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“La religion est un pont vers l’autre”

Aline Jaccottet
30 juillet 2018
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Yehuda Stolov Selon ce physicien, il y a plus de facilités à dialoguer entre juifs et musulmans qu’avec le christianisme et les chrétiens.

Yehuda Stolov, à la tête de l’Interfaith Encounter Association,
est engagé dans le dialogue interreligieux depuis 30 ans. Il en raconte l’évolution et sa propre transformation.


J’ai grandi dans un milieu juif traditionaliste du nord de Tel Aviv et jusqu’à mes 27 ans, les seuls non-juifs auxquels j’avais affaire étaient les marchands de légumes de ma rue. Un jour, vers la fin de mon master en physique à l’Université hébraïque de Jérusalem, un camarade m’a parlé de rencontres interreligieuses et j’ai tout de suite voulu en savoir plus. De fil en aiguille, j’ai suivi 6 mois de cours sur les fondamentaux du christianisme et j’ai compris à quel point le fait d’échanger avec autrui pouvait vous transformer, ayant moi-même complètement changé de regard sur les chrétiens. J’ai donc résolu de faire quelque chose pour le dialogue interreligieux qui en était à un stade encore théorique dans les années 1980. Frustré, j’ai commencé à organiser des rencontres et j’ai été suivi par un nombre croissant de personnes.
Notre association est née l’été 2001 d’un double constat : celui, d’abord, que les gouvernements sont incapables de faire la paix, comme l’ont vu les Palestiniens et les Israéliens dès les premiers mois de la seconde Intifada. Cette année-là, nous sommes aussi parvenus à la conclusion, plutôt rassurante d’ailleurs, que nos relations sont exécrables parce qu’on ne se connaît pas, non parce qu’on se déteste en connaissance de cause.

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Nous avons décidé de nous appuyer sur la religion pour nous rapprocher les uns des autres. C’est là que nous pouvons nous rencontrer de la façon la meilleure et la plus profonde, car il n’est pas de confessions plus proches entre elles que le judaïsme et l’islam. Ces traditions se rejoignent dans la pureté de leur croyance monothéiste et l’accent qu’elles mettent sur la pratique et la loi. Pour les juifs, les musulmans sont exemplaires car ils suivent en tous points les lois adressées aux non-juifs ; quant aux musulmans, ils reconnaissent les juifs comme Gens du Livre dont la foi doit être respectée. Le dialogue est encore facilité par le fait que le passé antisémite des musulmans est nettement moins lourd que celui des chrétiens.
La religion n’est cependant pas un but en soi : c’est un outil de rencontre, un pont vers l’autre et ce pont ne se construit pas en un claquement de doigts, il requiert de la patience et une méthode. Ainsi, les groupes fraîchement constitués commencent par chercher, dans les textes religieux, les points d’accord, découvrir les similarités avant de s’aventurer dans les différences. Il s’agit de développer des amitiés qui supportent les divergences de vues. Nous demandons aussi aux participants d’éviter de débattre du passé, voire de l’actualité dont les uns et les autres n’ont souvent pas la même perception. Musulmans, juifs et chrétiens sont invités à évoquer leurs expériences et leur ressenti et à considérer l’autre comme une personne, non comme le représentant d’un collectif. Nous leur demandons d’imaginer l’avenir ensemble, puisque nous n’avons pas d’autre choix que de cohabiter.
La politique, nous l’avons évacuée des rencontres. Non que nous soyons aveugles face à ce qui se passe autour de nous, mais nous croyons construire un monde meilleur de façon plus efficace dans la rencontre interpersonnelle plutôt qu’en allant manifester contre le terrorisme ou l’occupation. Le pouvoir politique est une coquille vide : la population en a été écartée. Dans ce contexte, le renforcement de la société civile doit précéder les négociations de paix, afin qu’elles soient durables. Bien sûr, l’équilibre des forces est inégal, mais ce n’est pas une raison pour refuser de tendre la main à son voisin, d’autant plus lorsqu’on est en conflit avec ce dernier. Aucun politicien israélien ou palestinien n’amènera la paix. C’est à nous seuls qu’incombe cette responsabilité.♦

 

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