Que reste-t-il du charisme franciscain lorsque la guerre a tout éprouvé, que la pauvreté n’est plus choisie mais subie et que les chrétiens deviennent un “petit troupeau” ? Trois frères de Sy-rie répondent. Leurs voix dessinent une même vocation : rester, servir, dialoguer et garder les yeux fixés sur le Christ.
Dans la Syrie d’aujourd’hui, à quoi reconnaît-on un franciscain ?
Bahjat Barakat — Avant même l’habit ou le cordon, je crois qu’aujourd’hui, en Syrie, un franciscain se reconnaît surtout à son choix de rester proche du peuple et à la qualité de sa présence. Dans un pays marqué par les conflits, les crises et un dépeuplement continu, rester ne va pas de soi. Cela signifie décider de partager jusqu’au bout le sort des gens, sans faire ses valises.
Cette fidélité a été particulièrement visible dans la province d’Idlib, où des frères sont demeurés malgré les persécutions durant les 13 ans de califat islamique et les bombardements. “Après la fuite des pasteurs des autres confessions chrétiennes, la fermeté et la ténacité avec lesquelles nos confrères sont restés sur cette terre ont assuré la continuité de la présence chrétienne dans ces régions.”
Le second signe est une porte ouverte : “Le couvent ou la paroisse ne sont jamais perçus comme de simples bureaux administratifs, mais comme des maisons à la porte desquelles chacun peut frapper, sans que personne ne lui demande à quelle communauté ou à quelle religion il appartient.” Être franciscain, c’est regarder l’autre “non comme un problème à résoudre, mais simplement comme un frère à soutenir”. Une espérance très concrète, “qui se salit les mains pour consoler” et continue de semer “de petites graines de vie, même là où il ne reste que des décombres”.
Khukaz Mesrob — “Pour moi, tout a commencé dans mon village, Knayeh. Les frères franciscains sont nos curés. Je suis un enfant de la mission franciscaine. L’habit m’a toujours attiré parce qu’il exprime la simplicité, la pauvreté, la dévotion et la fidélité à l’Église. Mais il dit surtout une manière de vivre : les Franciscains font entrer la joie dans la spiritualité. Ensemble, la joie et la simplicité accomplissent des miracles au cœur des personnes qu’ils rencontrent.

La pauvreté subie transforme-t-elle la pauvreté franciscaine ?
Khukaz Mesrob — Certainement. Nous sommes les fils de saint François, pauvre et simple. Mais nous vivons au milieu d’une population qui a subi la guerre. Il ne leur manque pas seulement quelque chose : ils manquent de tout. Ils connaissent la pauvreté matérielle, la pauvreté des droits, la pauvreté qui consiste à ne pas pouvoir faire ce qu’ils veulent ni vivre comme ils le souhaiteraient.
Nous avons choisi la pauvreté ; eux ne l’ont pas choisie. Leur vie nous oblige donc à vérifier la vérité de notre vœu jusque dans les détails. On ne peut pas manger tout ce que l’on veut si les autres ne peuvent pas manger ce qu’ils voudraient. Je ne peux pas acheter la voiture que je veux alors qu’ici les gens utilisent des voitures très anciennes. Nous ne pouvons pas non plus rechercher tout le confort au couvent quand des familles ne parviennent toujours pas à reconstruire leurs maisons, détruites ou rendues inhabitables par la guerre et le tremblement de terre.
Ce sont donc les gens qui nous aident à vivre notre vœu de pauvreté, dans le respect de leur situation. Ils nous aident aussi à demeurer fidèles à nos vœux et à notre promesse.
Lorsque les besoins sont immenses, comment rester religieux et ne pas devenir seulement humanitaire ?
Bahjat Barakat — C’est une tension très forte et constante. Face à un océan de souffrance et à des besoins matériels immenses, le risque de se transformer en structure d’urgence, ou en une sorte d’ONG efficace, est bien réel. La différence ne réside pas seulement dans ce que nous faisons, mais dans la source à laquelle nous puisons et dans la finalité de notre action.
La prière quotidienne et l’eucharistie sont notre ancre de salut. Elles nous rappellent que nous ne sommes pas les sauveurs, mais de petits instruments entre les mains de Dieu. Sans elles, l’action peut devenir un activisme vide qui conduit tout droit à l’épuisement professionnel ou au cynisme.
