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Rami et Bassam, des larmes pour un monde meilleur

Mélinée Le Priol
17 janvier 2016
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Frères dans le sang. A gauche, Rami Elhanan, israélien ; à droite, Bassam Aramin, palestinien ©Mélinée Le Priol

Après avoir perdu chacun une fille dans le conflit israélo-palestinien, ces deux hommes sont devenus comme “des frères”. Bien qu’appartenant aux deux camps ennemis, ils ont choisi la voie du dialogue. Rencontre.


Il était une fois deux jeunes grands-pères qui vivaient à Jérusalem, l’un à l’ouest, l’autre à l’est. Bassam Aramin et Rami Elhanan, respectivement 47 et 65 ans, Palestinien et Israélien, sont plus que des amis, ce sont des “frères”. Il n’y a qu’à voir avec quelle tendresse ils s’enlacent quand ils se retrouvent, avec quelle énergie ils se claquent des bises sur les deux joues, avec quelle admiration ils s’écoutent quand l’autre prend la parole. “Notre amitié est née dans le sang, explique simplement Rami. On n’a pas besoin de mots.”

Smadar, la fille de ce chaleureux Israélien au sourire communicatif, est morte en 1997 dans un attentat suicide perpétré par un Palestinien. Elle avait 14 ans et faisait du shopping avec ses copines dans une rue commerçante de Jérusalem. Cette même année naissait Abir, la fille de Bassam, tuée dix ans plus tard à la sortie de son école. La balle en caoutchouc qui lui a été fatale avait été tirée par un policier israélien.

Quand les deux hommes se sont rencontrés, en 2005, le Palestinien Bassam n’avait pas encore perdu sa fille. Il se souvient de son embarras, au début, face à Rami : quelle attitude adopter face à un père endeuillé ? Leur rencontre a eu lieu au sein de l’organisation des “Combattants pour la paix”. Combattants, Bassam et Rami l’avaient longtemps été, chacun dans son camp, avant de rejoindre la lutte pacifiste. Le premier a fait sept ans de prison pour avoir lancé une grenade sur un groupe d’Israéliens ; le deuxième a servi dans les rangs de Tsahal.

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Quand la fille de Bassam a été tuée à son tour, en 2007, Rami a eu l’impression de revivre la mort de son propre enfant. Il a proposé à Bassam de le suivre aux réunions du Forum, qu’il fréquentait déjà depuis des années. Le Cercle des parents-Forum des familles (PCFF) existe depuis 1995 et réunit plusieurs fois par an une trentaine de personnes endeuillées des deux camps. Elles se retrouvent dans un hôtel proche de Bethléem (mais accessible par les Israéliens) pour échanger sur la souffrance de la perte. “Nous devons éviter la concurrence victimaire”, insiste Doubi Schwartz, le directeur israélien de l’association pacifiste.

Forts de leur tragédie personnelle, Bassam et Rami ont pris part à ces réunions avant d’entreprendre de témoigner auprès du plus grand nombre. Objectif, faire comprendre à leurs compatriotes que le prix à payer, la perte d’un enfant, est terrible. Le deuil peut-il ouvrir la voie à la réconciliation ?

Quel regard portez-vous sur les violences de cet automne ?

Bassam : Ce n’est qu’une nouvelle vague de sang. Rien de bon n’en sortira, si ce n’est toujours plus de morts. Ce que je voudrais, c’est qu’Israéliens et Palestiniens mènent ensemble une intifada pacifique, pour lutter contre l’occupation israélienne, la haine et la violence.

Rami : Cela fait des années que l’on réfléchit à organiser une grande marche de ce genre. Il y aurait des Palestiniens, des Israéliens, des internationaux et des médias. On aurait des fleurs à la main et on traverserait un check-point : peut-être entre Bethléem et Ramallah, ou entre Jérusalem et Jéricho… On verra bien si les soldats israéliens nous tireront dessus !

En vérité. Robi, à gauche et Bushra à droite, les deux femmes “héroïnes” du livre poignant de Anne Guion Nos larmes ont la même couleur. ©Laurent Grzybowski

Croyez-vous qu’Israéliens et Palestiniens accepteront de défiler ensemble ?

Bassam : Ça, ce n’est pas gagné. Car s’il est facile de voir la brutalité dans l’autre camp, il est beaucoup plus difficile de se libérer de son système de pensée pour regarder sa propre brutalité.

Rami : Pour mes compatriotes israéliens, la réalité n’existe pas tant qu’un des leurs n’a pas été tué. Pourtant, pour un mort israélien, il y en a dix palestiniens, car quand on attaque un Israélien, on le paie presque toujours de sa vie… Mais ça, ils ne veulent pas le voir. En psychologie, on parle de “dissonance cognitive” : toute information qui pourrait compromettre une certaine version de l’histoire est systématiquement rejetée. Alors ils vivent un déni permanent. Il faut dire qu’après des siècles de persécutions, nous les juifs, nous avons la peur dans la peau. Et notre statut de victime sert souvent à justifier nos actions, même si celles-ci créent de nouvelles victimes.

