Curé de Bethléem, frère Raffaele Tayem partage les épreuves d’une communauté frappée par la guerre, l’effondrement du tourisme et la tentation du départ. Dans la ville de la Nativité, sa mission franciscaine tient en quelques gestes : écouter, accompagner, aider et surtout rester, pour que chacun sache qu’il n’est pas oublié.
Frère Raffaele Tayem est l’actuel curé de la paroisse de Bethléem. Franciscain de la Custodie de Terre Sainte depuis près de 30 ans, arabe israélien, il a servi tour à tour à Bethléem, Cana de Galilée, Nazareth, Beit Hanina. Depuis bientôt un an, il est de retour à Bethléem.
“Être curé ici signifie bien plus que célébrer la messe ou administrer les sacrements. Cela signifie partager la vie des gens, écouter les familles, être proche des jeunes, accompagner ceux qui souffrent, chercher à maintenir vivante une communauté qui traverse une période très difficile et qui, nous l’espérons, touche à sa fin”, explique le frère Raffaele. “Ici, le prêtre devient aussi un frère, un père, une présence vivante. En Terre Sainte, nous ne servons pas seulement des lieux saints ; nous cherchons à préserver des pierres vivantes, des personnes qui s’efforcent de continuer à vivre, à croire et surtout à espérer.”
La vie à Bethléem a profondément changé. Les habitants traversent l’une des périodes les plus éprouvantes de ces dernières années. Les blessures de la guerre continuent de laisser des marques profondes sur les plans économique, social, psychologique et spirituel.
Les blessures invisibles
“Beaucoup ont perdu leur emploi et de nombreuses personnes qui menaient auparavant une vie digne ont aujourd’hui du mal à faire face aux dépenses les plus élémentaires : le loyer, les médicaments, l’école des enfants ou même simplement mettre de la nourriture sur la table. Bethléem dépend largement des pèlerinages et du tourisme, mais depuis longtemps déjà les rues sont vides. Cela a durement frappé l’économie locale et la vie de nombreuses familles, pas seulement chrétiennes.”
Il existe aussi une souffrance moins visible, mais peut-être encore plus profonde : “Les gens vivent dans l’incertitude, avec un sentiment permanent de précarité. Les jeunes se demandent s’ils auront encore un avenir ici.” L’absence de guerre ne signifie pas la paix. Les blessures, surtout psychologiques, demeurent. Et la plus grande souffrance, explique le père Tayem, est “de voir une terre qui aime la vie et porte en elle l’espérance, mais qui doit en même temps porter tant de fatigue et de douleur.”
Beaucoup de choses manquent. Pourtant, paradoxalement, les besoins matériels ne sont pas la priorité absolue des habitants. “Aujourd’hui, les gens ne cherchent pas de grands discours. Ils ont certes besoin du pain quotidien, mais ils cherchent surtout quelqu’un qui reste à leurs côtés. Notre mission est de maintenir vivante l’espérance, de créer des espaces de vie et de communauté, spécialement pour les enfants, les jeunes et les familles, à travers la paroisse, le centre pastoral et l’aide concrète apportée aux familles. Nous essayons de dire une chose très simple à la communauté chrétienne : vous n’êtes pas oubliés”, souligne le frère Raffaele.
Et il ajoute : “Parfois, la mission consiste aujourd’hui à écouter une mère inquiète, à rendre visite à une famille, à aider un jeune à ne pas perdre confiance ou simplement à rester en silence auprès de quelqu’un qui souffre. Je crois qu’aujourd’hui la présence est l’une des plus grandes formes de charité.”
Les habitants quittent la Terre Sainte à la recherche d’un présent meilleur, parfois même davantage que d’un avenir meilleur. Cette réalité attriste profondément le frère Raffaele : “Les difficultés sont immenses, mais chaque famille qui part est une blessure pour toute la Terre Sainte. Et croyez-moi, c’est l’une des blessures les plus douloureuses. Voir diminuer lentement la présence chrétienne précisément dans les lieux où Jésus est né, a marché, a aimé et a donné sa vie.”
Solidarité et espérance
Pourtant, malgré tout, l’espérance demeure vivante. “À Bethléem, l’espérance ne se trouve pas dans les grands chiffres ni dans les statistiques. Elle se trouve dans les personnes simples. Je la vois dans les familles qui continuent à tenir bon, dans les jeunes qui continuent à servir les autres, dans les bénévoles, dans les enfants qui jouent, dans les parents qui font d’immenses sacrifices pour leurs enfants. Je la vois dans l’Église qui continue de rester ouverte, dans les célébrations, dans les personnes qui continuent à prier. Je la vois aussi dans la solidarité qui arrive de tant de personnes à travers le monde. Car chaque fois que quelqu’un se souvient de Bethléem, chaque fois que quelqu’un vient, aide, écoute ou soutient, il envoie un message très important : vous n’êtes pas seuls.
La présence de la grotte de la Nativité nous donne cette véritable espérance. Ce lieu nous rappelle que Dieu a choisi cette petite porte pour entrer dans le monde ; qu’il n’est pas entré par la force, le pouvoir ou la grandeur, mais par la simplicité et la fragilité. Dans une mangeoire. Et peut-être qu’aujourd’hui encore Bethléem continue de parler à travers sa petitesse, ses blessures et ses difficultés. Elle nous rappelle que Dieu continue d’entrer dans l’Histoire à travers ce qui paraît fragile et insignifiant aux yeux du monde.
C’est cela qui nous donne de l’espérance. Même de la douleur, de la fatigue ou de l’obscurité peut encore naître une lumière nouvelle, même petite.”
Dernière mise à jour: 20/09/2026 16:02


