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Shaul Arieli : « Une ‘bonne’ frontière entre Israël et la Palestine reste possible »

Interview - Cécile Lemoine
13 avril 2022
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Parmi les faits d’armes de Shaul Arieli : être parvenu à faire modifier l’itinéraire du mur de séparation au nord de la Cisjordanie, après une série de requêtes devant la Cour Suprême d’Israël ©Truman Institute

Ancien colonel de l’armée israélienne, Shaul Arieli est un expert reconnu du conflit israélo-palestinien dans lequel il a été très impliqué. Fervent défenseur d’une solution à deux États, il a réalisé une cartographie très précise de la Ligne verte et dédie aujourd’hui ses recherches à la définition de ce que pourrait être la frontière idéale entre les États israélien et palestinien.


Qu’est ce qui amène un colonel de l’armée israélienne à dessiner des cartes ?

J’utilisais des cartes au quotidien dans mon travail en tant qu’officier, que ce soit lors d’opérations sur le terrain ou du processus de négociation avec les Palestiniens, que j’ai supervisé à partir de 1992. Les cartes sont des outils formidables. En une seule image on peut présenter un nombre considérable d’éléments et de données. Elles ont été particulièrement importantes lors des négociations, et le restent toujours, car la problématique du conflit est avant tout territoriale.

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J’ai progressivement concentré mon travail sur la question de la frontière avec un objectif : trouver celle qui délimiterait de manière juste les deux États, en limitant les conséquences pour chacun. Pour cela il m’a fallu identifier très précisément le tracé de la « Ligne verte », cette ligne d’armistice décidée en 1949 et remise en cause par la Guerre des Six-Jours en 1967. Parce que deux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU y font référence, nous avons fait des recherches poussées : il fallait savoir de quoi il était réellement question.

Cette ligne est-elle tangible sur le terrain ?

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, la Ligne verte est une démarcation très physique. On y trouve par exemple des pierres placées après la guerre de 1948 pour signaler son tracé. Quand cette ligne a été dessinée au feutre vert pour la première fois sur une carte, celle-ci était à l’échelle 1 :100 000e. Cela équivaut en réalité à une largeur de 200 m, ce qui nous a valu quelques difficultés. Les Palestiniens ont aussi mené des recherches de leur côté. En 1999 nous avons fini par nous accorder sur le même tracé. Juste avant les négociations autour de l’accord sur le statut permanent.

Est-il encore possible de séparer géographiquement Israël de la Palestine ?

Depuis la Guerre des Six-Jours, la colonisation israélienne de la Cisjordanie a tant progressé que la question se pose. Ces dernières années de nombreuses voix israéliennes et palestiniennes se sont levées contre la “solution à deux États”, expliquant que l’imbrication croissante des territoires israéliens et palestiniens, par le mélange des populations et la colonisation ne la rendait plus envisageable. Comment séparer une population qui s’est mixée, et évacuer les colonies, pouvait-on les entendre se demander. Une étude précise de la répartition des populations et des infrastructures en Cisjordanie prouve néanmoins qu’il reste possible de tracer une “bonne” frontière entre Israël et le futur État palestinien.

À quoi pourrait ressembler cette frontière idéale ?

Elle doit avant tout prendre en compte le principe d’échanges territoriaux, qui avait guidé toutes les négociations jusqu’en 2009, date du retour au pouvoir de Benyamin Netanyahou.

Il s’agit de l’annexion des “blocs” de colonies de Cisjordanie proches de la Ligne verte, soit 4 % du territoire de l’État palestinien, qui récupérerait la même superficie de terres
ailleurs. Israël annexerait donc 49 implantations, dont 12 quartiers de Jérusalem-Est et permettrait à 80 % des Israéliens vivant à l’est de la Ligne verte d’être inclus dans le nouveau tracé. Cette proposition supprime les enclaves qui détruisent la continuité territoriale palestinienne (Ariel et Kedumim) et implique d’évacuer la population de ces zones, soit 30 000 familles. Ainsi 20 localités israéliennes perdront 20 % ou plus de leurs terres. Côté palestinien, 69 localités perdront en moyenne 15,2 % de leurs terres. Leur tissu social et économique ainsi que la continuité territoriale de leur État resteraient intacts.

Après deux ans de recherche, je propose un compromis : chacun y perd et y gagne à la fois. J’ai essayé de trouver une forme d’équilibre entre les intérêts et les contraintes de chacun des territoires, ainsi que d’optimiser les coûts et les conséquences que générerait un tel tracé de frontière.

Ces évacuations de colonies sont-elles concrètement et politiquement possibles ?