Comment êtes-vous sorti, Rami, de ce système de pensée ?

Rami : En rencontrant des Palestiniens qui ont eux aussi vécu la mort d’un proche, au Forum des familles endeuillées. J’y suis entré il y a 17 ans. C’était la première fois que je découvrais des Palestiniens, ces gens qu’on m’avait cachés toute ma vie et dont j’ignorais tout. Depuis, j’ai fait un long chemin pour me redéfinir moi-même : en tant que juif, Israélien, être humain… Mais je suis une exception parmi les Israéliens.

Bassam : Quand ils arrivent au Forum, certains nouveaux membres ont du mal. Je me souviens d’une Palestinienne très en colère contre les Israéliens présents à la réunion : “Ce sont des criminels !”, répétait-elle. J’avais beau lui expliquer qu’ils souffraient autant qu’elle, cela lui paraissait inconcevable. Et puis, des Israéliens ont pleuré en écoutant son histoire, et elle a pleuré en écoutant la leur. Elle a vu l’humanité dans l’autre camp. Découvrir la noblesse de son ennemi peut être un “désastre” : on ne peut plus le combattre.

Que faire, alors ?

Bassam : Une fois que l’on se connaît, il faut commencer à travailler ensemble. La voilà notre mission, à Rami et moi, notre raison de nous lever le matin ! Le forum compte 620 familles israéliennes et palestiniennes, mais ce n’est rien. Il faut travailler à nous faire connaître, à dispenser notre message. Pour cela, le relais des médias est essentiel, ainsi que les conférences que l’on donne en Israël, en Palestine et dans d’autres pays du monde.

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Rami : En tant que parents endeuillés, nous jouissons d’une sorte d’“autorité morale” dont nous devons tirer parti. En perdant un enfant dans ce conflit, nous avons payé le prix le plus élevé possible, et cela suscite beaucoup de respect chez les gens. Aucun Palestinien ne penserait à accuser Bassam de faire de la “normalisation”, et aucun Israélien ne me reproche d’être un traître, même si certains me prennent pour un fou… Et comme nous ne sommes pas des hommes politiques, nous n’avons rien à gagner.

Quel type d’actions prônez-vous ?

Rami : Aujourd’hui, les soldats israéliens exercent sur les Palestiniens un pouvoir sans aucune limite. Ils peuvent les humilier, les arrêter, démolir leurs maisons, les tuer sans raison… Selon moi, les Palestiniens n’ont plus que deux marges de manœuvre. D’abord, la résistance non-violente : relever les yeux, ouvrir la bouche, manifester, brandir leur drapeau… et sortir leur smartphone ! Car la vidéo est une nouvelle arme. Elle permet de montrer aux Israéliens ce que font leurs enfants (quand ceux-ci sont dans l’armée, ndlr.), et aussi de montrer au monde ce que veut dire vivre sous occupation.

La deuxième chose qu’il reste aux Palestiniens, c’est le boycott. La plupart des Israéliens ne paient aucun prix pour l’occupation, ils peuvent se permettre de fermer les yeux et de ne pas écouter les informations. Le soutien inconditionnel des États-Unis ne nous aide pas, mais si les autres pays se mettaient à boycotter Israël, cela pourrait changer les choses. Comme ce qui s’est passé en Afrique-du-Sud.

Que pensez-vous de vos gouvernements respectifs ?

Bassam : L’Autorité palestinienne n’a aucun contrôle, c’est évident. Ni sur la vie des Palestiniens, ni sur les violences ponctuelles. Le gouvernement aurait pourtant dû s’impliquer dans la lutte de cet automne, et l’utiliser au niveau politique. Même quand ils sont puissants et charismatiques, nos dirigeants palestiniens ont un pouvoir limité (regardez, Yasser Arafat a fini en prison…). Ce qu’il nous faudrait, c’est un bon dirigeant israélien qui soit capable d’aller chercher un bon dirigeant palestinien.

Rami : Je crois qu’il n’y aura ni paix ni justice tant que nous, Israéliens, n’aurons pas appris à nous définir autrement que par la religion. Je respecte beaucoup les religions, d’ailleurs mon frère Bassam est un musulman fervent, mais cela devient problématique quand elles alimentent la discrimination. Or c’est le cas aujourd’hui, dans cet “État juif et démocratique” qu’est censé être Israël. Avec la République islamique d’Iran, c’est le seul pays du monde qui se définisse par le religieux.

Dernière mise à jour: 29/12/2023 16:41

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