
Les récits des pèlerins d’antan peuvent avoir la dent dure sur la façon dont ses prédécesseurs ont rempli leur office. Adeeb, lui, regarde toujours la clé en possession de sa famille de longue date avec amour. Un amour qu’il étend à tout l’édifice et ses visiteurs.
Adeeb se tient sur le seuil de l’église. On vient le saluer, lui demander un conseil. Figure incontournable de la basilique, Adeeb Joudeh Al Husseini est àmyn miftah al-Qiyàmat “gardien de la clé de la Résurrection”. Le mot suffit dans la tradition orientale pour désigner la basilique. Un rôle dont il est le énième héritier. La précision se perd dans l’Histoire et dans la variété des versions. Adeeb fait remonter sa lignée au XIIe siècle quand sa famille fut jugée digne de confiance par Saladin, le conquérant de Jérusalem en 1187, d’autant qu’elle est apparentée à celle du prophète. Au total cela ferait 28 générations. “C’est extraordinaire”, dit-il les yeux brillants de fierté.
La raison pour laquelle nous rencontrons Adeeb n’est pas la confrontation des récits (voir encadré), mais parce qu’il a une façon bien à lui de remplir son rôle.
Il y a le côté officiel
Chaque matin et soir il doit veiller à ce que les portes de la basilique soient ouvertes à 3 h 30 en hiver (4 h 30 en été) puis closes à 19 h (21 h en été). Une tâche qu’il peut déléguer. Mais il lui arrive rarement de manquer les solennités et les visites d’importance. S’il est absent, un de ses trois fils le remplace. Ainsi se perpétue la tradition.
Non content d’ouvrir et fermer la lourde porte d’entrée de l’édifice, pour le Sabt al-Nour, le samedi de lumière – le Samedi saint dans le calendrier julien, durant lequel les Églises orthodoxes accueillent le Feu sacré jailli du tombeau – il participe à la fermeture de l’édicule, l’écrin du tombeau. Avec les représentants des communautés grecque-orthodoxe et arménienne-apostolique, il inspecte l’endroit puis, après que la porte a été scellée de pains de cire, il y appose son propre sceau. L’espace reste alors clos jusqu’à l’entrée du patriarche grec-orthodoxe deux heures plus tard.
Et l’amour du lieu
Mais Adeeb n’a pas besoin d’être acteur d’une célébration pour y apparaître. Que la basilique soit vide ou déserte comme actuellement, on voit régulièrement sa haute stature s’approcher du chœur qu’il regarde comme s’il appréciait que tout se passe bien. “Depuis l’âge de huit ans, je suis ici, dans l’église du Saint-Sépulcre. Pour moi, c’est ma seconde maison ; je l’ai toujours dans le cœur.”
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S’il connaît le moindre recoin de la basilique, à la question “quel est ton endroit préféré ?” il invite à le suivre jusqu’à… l’édicule. “C’est le lieu le plus saint qui existe sur terre. C’est d’ici qu’est sortie la lumière. J’aime tout : les pierres, le sol, les décorations, tout ce qui appartient à l’église. Mais le lieu le plus sacré est précisément celui-ci”. Ses yeux s’humidifient tandis qu’il parle. Il joint le geste à la parole. Il entre, touche le marbre du tombeau, prend deux cierges, dont un pour moi, et allume le sien. Il baisse la voix, conscient de l’intimité du lieu et de la présence d’autres fidèles autour de nous.

Après toutes les années passées là, il a forgé sa conviction. “L’église du Saint-Sépulcre est le lieu d’où est partie l’étincelle de la coexistence entre musulmans et chrétiens. Nous souhaitons que cette coexistence fraternelle existe dans le monde entier, entre chrétiens, musulmans et juifs, car cette terre est sainte pour les trois religions.” Il poursuit avec ce qui est peut-être plus un rêve que la réalité, qui est, elle, plus nuancée. “Ici, dans la ville sainte, musulmans et chrétiens vivent ensemble sans distinction. Nous ne sommes pas seulement amis, nous sommes frères de sang. Nous voudrions que le monde prenne exemple sur ce qui se passe ici, dans l’église du Saint-Sépulcre et à Jérusalem, afin que tous apprennent à vivre ensemble, non comme de simples amis, mais comme des frères.”
Ce qui le rend le plus heureux, c’est de voir l’église du Saint-Sépulcre pleine de pèlerins : leur présence apporte de la joie et représente également un soutien humain et économique important pour les Palestiniens. Mais après le Covid et les guerres de ces dernières années, le nombre de pèlerins a chuté de manière spectaculaire, et voir l’église vide lui est douloureux. Il voudrait simplement qu’elle redevienne comme auparavant : “Pour nous, ce serait déjà suffisant.”