Un travailleur humanitaire répond à un besoin et distribue une aide. Le religieux cherche à se donner lui-même avec le pain. Remettre un colis alimentaire ou aider une famille n’est pas vécu par nous comme une démarche administrative, mais comme un acte presque liturgique, un moment de rencontre humaine au cours duquel nous cherchons à rendre sa dignité à celui qui a tout perdu. Et, le soir, il y a la fraternité : retrouver les frères, prier ensemble, partager la fatigue et la joie des petites choses. C’est elle qui préserve notre identité.
Être franciscain change-t-il la manière de vivre la relation avec les musulmans ?
Firas Lutfi — Le premier besoin est celui d’une identité claire. Saint François avait une identité chrétienne assez solide pour rencontrer le musulman et s’ouvrir à lui sans se perdre. Il conservait toujours cette identité de Fils de Dieu, aimé et racheté par Jésus-Christ. Mais cette identité n’est pas une forteresse. Alors que les chrétiens sont de moins en moins nombreux, nous ne devons ni nous refermer ni nous enfermer dans un ghetto. Il faut construire des ponts de dialogue et d’amitié, dans les petites choses de chaque jour.
Le dialogue demande du courage et suppose deux interlocuteurs égaux. Il ne peut pas y avoir un plus fort auquel l’autre serait assujetti : ce ne serait pas un dialogue. Car chaque fois que le dialogue cesse d’exister, un conflit surgit, puis des guerres, petites ou grandes.
Bahjat Barakat — Notre boussole demeure la rencontre entre saint François et le sultan à Damiette. Elle nous invite à adopter une attitude désarmée. Le dialogue ne naît pas d’abord des colloques ou des débats théologiques, mais du dialogue de la vie. Nous partageons les mêmes coupures d’électricité, la hausse du prix du pain, les inquiétudes pour l’avenir de nos enfants et de notre terre.
Il n’est pas nécessaire de diluer notre identité chrétienne pour rencontrer l’autre. Au contraire, c’est précisément en nous enracinant dans l’amour du Christ que nous apprenons à reconnaître le bien et la présence de Dieu dans le cœur de chaque personne. Là où la guerre a élevé des murs et nourri la méfiance, le charisme franciscain pousse à travailler avec les voisins musulmans pour reconstruire le tissu humain du pays.
Que signifie être “mineur” dans une communauté chrétienne qui se réduit ?
Firas Lutfi — La minorité franciscaine consiste à être serviteur et non maître. Elle nous conduit à considérer tous les êtres humains comme des frères et des sœurs et à mettre notre existence et nos moyens à leur service. C’est pourquoi les écoles et les aides d’urgence s’adressent à tous, pas seulement aux chrétiens.
Le départ massif de ces derniers modifie pourtant notre mission. Le petit troupeau doit miser davantage sur la qualité de sa vie que sur la quantité. La grandeur ne dépend pas des nombres, même si les nombres comptent. Une petite lampe éclaire l’obscurité ; un peu de levain fait lever la pâte ; un peu de sel donne du goût. De petits gestes de foi, de confiance et de charité authentique […] peuvent donner à notre présence toute sa signification.
Cela implique aussi de prêcher autrement. Saint François parlait moins par des discours que par ses gestes. Nous avons donc besoin de peu de paroles, mais de beaucoup de gestes d’amour. La guerre nous a tous blessés, économiquement, psychologiquement et spirituellement. Chacun a besoin de rencontrer l’autre, de l’aimer et de l’accepter tel qu’il est. Il est différent de moi, mais il reste toujours mon frère.
Si vous pouviez rencontrer saint François, que lui demanderiez-vous ?
Khukaz Mesrob — Je lui demanderais de me parler de son amour pour le Christ crucifié. Je voudrais l’entendre raconter comment il a aimé Jésus et voir le feu qu’il portait en lui par amour pour lui. Je voudrais rester avec lui et vivre quelques jours à ses côtés, afin de sentir cet amour dans ses paroles et dans ses actes.
Derrière l’habit, les colis alimentaires, les écoles, les dialogues et les portes ouvertes, il y a ce feu. En Syrie, huit siècles après François, il se reconnaît peut-être à cela : des frères qui restent, qui servent et qui continuent d’appeler l’autre “mon frère”.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 16:08


