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L’archéologie, une pastorale de l’Incarnation

Amedeo Ricco, ofm Studium Biblicum Franciscanum
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Restituer les connaissances - Frère Amedeo Ricco sur le parvis du Saint-Sépulcre pour une visite guidée du lieu qu’il fouille comme archéologue. ©Silvia Giuliano

Frère Amedeo Ricco termine son doctorat d’archéologie à la faculté des Sciences bibliques et archéologiques de la Custodie. C’est un archéologue heureux. Non seulement il a participé aux fouilles initiées en 2022 à la faveur du changement de dallage dans la basilique de la Résurrection, mais deux papes en deux ans ont dit au monde que son travail participe pleinement de l’évangélisation.
Pour nous, il revient sur la lettre apostolique publiée en décembre 2025 par Léon XIV sur l’importance de l’archéologie(1).


“Vous, archéologues en Terre Sainte, vous entrez en contact avec l’époque de Jésus et avec les débuts du christianisme. N’oubliez pas que nous avons besoin de vous ! Par vos fouilles, vous nous aidez à fouiller les cœurs”. Ces paroles, que nous adressait le pape François le 15 janvier 2024, à l’occasion de l’audience accordée lors du centenaire du Studium Biblicum Franciscanum, me sont revenues en mémoire. “Fouiller les cœurs” comme fruit de notre travail d’archéologues : j’ai beaucoup réfléchi à ces mots et aujourd’hui la lettre du pape Léon apporte un développement précieux à l’intuition de son prédécesseur.

Une voie pour comprendre l’Incarnation

L’archéologie n’est pas “servante de la foi et de la théologie”, mais elle a un apport propre, particulier, indépendant, qui offre une lumière nouvelle pour la compréhension de la foi. Si la recherche archéologique enrichit l’humanité tout entière, elle enrichit d’une manière tout à fait particulière l’Église et l’interpelle lorsqu’elle se penche sur les lieux et les siècles de son origine. Elle peut en effet dévoiler l’environnement concret de l’Incarnation et de la diffusion de l’Évangile. Sans données archéologiques, on en parlerait de manière abstraite, inexacte, voire idéologique. C’est pourquoi l’archéologue, qui travaille sur les lieux de la vie de Jésus et de la première diffusion de l’Évangile dans l’œcoumène(2), ne fouille pas seulement la terre. Il est destiné à fouiller aussi les cœurs de ses contemporains et de ceux qui viendront après lui, croyants ou non.

Suivre les travaux – Le custode, accompagné du frère Amedeo, visite les fouilles archéologiques du sanctuaire du Champ des bergers à Beit Sahour.  ©Francesco Guaraldi/CTS

Le pape Léon décrit en résumé une véritable via archaeologiae pour la vie des croyants, pour la formation chrétienne et ministérielle, pour la réflexion théologique. Sans la connaissance que l’archéologie met au jour, il n’est pas possible de comprendre l’Incarnation du Verbe de Dieu dans l’Histoire. Ce sont des affirmations fortes : l’archéologie est une composante constitutive et indispensable de la compréhension du christianisme, et il ne peut y avoir de formation théologique ni de catéchèse sans l’apport unique de l’archéologie. C’est une “école de sensibilité” : rien de ce que l’archéologue observe n’est insignifiant, tout doit être documenté, tout raconte une histoire. C’est une “école d’humilité” : l’archéologue doit savoir lire les silences, aimer ce qui est petit et discret, et demeurer avec patience sur le seuil de la complexité, jusqu’à ce qu’une énigme puisse être interprétée, sans hâte.

Le pape présente l’approche de l’archéologie et le regard même de l’archéologue comme une “écologie de l’esprit”, que l’on peut résumer en deux mots : conservation et contemplation. Conservation avisée, sans jamais rien sacrifier à la mode ou au caprice du moment, pour défendre et transmettre à l’avenir ce qui est réellement essentiel. Et contemplation patiente, qui laisse parler les choses et les personnes. C’est un “style archéologique”, un regard sur la vie et sur les choses, que les pasteurs, théologiens, catéchistes et évangélisateurs d’aujourd’hui devraient absolument apprendre, selon le Pontife.

