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L’infirmerie, une école de la “minorité”

Marie-Armelle Beaulieu
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Depuis vingt ans, frère Jad veille sur les religieux malades de la Custodie de Terre Sainte. Dans l’infirmerie du couvent Saint-Sauveur, ce frère palestinien a découvert que la minorité franci-scaine ne se proclame pas. Elle s’apprend au chevet de celui qui doit tout recevoir des autres.


Au troisième étage du couvent Saint-Sauveur, l’infirmerie regarde Jérusalem. Depuis les fenêtres de la terrasse, la Vieille ville s’étend à portée de main. Dans le bureau de frère Jad, une partie de l’équipe soignante fait une pause. On discute. On rit. L’infirmerie est un lieu de soins, mais elle est d’abord une maison où la vie continue. Frère Jad lui ressemble. Il rit avec qui veut rire et pleure avec qui a besoin de pleurer. On le surprend parfois à être grave. S’il juge que vous l’avez remarqué, il s’en défend aussitôt en décochant un grand sourire.

Enfant, frère Jad rêvait de la vie monastique grecque-melkite. Sa famille habitait près de l’église melkite. Il y allait à la messe et s’était épris du rite oriental. Mais pour entrer au séminaire, il aurait fallu partir au Liban. Impossible pour un Palestinien. Un jour, son grand-père lui suggéra de tenter sa chance chez les Franciscains. Jad avait 13 ou 14 ans lorsqu’il rencontra le frère Amjad chargé des vocations. Intimidé, il laissa sa famille parler pour lui. Le religieux lui proposa de venir essayer pendant deux semaines.

“Ces deux semaines sont devenues vingt-cinq ans”, sourit-il aujourd’hui.

Il découvre alors ce que les chrétiens de la Vieille ville connaissent mal : la vie des frères derrière les murs du couvent. “De l’extérieur, raconte-t-il, on les imaginait presque comme des anges, incapables de se tromper. On s’étonnait de les voir marcher en sandales hiver comme été. Les enfants se demandaient même s’ils portaient un pantalon sous leur habit”.

À l’intérieur, Jad ne rencontre pas des anges. Il trouve mieux : une famille. La communauté d’Emmaüs-Qubeibeh où il a été invité ne compte que trois religieux. Chacun prête la main à l’autre. “J’ai vu la vie des frères mineurs comme une vie familiale, plus que comme un Ordre religieux.” C’est cela qui le retient. Jad entre officiellement au couvent en 2000. Après sa formation, son premier service le fait sacristain. À Bethléem puis Cana et de nouveau à la Nativité. En mai 2006, le custode d’alors, frère Pierbattista Pizzaballa, lui confie l’infirmerie.

“C’est toujours la même vie franciscaine, avec deux dynamiques différentes. À Bethléem, j’aidais les pèlerins à entrer dans le mystère de la naissance. À l’infirmerie, j’accompagne la fragilité des frères malades et les aide à vivre spirituellement cette nouvelle étape de l’incarnation. Ce qui m’intéresse, c’est la présence, être près d’un frère. L’écouter, rester, offrir au malade la certitude qu’il ne sera pas abandonné. L’aider aussi à accueillir dans ‘la joie parfaite’ la peine comme les moments heureux qui subsistent”.

Le service infirmier

Depuis vingt ans, il a vu arriver à l’infirmerie des hommes qui avaient exercé les plus hautes responsabilités : custodes, vicaires, membres du Discrétoire, gardiens de grands couvents. Ils avaient dirigé, décidé, organisé. Désormais, ils devaient accepter qu’un autre les aide à se lever, à se laver ou à prendre leurs médicaments.

La maladie fait tomber les titres et les fonctions. Frère Jad veille à ce qu’aucun malade ne se croie devenu inutile. “Tu es un frère, tu as tout donné et maintenant nous te donnons tout. Mais, en même temps, tu dois nous aider et nous devons offrir cela ensemble à Jésus-Christ.”

“Ensemble nous apprenons la minorité, nous devons toujours demeurer mineurs.” Servir n’installe pas le soignant dans une position de force. Le frère malade n’est pas un maître et celui qui l’assiste n’est pas son esclave. Ils restent deux frères, chacun avec sa fragilité, qui doivent apprendre à s’aider. “Nous avançons doucement, pour que tu te sentes à l’aise et que je me sente, moi aussi, à l’aise.” La fraternité n’abolit pas la dépendance. Elle empêche qu’elle devienne humiliation.

Frère Jad a accompagné beaucoup de religieux jusqu’à la mort. Il ne prétend pas s’y habituer. Les anciens, eux, peuvent s’en aller ‘en sainte paix’. Quand c’est un frère plus jeune, et il y en a un actuellement, en état végétatif suite à un accident de circulation, c’est beaucoup plus difficile.

Frère Jad revient sur les gestes que l’on peut encore poser quand la médecine ne peut plus guérir : être une présence, réciter une prière, un chapelet, diffuser un chant aimé. De petits remèdes qui ne sauvent pas le corps, mais apaisent l’âme.

Frère Jad est un enfant de la Vieille ville. Il en connaît presque toute la communauté chrétienne. Les enfants qu’il a vus grandir se marient désormais et tiennent à ce qu’il soit présent. Un frère invité à une noce, disent-ils, est une bénédiction. Jad ne parvient pas à répondre à toutes les invitations, mais il s’efforce d’y aller. “Ils me font comprendre que je deviens vieux”, plaisante-t-il.

Cette proximité nourrit sa conception de la vocation franciscaine. À un jeune qui viendrait l’interroger, il parlerait de minorité, de pauvreté et d’obéissance. Mais il ajouterait aussitôt un autre mot : dialogue.

Être pour tous

“Dans la vie franciscaine, je suis un pont entre l’un et l’autre. Il est vrai que nous sommes les gardiens des Lieux saints, mais nous sommes aussi des ponts entre les gens.” Dans un pays déchiré par tant de souffrances et de divisions, le frère ne peut choisir ceux qu’il écoutera. “Je ne suis pas fait pour les uns ou pour les autres. Je suis fait pour tous.”

Que dirait-il donc à celui qui hésite ? Rien de compliqué : “Viens essayer. Laisse le Seigneur t’aider et te guider. Ne te crée pas toi-même des obstacles. Si tu es fait pour la vie franciscaine, tu t’y sentiras bien. Sinon, il existe d’autres chemins. Mais laisse le Seigneur te guider.”

S’il pouvait choisir son prochain service, frère Jad aimerait une petite communauté. Peut-être une Casa Nova, auprès des pèlerins. Peut-être Bethléem, où tout a commencé. Quitter l’infirmerie lui coûterait. Après vingt ans, comment pourrait-il en être autrement ? Mais le lieu importe moins que le verbe : servir.

Dernière mise à jour: 20/09/2026 15:30

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