité qui caractérisent toute attitude apostolique authentique.

Forte du témoignage du “fils de l’exhortation” et de la récente visite du successeur de Pierre, l’Église chypriote est appelée, pour se mesurer aux défis de ce siècle, à marcher sur le chemin de la fraternité et du courage dans le témoignage de l’Évangile.

IMPLANTATION DES ÉGLISES

Les fruits de la prédication apostolique à Chypre

Avec celle de Jérusalem et quelques autres, l’Église de Chypre est l’une des plus anciennes, précisément parce qu’elle remonte à la première prédication évangélique
aux peuples de la Méditerranée orientale par les apôtres Barnabé et Paul.

Aujourd’hui, les chrétiens locaux sont en grande partie des grecs-orthodoxes,
dirigés par l’archevêque Chrysostome II, chef de l’Église autocéphale.

Une importante communauté turque musulmane vit également sur l’île.

Après des escarmouches avec la composante chrétienne, depuis l’indépendance de 1960, elle a fini par se concentrer dans la partie nord du territoire (environ un tiers), qui est sous occupation militaire turque depuis 1974.

Aux Ve-VIe siècles les chrétiens arméniens se sont également installés sur l’île, suivis par les catholiques maronites venus du Liban et de Syrie. Les catholiques latins ont débarqué à Chypre au XIIe siècle, en suivant les routes commerciales de Gênes et de Venise.

Dernière mise à jour: 15/05/2024 16:07

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