En outre, l’archéologie est une “école de l’Incarnation” : c’est dans la réalité concrète que le Verbe a voulu s’incarner, dans le quotidien, dans l’Histoire, et il ne peut y avoir de discours sur Dieu, sur l’homme, sur l’Évangile qui ignore l’archéologie. S’il l’ignorait, il risquerait d’être idéologique.

Renouveau et retour à l’essentiel

Le travail de l’archéologue restitue sa concrétude à une époque, à un milieu de vie, et le rend de nouveau tangible. C’est pourquoi l’archéologie chrétienne joue un rôle spécifique dans la vie de l’Église : la reconnecter à la vérité historique, la ramener à la réalité dans laquelle l’espérance chrétienne a vu le jour, sur les rives du lac de Galilée et à Capharnaüm, à Bethléem et à Jérusalem, et sur les routes et dans les villes parcourues par les apôtres. “Non – pour reprendre les paroles du pape – par un simple désir de restauration, mais par une recherche d’authenticité. L’Église s’éveille et se renouvelle lorsqu’elle revient s’interroger sur ce qui l’a fait naître, sur ce qui la définit en profondeur. L’archéologie chrétienne peut apporter une grande contribution en ce sens. Elle nous aide à distinguer l’essentiel du secondaire, le noyau originel des incrustations de l’Histoire.” L’intelligence des lieux, des traces matérielles et de tout ce qui fut “réel” au temps de la première diffusion de l’Évangile “réveille” l’Église, la pousse à se renouveler, à revenir à l’essentiel de l’identité chrétienne.

Exposer les trésors –  Cette base d’une colonne du Saint-Sépulcre a été transportée dans la section archéologique du Terra Sancta Museum à Jérusalem, sous la surveillance des archéologues du Studium Biblicum Franciscanum. ©MAB/CTS

Léon XIV poursuit : “Le christianisme est né d’un sein, d’un corps, d’un tombeau. La foi chrétienne, en son cœur le plus authentique, est historique : elle se fonde sur des événements concrets, sur des visages, sur des gestes, sur des paroles prononcées dans une langue, à une époque, dans un environnement. C’est cela que l’archéologie rend évident, tangible. Elle nous rappelle que Dieu a choisi de parler dans une langue humaine, de marcher sur une terre, d’habiter des lieux, des maisons, des synagogues, des routes. On ne peut comprendre pleinement la théologie chrétienne sans l’intelligence des lieux et des traces matérielles qui témoignent de la foi des premiers siècles. Ce n’est pas un hasard si l’évangéliste Jean ouvre sa Première lettre par une sorte de déclaration sensorielle : “Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de la vie” (1 Jn 1, 1).”

La “théologie des sens” dont parle le Pontife est une voie pour le cheminement de l’Église dans les temps présents, la via archaeologiae précisément : les traces de la tradition vivante qui remonte jusqu’au Christ et aux apôtres, le fait de se rendre compte d’être atteints par une généalogie ininterrompue de foi vécue et transmise, interrogent le cœur humain et l’ouvrent au Mystère. En certains lieux, précisément grâce aux fouilles archéologiques, la vue et le toucher permettent au croyant une compréhension plus profonde de la foi apostolique, tout comme ils peuvent susciter chez le non-croyant une interrogation de sens. Enfin, aspect loin d’être secondaire, la recherche archéologique crée des ponts entre cultures et mondes différents et devient une “école de dialogue”, comme nous le savons très bien ici, en Terre Sainte.

Bethléem : une omission voulue

Lorsque le pape Léon présente ensuite les précieuses mémoires du christianisme primitif, il opère une omission intéressante, non fortuite : “Dès les origines du christianisme, la mémoire a eu un rôle fondamental dans l’évangélisation. Il ne s’agit pas d’un simple souvenir, mais d’une réactualisation vivante du Salut. Les premières communautés chrétiennes conservaient, avec les paroles de Jésus, aussi les lieux de sa présence. Le Tombeau vide, la maison de Pierre à Capharnaüm, les tombes des martyrs, les catacombes romaines : tout concourait à témoigner que Dieu était réellement entré dans l’Histoire et que la foi n’était pas une philosophie, mais un chemin concret dans la chair du monde.”