Au-delà de la difficulté des opérations d’évacuation proprement dites, se pose la question de la capacité d’Israël à intégrer en son sein la population des terres évacuées, tant au plan de l’emploi qu’à celui du logement. Si la solution d’un échange territorial de 4 % venait à être appliquée, il faudrait créer 17 500 emplois pour les travailleurs israéliens évacués du nouvel État palestinien, ainsi que 30 000 nouveaux logements. Ces deux éléments sont réalisables. L’intégration de dizaines de milliers de personnes aurait un coût important, estimé à 9 milliards d’euros, si l’on table sur l’évacuation de 150 000 individus. Soit plus de 10 % du budget du pays. La principale entrave à la solution à deux États n’est donc pas géographique mais bien politique.

Quelle serait la place de Jérusalem dans cette nouvelle répartition ?

L’idée serait de diviser Jérusalem en deux capitales distinctes, selon un tracé démographique. Les quartiers arabes seraient sous souveraineté palestinienne, et les quartiers juifs sous celle d’Israël. En ce qui concerne le Bassin sacré, zone de 2 km2 qui comprend la Vieille ville, le mont Sion, la Cité de David à Silwan, la vallée du Cédron et le mont des Oliviers, je me réfère à ce qu’Ehud Olmert, Premier ministre israélien, avait proposé en 2008 : qu’aucune des parties ne renonce à sa souveraineté sur le territoire, mais que cette zone soit placée sous administration d’un comité international de cinq membres : Israël, la Palestine, les États-Unis, la Jordanie et l’Arabie saoudite.

Si la barrière sera bien physique, cela ne signifie pour autant pas que la frontière sera étanche. Il y aura des passages pour les biens, le tourisme, pour les travailleurs palestiniens, le commerce… Par ailleurs le tracé actuel du mur de séparation ne correspondant pas au projet de frontière proposé, il faudra le détruire et, éventuellement, le reconstruire sur le nouveau tracé.

Le mur de séparation reste-il nécessaire ?

Ce ne sera pas un mur, mais une barrière, qui pourrait très bien se matérialiser sous la forme d’une clôture. Nous en avons besoin. Il nous faut monitorer et contrôler les mouvements économiques, le terrorisme et l’immigration entre Israël et la Palestine. Si la barrière sera bien physique, cela ne signifie pour autant pas que la frontière sera étanche. Il y aura des passages pour les biens, le tourisme, pour les travailleurs palestiniens, le commerce… Par ailleurs le tracé actuel du mur de séparation ne correspondant pas au projet de frontière proposé, il faudra le détruire et, éventuellement, le reconstruire sur le nouveau tracé.

Le temps passe et rien ne bouge. Vous croyez toujours en la solution à deux États ?

Bien sûr, car c’est la seule qui peut donner une réponse juste et équilibrée aux problématiques des deux camps. Sans cette solution Israël ne peut pas être un État avec une identité juive, et les Palestiniens ne pourront pas exercer leur droit à l’autodétermination. Toutefois, même si la solution est possible sur le plan géographique, elle ne l’est pour l’instant pas sur le plan politique. Le blocage est dû à la position du gouvernement israélien sur le sujet, aux divisions palestiniennes et à la faiblesse des Nations-Unies…

L’arrivée d’un gouvernement différent de celui de Benyamin Netanyahou, qui bloquait le processus de négociation, peut-elle signifier un nouveau départ ?

Netanyahou a gelé le processus de paix en en changeant le but, en encourageant une annexion rampante sans prendre de décisions concernant les solutions à un ou deux États. L’accord auquel est parvenue la coalition gouvernementale menée par Naftali Bennett depuis mai 2021, est de maintenir ce statu quo. Comprendre : l’arrêt du processus d’annexion de la Cisjordanie, sans la reprise des négociations en vue d’un accord définitif. Je ne pense pas qu’il y aura de progrès en la matière dans les mois ou années qui viennent. Naftali Bennett l’a clairement formulé, au début du mois de septembre 2021 : il n’y aura aucun processus politique avec les Palestiniens.

 

BIO EXPRESS

Né à Ashkelon en 1959, Shaul Arieli est titulaire d’un doctorat de géographie à l’Université de Haïfa. Commandant d’une brigade dans la bande de Gaza, puis chef de l’Administration de l’Accord intérimaire sous le gouvernement Rabin, celui qui a pris sa retraite de l’armée en 2001, s’est impliqué dans plusieurs organisations “de gauche” pour défendre une solution à deux États nuisant le moins possible à la population palestinienne.

Auteur de plusieurs ouvrages, il a publié Une frontière entre nous, vers une solution au conflit israélo-palestinien en mars 2021. Un livre dans lequel il expose sa vision d’une frontière juste et raisonnable.

Dernière mise à jour: 20/05/2024 14:35

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