Ce lieu habité
Il raconte entretenir des relations très étroites, fondées sur le respect mutuel, avec les patriarches, les métropolites et les prêtres des différentes communautés. Il souligne également que la mission confiée à sa famille est honorifique et ne donne lieu à aucune rémunération de la part des communautés. En marchant dans l’église, il dit penser souvent à Jésus et à Marie, figures que l’islam reconnaît et vénère. “Marie est l’une des saintes femmes les plus souvent mentionnées dans le Coran.”
Devant la chapelle des coptes, Adeeb me présente le père Azary au sourire vif et bienveillant. “Nous sommes frères. Nous travaillons et vivons ensemble depuis des décennies. Que Dieu lui donne force, santé et longue vie. Il est pour nous comme un frère aîné.”
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Cette familiarité avec les moines et les lieux, sa propre prière et ses dévotions, Adeeb en témoigne jusque sur Facebook. Il publie sur sa page des photos des cierges qu’il allume dans l’édicule et écrit des méditations en arabe traduites en anglais. Est-ce que ce n’est pas de nature à lui causer des préjudices ?

“Nous avons appris de nos pères et de nos grands-pères ce dicton : “Les chiens aboient et la caravane passe.” Je ne prête pas attention à ces choses. Il y a des extrémistes parmi les musulmans, parmi les juifs et parmi les chrétiens. En fin de compte, chacun répond de l’éducation qu’il a reçue chez lui.
Les critiques sont nombreuses. Certains me traitent d’apostat, d’autres d’incroyant ; on m’accuse de toutes sortes de choses, dans toutes les communautés. Mais, grâce à Dieu, notre famille est connue à Jérusalem et tout le monde connaît nos racines. Ce que disent les gens ne m’intéresse pas. Ce qui compte, c’est la manière dont je vis et que ma conscience soit en paix. Cette charge appartenait à mes pères et à mes grands-pères. Ma famille comptait des cheikhs d’al-Aqsa et des savants en religion, des personnes qui connaissaient la foi bien mieux que moi. S’ils avaient eu ne serait-ce qu’un pour cent de doute sur cette mission, ils ne l’auraient pas acceptée.”
Est-il possible d’aimer l’autre et sa foi sans pour autant renoncer à la sienne ? “Nous avons un proverbe qui dit : “C’est l’arbre qui porte des fruits que l’on frappe à coups de pierres.” Qu’est-ce que cela signifie ? Lorsque je veux faire tomber un fruit d’un arbre, comment est-ce que je m’y prends ? Je ne grimpe pas à l’arbre : je prends une pierre et je la lance contre le fruit. Il existe des personnes envieuses, rancunières, qui voient que tu es en paix avec toi-même et avec les autres, et cela leur pose problème.”
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“Dans ma vie, j’ai traversé de nombreuses difficultés au sein de l’église du Saint-Sépulcre. Mais ce n’est pas moi qui résous ces problèmes complexes. Ici c’est la maison de Dieu, et c’est la miséricorde de Dieu qui, à la fin, résout toujours les problèmes. Lorsque tu te trouves dans la maison de Dieu, tu n’es pas confié à un patriarche, à un prêtre ou à un être humain en particulier : tu es confié à Dieu. C’est Lui qui facilite les choses et résout les problèmes. Nous nous en remettons à Dieu. Chaque matin, lorsque je quitte ma maison pour venir ouvrir l’église du Saint-Sépulcre, je l’invoque “Ya Allah ! Ô Dieu” en lui demandant de rester à mes côtés et de m’aider.”
Quel message souhaiterait-il laisser à ceux qui regardent avec crainte l’islam et le dialogue entre musulmans et chrétiens ?
“D’ici, ma famille et moi affirmons avec force que nous, musulmans, sommes étrangers au terrorisme et aux tueries. Ils ne nous appartiennent pas. Voilà ce qu’est l’islam. Si l’on revient à ses fondements, on découvre qu’il porte la tolérance et la miséricorde, de même que le Christ — la paix soit sur lui — est venu apporter l’amour et la paix.”
Deux familles, une seule clé
Chaque matin, un membre de la famille Joudeh al-Husseini apporte la clé du Saint-Sépulcre. Il la remet à un Nusseibeh, chargé d’ouvrir la grande porte et de la refermer le soir. Aux premiers la garde de la clé ; aux seconds le geste qui actionne la serrure.
Les récits des deux familles varient, qui racontent comment on en est arrivé là et les documents, traditions orales et mémoires familiales ne permettent pas de réconcilier les versions. Chacune défend son narratif avec courtoisie, mais sans rien céder.
En 1986, frère Sabino De Sandoli ofm signait (en italien) un essai historico-archéologique intitulé “L’église du Saint-Sépulcre : clés, portes, portiers”. Selon lui, il y avait autrefois deux clés, aux mains de deux familles. Il croit aussi pouvoir expliquer que “le caractère héréditaire de la fonction et du titre doit être entendu de manière relative” et semble faire la démonstration que les deux récits sont de pures fables. Mais elles sont belles.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 12:01