Découvrir – Frère Amedeo Ricco lors des fouilles de 2016 à Machéronte (Jordanie), à ​​l’époque de la découverte du grand mikvé  dans le palais d’Hérode. © Gianantonio Urbani

Pourquoi le pape a-t-il omis la mémoire très importante et très ancienne de la grotte de la Nativité à Bethléem ? Il mentionne le Tombeau vide de Jésus, la maison de Pierre à Capharnaüm, les tombes des apôtres et des martyrs… mais il omet la grotte et la mangeoire. Comment est-ce possible ? L’omission est volontaire : en effet, bien que la grotte de la Nativité soit vénérée à Bethléem depuis la première moitié du IIᵉ siècle, elle n’a jamais été étudiée par les archéologues. Son aspect originel, son usage premier et son histoire nous sont encore inconnus ! Nous sommes dans le domaine des hypothèses. À ce jour, il n’a jamais été possible de réaliser une fouille archéologique dans la grotte de la Nativité.

Si, pour le Tombeau vénéré du Christ à Jérusalem, à la suite des fouilles les plus récentes, nous possédons de nombreuses informations (que nous avons hâte de communiquer à la communauté académique et au grand public), la grotte de la Nativité à Bethléem, en revanche, n’a pas encore pu dévoiler sa réalité historique au regard de l’archéologue et à la méthode de la discipline.

Il faut rappeler que la grotte de la Nativité, avec la basilique, est le seul lieu saint à n’avoir jamais été détruit : ni les tremblements de terre, ni les Perses en 614, ni la grande destruction de 1009 ne l’ont compromise. La grotte et la basilique sont restées essentiellement telles qu’elles étaient entre le IVᵉ et le VIᵉ siècles : un miracle survenu uniquement à Bethléem, unique en son genre dans le monde entier. La grotte de la Nativité et la mangeoire possèdent également les plus anciennes attestations écrites de la vénération d’un lieu saint : Justin au milieu du IIᵉ siècle et Origène au milieu du IIIᵉ siècle affirment que la grotte était vénérée depuis toujours par les chrétiens et universellement connue. Nous devons à frère Bellarmino Bagatti et au Studium Biblicum Franciscanum la recherche archéologique dans les grottes, mais uniquement dans la zone appartenant aux franciscains : la grotte de la Nativité est restée inexplorée par les archéologues jusqu’à aujourd’hui. Il n’a jamais été possible de l’analyser lors de nettoyages approfondis ni en retirant les revêtements textiles et les objets liturgiques. La documentation archéologique dans la grotte est donc un point incontournable.

Étudier – Frère Amedeo cherchant à comprendre les traces laissées dans la roche mère arasée par l’empereur Constantin pour isoler le tombeau de Jésus, objet de sa thèse de doctorat. ©MAB/CTS

Comme nous l’a enseigné Bagatti, l’étude archéologique de la grotte de la Nativité sera d’une importance vitale : elle constituera un moment clé pour comprendre le cadre historique des Évangiles et pour illustrer la vénération précoce des lieux saints. Elle permettra en outre de retracer les toutes premières phases de la construction de la basilique constantinienne et les interventions ultérieures de l’époque justinienne tardive.

Nous espérons que la voix du pape ne restera pas inentendue. Que l’occasion favorable de sa Lettre apostolique ravive dans les Églises de Terre Sainte la conscience du rôle décisif (et si nécessaire) de l’archéologie dans la vie de l’Église, et qu’elle les incite au devoir, devant la chrétienté et le monde, d’étudier archéologiquement la grotte de la Nativité et la mangeoire vénérées.

1. Lettre apostolique du pape Léon XIV écrite à l’occasion du centenaire de l’Institut Pontifical d’Archéologie Chrétienne.

2. L’œcoumène (ou écoumène) est le terme géographique désignant l’ensemble des terres émergées habitées et exploitées par l’humanité, par opposition aux espaces inhabitables ou inhabités (l’érème).

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